Londres.
_..... Lorsqu'il y a six mois un orage formidable gronda sur ma
tête, déchaîné par les causes les plus banales, les plus vulgaires,
les plus infimes, dont ceux qui l'alimentaient inconsciemment ne
comprirent jamais le pourquoi, pas plus que moi-même, au surplus,
deux pays gardèrent un silence aussi obstiné que chevaleresque sur
toutes les phases de ce chantage pyramidal dégénéré en tragédie
burlesque,--ne se mêlèrent pas de cette malpropre aventure, fût-ce
pour en enregistrer les péripéties, les comptes rendus exacts ou
défigurés: l'Angleterre et l'Italie. L'Angleterre ne s'occupe
jamais des procès de sous-ordres, des témoignages ou des histoires
de domestiques, ainsi que le disait dernièrement un de ses plus
spirituels chroniqueurs. Ses journaux, même les plus satiriques,
n'ont pas la moindre place pour une certaine littérature de bas
étage. Quant à l'Italie, qui s'obstina à ne pas reproduire même les
comptes rendus des débats auxquels on m'avait si abominablement
mêlée, comme si tous ces bavardages et querelles d'antichambre me
regardaient,--elle se souvenait peut-être,--et l'éloignement, de
même que la mort, rend impartial,--de cette femme de président de
conseil, qui promena douze ans ses rêves et ses fantaisies dans les
villes poétiques qui, tour à tour, l'inspirèrent, ne fut jamais mêlée
à aucune intrigue, ne recommanda, ne patronna jamais aucune affaire,
ne sollicita aucun emploi, ne posséda jamais aucune action dans
aucune banque, aucun chemin de fer, aucune industrie, vit ses revenus
s'amoindrir sensiblement au lieu de s'accroître, dans les jours de
pouvoir des siens. Au bout d'un certain temps, la lumière se fait, la
justice apparaît; elle fait plus qu'apparaître, elle éclate; après
une si longue absence, un si profond effondrement d'une existence
entière, les peuples et les gens vous rendent tout naturellement la
place qui vous appartient, et ce n'est que justice; de même que si
l'on était mort, l'opinion publique vous juge en dernier ressort.
Et c'est cette opinion publique, de laquelle nous relevons tous, à
laquelle je me soumets, car je sais qu'au fond elle est toujours
impartiale et vraie, que je sais posséder absolument, malgré les
clameurs de quelques misérables, qui fait ma force, mon courage,
ma consolation dans les luttes âpres de la vie. Et c'est surtout
en Angleterre et en Italie que j'éprouve ce sentiment. Lorsque_
j'existais, _lorsque j'étais en pleine fortune, en plein prestige,
on pouvait me discuter, faire semblant de me méconnaître, m'adresser
quelques épigrammes, et je ne m'en fâchais pas, mais aujourd'hui que
le temps a tout remis à sa place, tout nivelé, que je suis morte,
pour ainsi dire, que je suis devenue étrangère à ce grand pays qui
enthousiasma mes vingt ans, la justice s'est faite pour moi. D'autres
femmes d'hommes d'État, de présidents de conseils, m'ont éclipsée
sans doute, comme charme, comme naissance, comme richesse ou comme
beauté, mais aucune,--et j'en suis fière,--ne m'a fait oublier. Il y
en a eu de plus séduisantes, et de plus intelligentes peut-être, de
plus aimables et de plus populaires, à coup sûr, mais aucune, j'ose
le dire, qui ait aimé davantage le pays devenu le sien, et qui se
soit moins mêlée d'intrigues d'aucun genre..._
[66] _Matinées espagnoles_, 1er août 1892.