Mme Durand-Gréville, qui est, sans contredit, la romancière la plus
lue de la fin de notre siècle, a eu des débuts difficiles qu'elle nous
raconte elle-même:
C'était en 1874. J'avais un gros bagage de pièces en trois, quatre
et cinq actes, en prose et en vers, et pas mal de romans en
portefeuille, mais je n'avais encore pu ni faire imprimer une ligne
ni faire représenter un alexandrin. Le théâtre de la Tour-d'Auvergne
rouvrait ses portes
avec une direction toute neuve, des artistes frais engagés, des
peintures rafraîchies et des intentions absolument littéraires. Je ne
me rappelle plus par suite de quelles circonstances je fus priée de
faire un prologue en vers pour cette petite fête. Un prologue en vers
déclamé devant la critique parisienne! Le cœur me battait bien fort;
je fis mon prologue, qui obtint quelque succès. M. de Banville voulut
bien en reproduire quelques vers dans un feuilleton du lundi suivant,
et la direction, enthousiasmée, tout en refusant avec fermeté de me
jouer une pièce de quelque importance, me demanda un acte en prose.
J'écrivis _A la campagne_, je le fis copier et le remis dans les
mains du directeur.
Je m'étonnais de ne pas avoir encore reçu de bulletin de répétition,
lorsqu'un jour, vers deux heures de l'après-midi, je reçus une
lettre. On m'envoyait tout un service, loges, fauteuils d'orchestre
et balcon, pour la première représentation qui devait avoir lieu le
soir même. M. Durand-Gréville courut au théâtre... on avait oublié de
me prévenir, tout simplement! Je ferai quelque jour un monologue avec
l'état d'esprit d'un auteur auquel arrive pareille aventure. Mais
est-ce jamais arrivé à d'autres? Malgré mes dispositions naturelles à
me méfier de l'idée si répandue, et au fond flatteuse: «ces choses-là
n'arrivent qu'à moi!» je ne puis m'imaginer qu'il y ait beaucoup
d'auteurs qu'on ait oublié d'inviter à suivre les répétitions de leur
pièce.
On donnait _A la campagne_ le soir même, c'était positif,--et l'on
avait aussi oublié d'inviter la critique;--mais
tout se passait en famille à la Tour-d'Auvergne. N'avait-on pas
invité la critique à l'ouverture, trois semaines plus tôt? Cela
devait suffire pour toute l'année.
Cependant, nous allâmes au théâtre vers huit heures et demie, pensant
arriver à la fin du lever du rideau des jours précédents. Nous nous
asseyons dans notre loge: on jouait une pièce. Ce n'était pas le
décor du lever de rideau que je connaissais.
«Mais, me dit M. Durand-Gréville, en tournant vers moi son visage
consterné, c'est _A la campagne_ qu'on joue.
--Pas possible!» répondis-je.
Je n'avais pas achevé cette courte phrase que le rideau tombait sur
mon dénouement, au milieu des applaudissements. Ma pièce toute neuve
avait été donnée en lever de rideau, et le lever de rideau de la
veille devenait pièce de résistance.
Je n'ai jamais voulu revoir _A la campagne_; mais ce malheureux acte
a dû avoir beaucoup de succès, car il m'a rapporté soixante-neuf
francs et des centimes: cela signifie, à la Tour-d'Auvergne, un
nombre incalculable de représentations, peut-être cinquante ou
soixante... Cela ne m'a pas consolé.
Henry Gréville n'a pas moins de cinquante volumes aujourd'hui édités
chez Plon, la plupart à de nombreuses éditions. Ce sont surtout ses
romans russes qui ont contribué le plus à son succès. Elle tient la
corde des femmes romancières de notre époque, dans le genre pouvant
être lu en famille.