Les paroles prennent chez chaque individu une valeur particulière
dont on est averti par des indices très délicats, mais qui, dans leur
ensemble, trompent rarement.
Cette valeur peut être très élevée.
Tel mot, prononcé par tel homme, répond de sa conduite à jamais: ce
mot est _lui_; il saura le soutenir, quoi qu'il en coûte. Il empreint
sa moindre expression du sceau de son âme auguste et produit une
impression profonde en le prononçant.
En revanche, les protestations les plus fortes de tel autre homme ne
comptent pas: ce sont des assignats démonétisés dont on ne regarde
plus le chiffre.
Quand on voit des peuples entiers succomber sous le poids des mots
attachés à la dépréciation du langage; quand on voit que, dans leur
infortune, ils excitent à peine la pitié; que des êtres distingués
par les dons les plus brillants, les plus propres à émouvoir
l'imagination des autres hommes, dans l'impossibilité de produire
de l'impression, tombent dans le découragement ou sont réduits à
recourir à une exagération ridicule, symptôme et effet désastreux
qui affligent leur nation; quand, au contraire, on voit combien des
paroles rares et mesurées peuvent imposer de respect chez d'autres
peuples, comment ne pas mettre le plus grand soin, dans l'éducation
publique et particulière, à relever le prix du signe représentatif de
la pensée!