VISITE A ROSA BONHEUR[67]

La royauté de Fontainebleau se compose d'un palais et d'une forêt. La

gloire du palais est éclipsée. Celle de la forêt durera autant que

l'humanité.

[67] Fragment d'un article sur Fontainebleau. (_Figaro_, août 1892.)

Il tombe des arbres une douceur charmeuse. On y aperçoit des

sous-bois pleins de clairs-obscurs, où la lumière ambrée transperce

l'épaisseur des feuillages, où des ombres de branchages enlacés

semblent d'épais rideaux à demi soulevés sur des perspectives

ensoleillées.

Les mousses, pleines de baumes et de menthes, dégagent une senteur

pénétrante. En se hasardant sur le sable fin des petits sentiers

qui courent clairs sous l'ombre des hêtres, on trouve des coins

ignorés, embaumés, étranges, où le silence recueilli, le calme

invraisemblable, donne une impression de lointain, si lointain...

Presque un rêve, ces visions de forêt aux retraites cachées, ignorées

de la foule. Que de songes se réveillent là, comme des oiseaux!

Toujours l'enchanteresse couronnée d'émeraude révèle ses secrets à

ses fervents, secrets de mélancolie et d'oubli apaisant. S'asseoir

là et sentir couler la vie, peut-être cela suffit-il. Ces arbres

superbes, on les a crus longtemps courtisans: ils restaient si bien

rangés en deux files sur le passage des rois et des empereurs. Ils

ne sont que philosophes. A présent, il n'y a plus d'empereurs, plus

de rois, et les arbres regardent passer les inconnus comme ils

regardaient les illustres. Ils sont si hauts, qu'ils n'ont pas

compris les gloires et qu'ils ignorent les petitesses.

La saison en ce moment n'est pas animée. Chaque villa reste close,

et ses habitants immobiles attendent que le vieux Phœbus ait cessé

d'avoir des ardeurs exagérées pour un astre de son âge. Phœbus

devient _schoking_.

En septembre, la gaieté et les joyeuses chevauchées renaîtront dans

les allées désertes. Sous ses pampres verdoyants le raisin de Thomery

se dore de jour en jour. Bientôt sonnera l'heure du pillage charmant,

où les enfants disputent aux oiseaux les grappes mûres.

Près de Thomery, à la lisière de la forêt, dans un chemin sylvestre

et champêtre à la fois, s'élève un château très simple, flanqué d'une

vaste tour dans le style Louis XIII, mais moderne. Là, vraiment, pour

ceux qui pensent et qui estiment les choses et les personnes à leur

juste valeur, se trouve concentré, en un seul être, tout l'intérêt

vivant de Fontainebleau.

C'est le logis fermé et très fermé de Rosa Bonheur.

Cette gloire n'a pas cessé de rayonner dans le ciel de l'art depuis

quarante ans. Il faut lui demander audience, comme à une souveraine.

C'est bien juste, la grande artiste ne veut pas être en butte aux

curiosités banales.

Dès qu'on l'aperçoit, venant au-devant de ceux qu'elle admet, on voit

qu'elle veut se faire pardonner la règle d'étiquette qu'ils ont dû

subir.

On le sait, le premier peintre animalier d'Europe est une petite

femme qui s'habille en homme: un pantalon gris, une blouse bleue de

paysan vendéen, brodée en

blanc sur les épaules, un col de chemise éclatant de blancheur et une

cravate nouée simplement, tel est le costume. Le visage, encadré dans

d'épais cheveux argentés et ondulés naturellement, a conservé une

irrésistible séduction. Ce n'est pas un homme, ce n'est pas une femme

qui vous regarde de ses beaux yeux noirs pleins de feu, qui sourit de

cette bouche fine, c'est une âme. C'est l'âme bonne et sublime d'un

être de génie.

La grande cour Louis XIII est occupée par son atelier. Très beau

cet atelier, avec son grand tapis des Indes à fond turquoise, ses

meubles simples, de belle couleur chaude. Au fond, une immense

toile inachevée tient un des côtés de la pièce. Elle représente des

chevaux battant le blé, dans un paysage de côte d'azur, éblouissant

de soleil. L'ardente vie des chevaux ne saurait s'exprimer. C'est

superbe. La toile, achetée 300,000 francs pour l'Amérique, reste là,

attendant le caprice de son auteur.

De nouvelles œuvres, celles-là terminées, se groupent dans l'atelier.

J'ai remarqué une toute petite toile qui renferme dans un étroit

espace une vision inoubliable: un berger des Pyrénées en costume

pittoresque conduit un troupeau de moutons; le ciel est d'un bleu

vibrant; on sent qu'il tombe des rayons brûlants sur l'homme et les

animaux, et ce berger vous réchaufferait...

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Anthologie féminine · 第 350 / 537 题