MARQUISE DE BLOCQUEVILLE

(1814-1892)

Louise-Adélaïde, princesse d'Eckmühl, fille du maréchal Davout, duc

d'Auerstædt, mariée au marquis de Blocqueville, mérite la plus haute

place parmi les femmes littéraires et aussi parmi les femmes de salon

du XIXe siècle; tous ceux qui l'ont connue et approchée seront de mon

avis.

Son salon a été le plus recherché et le mieux dirigé de la dernière

moitié du siècle, fréquenté par les littérateurs les plus éminents, les

hommes politiques les plus marquants. Toutes les hautes personnalités

tenaient à honneur d'y être reçues; les hauts personnages étrangers de

passage à Paris briguaient une invitation; et un artiste qui avait le

bonheur de se faire entendre chez Mme la marquise de Blocqueville était

lancé.

Nommer les illustrations qui ont passé chez elle, même en assidus et

intimes, formerait l'annuaire des célébrités depuis cinquante ans, se

présentent sous notre plume les noms de: MM. Cousin, Villemain, Caro,

le duc de Broglie, Camille Doucet, Jurien de La Gravière, le marquis de

Rambuteau, Le Myre de Villers, Eugène Manuel, Nadaud, D. Jouaust, comte

André Zamoïski, etc. Mme la vicomtesse de Janzé et Mme Beulé étaient

des dernières intimes. Mmes les princesses Gortschakoff, Ourousoff,

Galitzin, Mme d'Abadie; ses nièces, Mmes la duchesse d'Albuféra et

de Feltre, comtesses Viguier, de Maleyssie, de Montesquieu; toute

l'aristocratie, la diplomatie, la haute littérature, se donnaient

rendez-vous quai Malaquais, où la marquise de Blocqueville habitait

depuis trente années. Son suprême bon ton ne laissa jamais introduire

autour d'elle le moindre élément féminin parasite, et Dieu sait quelle

énergie et quelle bravoure il faut pour cela à Paris quand on reçoit.

Son salon était, je crois, unique sous ce rapport. Mme la marquise

de Blocqueville était implacable. Et je pourrais citer plus d'une

femme portant des noms connus, accueillies partout avec empressement,

qu'elle a obstinément refusé, devant moi, de recevoir en dépit des

supplications de ses meilleurs amis.

«C'est une intrigante, disait-elle, je ne veux pas la voir.»

D'ailleurs, elle repoussait avec la même fermeté les hommes qui avaient

transigé, à sa connaissance, aux lois de l'honneur. La moindre tare, le

plus petit scandale, vous faisait expulser nettement. Elle était aussi

tenace dans ses inimitiés que fidèle dans ses amitiés. Cependant, elle

était bonne et bienveillante plus qu'on ne pourrait l'imaginer, mais

sans banalité aucune. D'une inépuisable charité que l'on ne sollicitait

jamais en vain, ne jouissant que d'une fortune très limitée pour ses

obligations de grande dame, elle savait, par ses habitudes d'ordre,

décupler les moyens dont elle disposait. Généreuse et d'une délicatesse

exquise, elle obligeait avec adresse et sans jamais froisser.

Que d'anecdotes curieuses je pourrais citer! que de paroles

spirituelles, de mots exquis, de fines appréciations j'ai notées

lorsque je revenais de chez elle! Mais la profession d'écrivain

tournerait à l'état d'espionnage si nous racontions tout ce que nous

entendons, et il doit se passer au moins de nombreuses années avant que

nous puissions le faire.

C'est uniquement comme femme de lettres que nous avons à nous occuper

ici de cette aimable et impeccable grande dame, essentiellement

française de naissance, de cœur, de beauté, d'esprit. Non seulement

elle a écrit de nombreux ouvrages, mais elle les a écrits dans une

langue épurée qui la rend l'égale, pour notre siècle, de Mme de La

Fayette pour le XVIIe siècle, et la place très au-dessus de la masse de

nos romancières et moralistes modernes.

Peu de mois avant sa mort, nous lui avions communiqué notre projet de

lui donner dans notre _Anthologie_ la place à laquelle elle avait droit

avant toute autre; en nous donnant sur ses œuvres les renseignements

indispensables, elle ajoutait dans sa lettre du 11 juillet 1892:

_En grâce, ne dites pas de moi un bien que je ne mérite pas, cela

me rend confuse! Je ne mérite que si peu d'éloges! En dépit de mes

efforts, il y a tant d'imperfections dans mon pauvre être!_

Douée d'autant de modestie que de juste fierté, possédant une urbanité

et une grâce exquises dans sa personne comme dans son esprit, elle

conserva le sourire sur les lèvres, même dans les plus grandes

souffrances, car elle souffrait depuis son enfance d'une goutte sereine

et elle devait combattre vaillamment tous les jours pour se tenir

debout. Elle avait eu à supporter bien des maladies et des accidents.

Fort belle étant jeune, elle était une _jolie vieille_, franchement

vieille; les cheveux blancs ondulés sur les tempes, la tête enveloppée

d'une grande fanchon, soutenue par des fleurs; vêtue de robes amples,

à longue traîne, avec une mante pour dissimuler la taille, elle avait

le plus grand air quand elle faisait quelques pas, ce qui lui arrivait

rarement. Elle est restée sur la brèche jusqu'au dernier moment,

toujours entourée et recherchée.

Des gens qui n'ont jamais mis le pied chez elle ont fait courir le

bruit que la pièce d'Édouard Pailleron, _le Monde où l'on s'ennuie_,

était inspirée par son salon.--Je n'ai jamais pu saisir l'allusion.--On

causait très gaiement chez elle, on riait même beaucoup, quoique pas

d'une gaieté de cabaret; mais il n'y a que des imbéciles qui ont pu s'y

ennuyer. Il y régnait un ton de bonne compagnie; on y parlait presque

uniquement de choses intellectuelles. On savait écouter ceux qui en

valaient la peine. Ce n'était point du papotage ni du flirtage; tout le

monde ne parlait pas à la fois en criant et debout, comme dans certains

salons. Mais bien des écrivains parlent de choses et de personnes

qu'ils n'ont jamais vues. Une très spirituelle chroniqueuse a comparé

Mme la marquise de Blocqueville à Mme de Maintenon. Or, elle n'avait

absolument aucun point de ressemblance avec cette illustre pédagogue.

Si on tient à la comparer à une personnalité de l'autre siècle, c'est

avec la marquise de Lambert que je lui trouve plus d'un point de

ressemblance.

Elle était trop finement femme pour laisser faire son portrait

moins belle qu'autrefois; mais elle m'a donné une épreuve sur chine

d'une fine gravure faite d'après un dessin qui représente plutôt

sa silhouette que sa figure, mais la silhouette de sa personne

entière. Elle est là, assise avec une longue robe à falbala que je

lui connaissais, sa mante Louis XVI, sa fanchon, dans son jardin

de Villers-sur-Mer, devant un théâtre qu'elle a fait arranger dans

le feuillage, et sur lequel une de ses nièces préférées, dernière

descendante de Jeanne d'Arc dont elle porte le nom, récite un

monologue. Cette petite scène de sa vie intime m'est plus précieuse

qu'un simple portrait.

Ne pouvant guère marcher, elle avait ce prétexte pour ne pas

accompagner ses visiteurs, à ses jours de réception; elle se soulevait

simplement de son grand fauteuil, ses pieds enveloppés d'une riche

peau d'ours; les hommes lui baisaient la main, les femmes faisaient

la révérence. Cette manière de faire était bien préférable à l'allée

et venue continuelle des maîtresses de maison qui accompagnent à la

porte de leur salon. Cette habitude devrait être supprimée les jours de

réception. Mais lorsqu'on allait la voir en tête à tête, elle savait

très bien vous accompagner. Elle était douée d'un tact exquis. Quel

regard inquiet elle jetait au visiteur qui restait silencieux, et comme

elle cherchait à faire valoir chacun!

La marquise de Blocqueville avait surtout à cœur la mémoire de

son père, le maréchal Davout; elle s'occupait sans relâche de la

publication des écrits qu'il a laissés. Elle a fondé à Auxerre, berceau

de la famille, un musée et une bibliothèque, auxquels elle a laissé ses

meubles et ses objets d'art, tous souvenirs précieux.

N'oublions pas de mentionner qu'elle fut nommée, la troisième femme en

six siècles, grande-maîtresse des Jeux floraux de Toulouse.

Aujourd'hui elle repose sous le magnifique mausolée qui a été élevé au

Père-Lachaise à la mémoire du maréchal Davout.

Voici la liste de ses ouvrages dans l'ordre de leur publication; ce

n'est pas un mince bagage:

_Perdita_, roman, première édition parue avant 1848, réimprimée en 1890

par Jouaust, son éditeur et son ami, qu'elle tenait en haute estime.

_Chrétienne et Musulman_, roman, réédité en 1892 par Jouaust, sous le

titre de _Stella et Mohamed_, titre sous lequel il a été traduit en

italien et a obtenu un grand succès.

_Le Prisme de l'âme_, fort volume in-8º de 600 pages, qu'on pourrait

appeler la _Philosophie du cœur_ (Hetzel).

_Rome_, fort volume in-8º (Hetzel).

_Les Soirées de la Villa des Jasmins_, 4 tomes in-8º, ouvrage favori de

l'auteur, traduit en anglais (Perrin, éditeur).

_Maréchal Davout, prince d'Eckmühl, raconté par les siens et par

lui-même_, 4 vol. in-8º (1802 à 1815).

_Correspondance inédite du Maréchal Davout_, _prince d'Eckmühl_, 1 vol.

_Roses de Noël_, pensées (collection des Moralistes, d'Ollendorff).

_Pensées d'un Pape_ (Jouaust), petit in-32.

_Chrysanthèmes_ (Jouaust), petit in-32.

_A travers l'Invisible_ (Jouaust). Son dernier ouvrage (1891).

Outre quelques pages de ses ouvrages, trop peu populaires à cause de

leur prix élevé, nous publions les deux dernières lettres qu'elle nous

a adressées, avec des _pensées inédites_.

Villers-sur-Mer, 16 septembre 1892.

_... Je n'ai pas eu un jour de quasi santé. Je n'ai pu une seule fois

faire les deux cents pas qui me permettraient d'assister au coucher

du soleil dans la mer, une de mes passions... J'ai beaucoup pensé,

beaucoup souffert, mais pas du tout travaillé; seule tous les jours,

ne voyant du monde que le soir, j'ai savouré, en toute longueur de

temps, cette parole du grand Lacordaire: «La solitude est la demeure

naturelle de toutes les pensées.»_

_Voici quelques_ CHRYSANTHÈMES INÉDITS; _j'aimerais à revoir

l'épreuve de ceux que vous choisirez, si vous en choisissez

quelques-uns..._

_Laissez-moi, chère petite_ Tocania[65], _souhaiter plein succès à

votre livre_ (L'ANTHOLOGIE) _et à son auteur._

A.-L. ECKMUHL, marquise DE BLOCQUEVILLE.

[65] Homonyme de prénom, en espagnol.

Deuxième et dernière lettre:

Anthologie féminine · 第 304 / 537 题