Mme la duchesse d'Uzès (Anne de Rochechouart, de Mortemart) épousa
M. le duc de Crussol, depuis duc d'Uzès, et réunit ainsi dans son
écusson les armes des deux plus anciennes familles de l'aristocratie
française. Veuve fort jeune avec quatre enfants (deux fils et deux
filles), et une fortune immense à administrer, elle a fait preuve
de bonne heure d'une énergie et d'une sagesse dénotant le caractère
fortement trempé et singulièrement doué dont elle est favorisée. Ne se
contentant pas d'être la plus exquise grande dame dans son splendide
château de Bonnelles et de Boursault, chasseresse intrépide et mère de
famille exemplaire, elle a failli, entraînée par son bon cœur, devenir
une femme politique. Elle a pu rester «populaire» en ce temps de
démocratie, grâce à sa charité inépuisable, qu'elle accomplit en payant
de sa personne: on l'a vue panser les ulcéreux et distribuer le pain et
la soupe elle-même, revêtue de la livrée d'infirmière, dans les hivers
malheureux. Nous avons dû effleurer ce côté de sa vie privée pour faire
ressortir la personnalité peu banale de «Manuela», qui trouve encore
le moyen d'être un sculpteur de talent et un écrivain observateur dans
ses heures de délassement, venant confirmer que la femme la plus haut
placée ne dédaigna jamais la plume plus que les beaux-arts.
Manuela, dont les mains fines et nerveuses conduisent _à quatre
chevaux_ avec le chic le plus moderne, a sculpté de ces mêmes blanches
mains aristocratiques un groupe qui orne l'autel de la chapelle de
saint Hubert, dans l'église du Sacré-Cœur à Montmartre, une magnifique
statue pour le département de l'Aveyron, une statue pour Poissy, une
statue pour le Canada, une _Jeanne d'Arc_ de grand modèle, une _Diane
couchée_ en marbre (appartenant au comte Werlé), etc.
Fatiguée de l'ébauchoir, elle se repose en prenant la plume et écrit
de ravissantes pièces de théâtre: _Le Cœur et le Sang_ (drame), _la
Sourde_ (opérette), _Un Cas_, que Mlle Reichemberg a joué partout,
etc.; _Julien Masly_, un roman de plus longue haleine; une _Chronique
historique sur Rambouillet_, qui lui est demandée par un éditeur,
comme à une simple femme de lettres, pour un grand ouvrage en cours de
publication.
Au moment où nous écrivons, «Manuela» est loin d'avoir donné son
dernier essor comme artiste et comme écrivain. Nul ne peut dire
jusqu'où elle ira dans l'avenir. Elle est certainement une des plus
importantes personnalités féminines de la fin du XIXe siècle, et qui
empiétera de beaucoup dans le XXe, car elle est encore jeune, quoique
déjà grand'mère. La postérité aura à s'occuper d'elle à plus de titres
que des femmes beaux esprits des XVIIe et XVIIIe siècles, dont il n'y
en a pas qui lui soit comparable, puisqu'il n'en fût aucune aussi
universelle.