«Rendez-moi la joie avec la douleur, et je veux bien vivre comme j'ai
vécu, aimer comme j'ai aimé.» Voilà à peu près en quels termes un des
poètes de notre temps, lord Byron, a exprimé un sentiment analogue à
celui qui nous fait accepter les plus douloureux souvenirs plutôt que
l'oubli, qui anéantirait ensemble l'amertume et la douleur du passé.
Cette manière de sentir est la mienne... Oh! non, je ne désire
l'oubli ni des joies, ni des peines que j'ai connues... Je bénis
Dieu de la disposition qu'il m'a donnée à revenir sans cesse sur
les traces qu'ont laissées après eux ceux avec lesquels il m'a été
si doux de vivre. Le souvenir des jours heureux passés ensemble est
devenu pour moi une joie et non une douleur, et, bien loin de désirer
l'oubli, je demande au Ciel de me conserver toujours la mémoire
vive et fidèle des jours évanouis et la faculté de faire comprendre
quels furent ceux avec lesquels s'écoulèrent ces jours et quel fut
le bonheur qu'y répandit leur présence. Penser à eux et parler d'eux
m'a été doux depuis qu'ils ne sont plus, comme il m'était doux de
leur parler et de vivre près d'eux quand ils étaient là. Aussi
l'occupation favorite de ma vie a-t-elle été de lire et de rassembler
les lettres et les papiers de tout genre dans lesquels est demeurée
gravée l'empreinte fidèle de leurs âmes; ce n'est pas sans un tendre
orgueil que je les ai parfois fait connaître à d'autres, et que j'ai
vu même les indifférents s'attendrir ou s'émerveiller en lisant
quelques-unes des pages que j'entreprends aujourd'hui de réunir d'une
façon plus complète. Je voudrais, je l'assure, que la mémoire de ceux
qui les ont écrites répandît son doux parfum un peu au delà du cercle
de ceux qui les ont aimés, et je voudrais les faire aimer de ceux qui
les ont vu passer sans les connaître, mais non sans les remarquer
peut-être...