Je regardais sur la route de Catane la silhouette boisée des Alpines,
me demandant si l'artiste créateur, vieilli, avait tremblé en faisant
ce dessin, ou si le temps, de ses dents ébréchées, avait rongé les
lignes pures.
Sombre, avec ses bases puissantes, la montagne noire s'élevait dans
le ciel à mesure que le soleil descendait.
Mes yeux fixent l'astre à son déclin, et je le vois répandre sa
lumière, soit en flèches, soit en globules. Les flèches dansent,
retenues autour de la face brillante, mais les globules semblent
tomber de ses lèvres.
Signes divins, ces globules forment des caractères enchevêtrés,
qu'Apollon n'a point encore appris à lire aux hommes nouveaux, et
que, seule peut-être depuis les âges sacrés de la Grèce antique, je
commence à déchiffrer.
La nappe d'azur du ciel s'émiette, poudroie, les cyprès s'entourent
d'une buée d'ombre et se gonflent. Le Luberon blanchit, les Alpines
se teintent lentement de violet.
Peu à peu, le soleil ramasse ses clartés et sa chaleur, puis,
brusquement, il les rejette par delà l'horizon; des feux s'allument
au-dessous de l'astre et renvoient d'en bas leurs flammes au ciel.
Le dôme de la grande allée de platanes est rutilant, sous la pourpre,
le faîte des peupliers se dore; des nuages se forment; ils boivent
une dernière fois à la coupe de lumière, ils sont lie de vin.
Le soir tombe. Les oliviers s'argentent. Les nuages se dissipent en
flocons d'un gris tourterelle, des crinières dorées apparaissent une
dernière fois au sommet des Alpines.
Bientôt la nuit froide pleure, le jour brûlant a disparu.
_Lettre sur la politique extérieure_
(Parue en août 1891, au moment où l'alliance franco-russe faisait le
sujet des polémiques):
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L'hypocrisie, les fausses assurances, les menaces, le reptilisme, les
intrigues ont fait leur temps; la déification de l'Allemagne s'en ira
où vont les feuilles d'antan, où iront bientôt la «barbarie» de la
Russie, «l'anarchie» de la France, et où sont allées déjà la haine du
Tsar pour la République et sa répulsion pour notre hymne national. La
vérité, qui plane comme une auréole autour de la figure d'Alexandre
III, et qui est l'un des attributs du caractère français, apparaît
enfin et se dégage de la fumée des saluts de nos canons à Cronstadt.
L'empereur de Russie, dans cette magnificence d'âme qui complète
idéalement certains de ses actes, a voulu que l'un de ceux qui ont
donné leur vie pour l'union franco-russe soit évoqué aux jours du
succès de son œuvre, et il a autorisé les amis de Katkoff à lui
élever un monument.
Je voudrais citer tout entières les lettres que j'ai reçues de
Russie, surtout de Pétersbourg et de Moscou, durant ces derniers
jours bénis entre tous. Moi aussi j'ai la récompense d'une lutte de
vingt ans sans défaillance. Mes lecteurs fidèles savent mieux que
personne que, depuis douze ans, la _Nouvelle Revue_ n'a cessé de les
diriger dans les voies du relèvement où la France marche à cette
heure. Le Congrès de Berlin m'a brouillé avec mes amis politiques
les plus puissants et les plus populaires. J'ai sacrifié à mes
prévoyances nationales le désir légitime que j'avais d'exercer une
influence dans un milieu gouvernemental au succès duquel je n'avais
cessé de contribuer; mais, par les mêmes raisons patriotiques
qu'après 1877, je me suis écartée d'amitiés à la fois chères et
illustres, de même aujourd'hui aucune divergence de détail, aucune
antipathie de personne ne peut attiédir la gratitude que j'éprouve
pour le ministère qui a donné à l'amiral Gervais la mission française
qu'il vient de remplir.
J'envoie du fond de mon âme à M. le Président de la
République,--pourquoi n'ajouterai-je pas, moi femme, à Mme
Carnot,--dont le patriotisme n'a jamais cessé d'être en éveil, et
j'en pourrais donner des preuves, j'envoie au groupe choisi des
membres de notre armée et de notre marine qui entourent le chef de
l'État à l'Élysée et y ont entretenu les sympathies franco-russes,
le tribut d'une reconnaissance qui ne peut être dédaignée, car
elle est celle de la première des russophiles qui, le jour de la
capitulation de Paris, après avoir appris que la grande-duchesse
héritière de Russie, aujourd'hui l'impératrice, avait refusé de
boire à la victoire de Sedan, écrivait dans des notes journalières
publiées sous le titre de _Journal d'une Parisienne, siège de Paris_:
«Tournons-nous vers la Russie, c'est d'elle que nous viendra le
relèvement.»
Et il est venu par la Russie, ce relèvement, après vingt années,
durant lesquelles ni chagrins, ni déboires, ni calomnies, ni
sacrifices, ni incompréhension de mes actes, ni soupçons, ni
ridicules, ne m'ont été épargnés. Je me rappelle à cette heure, entre
tant d'autres, l'un des mots les plus cruels et les plus récents qui
me fut dit à l'Hippodrome, le jour de la première représentation de
_Skobeleff_, par un grand journaliste d'un grand journal parisien, et
qui donne bien l'idée du ton qu'on n'avait cessé de prendre avec moi:
«Avant deux ans, me fut-il dit, vous serez traînée sur une claie sur
les boulevards de Paris, car c'est vous qui avez le plus contribué
à donner à la France le goût du cosaque.» Gambetta ne m'avait-il
pas écrit, en 1876, un an avant le congrès de Berlin: «Il faut être
effronté pour rêver l'alliance russe.» L'injure, on le voit, allait
_crescendo_, comme allait, il est vrai, le progrès de l'idée russe
en France. Et, puisque j'ai répété deux mots parmi les injures
reçues, je me ravise et veux citer le passage d'une lettre de l'un de
ceux qui ont prêché, en Russie, la bonne parole que de mon côté je
prêchais en France...
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