(1805-1890)
Fille du comte de la Ferronays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, Mme
Craven est «une belle âme qui a écrit l'histoire de belles âmes».
«La femme ne se croit pas «cerveau d'homme» après la cinquantaine
(Mme Craven a commencé à écrire âgée de plus de cinquante ans), alors
que les cheveux grisonnent et que les habitudes sont prises. Elle ne
quitte son salon pour s'asseoir à un secrétaire que sous l'impulsion
des circonstances et pour obéir à un sentiment irrésistible. Or, c'est
le cas de Mme Craven, dont la vocation fut tardive. «J'ai cru, voilà
pourquoi j'ai parlé», chantait David. Elle pouvait dire à son tour:
«J'ai admiré, et voilà pourquoi j'ai écrit...» Un jour, elle crut
surprendre un reproche au fond de sa conscience: «Non, pensa-t-elle,
je ne puis capitaliser davantage; c'est de l'avarice. Il faut que je
partage mon trésor avec les pauvres en impressions et en souvenirs.»
Alors elle brisa aux pieds du public son vase d'albâtre[64].»
[64] _Mme A. Craven_, par M. Arthur Mugnier.
Le _Récit d'une sœur_, qui est pour la plus grande partie la
correspondance authentique et intime d'une famille bien connue, fit
grand bruit. Peu de livres de femme se sont vendus à un aussi grand
nombre d'exemplaires. «Ce livre est un calice de douleurs!»
Elle a été très critiquée par Armand de Pontmartin et Barbey
d'Aurevilly. Ce dernier aurait voulu que le _Récit d'une sœur_ fût
l'unique livre de Mme Craven. «La plume qui l'a écrit devrait être
brisée, a-t-il dit, comme, dans certains pays, le verre avec lequel on
a trinqué avec le roi. Le verre funèbre plein de délices et d'angoisses
dans lequel Mme Craven a bu à la mémoire des siens ne devait plus
servir à personne. Est-ce que le roi de Thulé, après avoir pleuré dans
sa coupe, ne la jeta pas à la mer?»
Mme Craven a écrit d'autres livres qui tous ont eu de nombreuses
éditions: _Éliane_, _Anne Séverin_, _Fleurange_, couronné par
l'Académie française, comme le _Récit d'une sœur_; _le Mot de
l'énigme_, _Adélaïde Capei_, la _Vie de lady Fullerton_.
L'œuvre de Mme Craven consistant surtout en lettres de ses parents ou
amis, on trouve peu d'elle à citer. Mais dans ce qu'elle écrit comme
dans ce qu'elle choisit pour publier, la note tendre, sentimentale,
domine.