LETTRE A TONY REVILLON[66]

Londres.

_..... Lorsqu'il y a six mois un orage formidable gronda sur ma

tête, déchaîné par les causes les plus banales, les plus vulgaires,

les plus infimes, dont ceux qui l'alimentaient inconsciemment ne

comprirent jamais le pourquoi, pas plus que moi-même, au surplus,

deux pays gardèrent un silence aussi obstiné que chevaleresque sur

toutes les phases de ce chantage pyramidal dégénéré en tragédie

burlesque,--ne se mêlèrent pas de cette malpropre aventure, fût-ce

pour en enregistrer les péripéties, les comptes rendus exacts ou

défigurés: l'Angleterre et l'Italie. L'Angleterre ne s'occupe

jamais des procès de sous-ordres, des témoignages ou des histoires

de domestiques, ainsi que le disait dernièrement un de ses plus

spirituels chroniqueurs. Ses journaux, même les plus satiriques,

n'ont pas la moindre place pour une certaine littérature de bas

étage. Quant à l'Italie, qui s'obstina à ne pas reproduire même les

comptes rendus des débats auxquels on m'avait si abominablement

mêlée, comme si tous ces bavardages et querelles d'antichambre me

regardaient,--elle se souvenait peut-être,--et l'éloignement, de

même que la mort, rend impartial,--de cette femme de président de

conseil, qui promena douze ans ses rêves et ses fantaisies dans les

villes poétiques qui, tour à tour, l'inspirèrent, ne fut jamais mêlée

à aucune intrigue, ne recommanda, ne patronna jamais aucune affaire,

ne sollicita aucun emploi, ne posséda jamais aucune action dans

aucune banque, aucun chemin de fer, aucune industrie, vit ses revenus

s'amoindrir sensiblement au lieu de s'accroître, dans les jours de

pouvoir des siens. Au bout d'un certain temps, la lumière se fait, la

justice apparaît; elle fait plus qu'apparaître, elle éclate; après

une si longue absence, un si profond effondrement d'une existence

entière, les peuples et les gens vous rendent tout naturellement la

place qui vous appartient, et ce n'est que justice; de même que si

l'on était mort, l'opinion publique vous juge en dernier ressort.

Et c'est cette opinion publique, de laquelle nous relevons tous, à

laquelle je me soumets, car je sais qu'au fond elle est toujours

impartiale et vraie, que je sais posséder absolument, malgré les

clameurs de quelques misérables, qui fait ma force, mon courage,

ma consolation dans les luttes âpres de la vie. Et c'est surtout

en Angleterre et en Italie que j'éprouve ce sentiment. Lorsque_

j'existais, _lorsque j'étais en pleine fortune, en plein prestige,

on pouvait me discuter, faire semblant de me méconnaître, m'adresser

quelques épigrammes, et je ne m'en fâchais pas, mais aujourd'hui que

le temps a tout remis à sa place, tout nivelé, que je suis morte,

pour ainsi dire, que je suis devenue étrangère à ce grand pays qui

enthousiasma mes vingt ans, la justice s'est faite pour moi. D'autres

femmes d'hommes d'État, de présidents de conseils, m'ont éclipsée

sans doute, comme charme, comme naissance, comme richesse ou comme

beauté, mais aucune,--et j'en suis fière,--ne m'a fait oublier. Il y

en a eu de plus séduisantes, et de plus intelligentes peut-être, de

plus aimables et de plus populaires, à coup sûr, mais aucune, j'ose

le dire, qui ait aimé davantage le pays devenu le sien, et qui se

soit moins mêlée d'intrigues d'aucun genre..._

[66] _Matinées espagnoles_, 1er août 1892.

Anthologie féminine · 第 343 / 537 题