MÉMOIRES[51]

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Madame Adélaïde, l'aînée des princesses, était impérieuse et

emportée; les bonnes religieuses ne cessaient de céder à ses

ridicules fantaisies. Le maître de danse, seul professeur de talent

d'agrément qui eût suivi Mesdames à Fontevrault, leur faisait

apprendre une danse alors fort en vogue, qui s'appelait le _menuet

couleur de rose_. Madame voulut qu'il se nommât le _menuet bleu_. Le

maître résista à sa volonté: il prétendit qu'on se moquerait de lui

à la cour quand Madame parlerait d'un _menuet bleu_. La princesse

refusa de prendre sa leçon, frappa du pied, et répétait _bleu, bleu;

rose, rose_, disait le maître. La communauté s'assembla pour décider

de ce cas si grave; les religieuses crièrent _bleu_ comme Madame; le

menuet fut débaptisé, et la princesse dansa.

Quand Mesdames, encore fort jeunes, furent revenues à la cour, elles

jouirent de l'amitié de monseigneur le Dauphin, et profitèrent

de ses conseils. Elles se livrèrent avec ardeur à l'étude, et y

consacrèrent presque tout leur temps; elles parvinrent à écrire

correctement le français et à savoir très bien l'histoire. Madame

Adélaïde, surtout, avait un désir immodéré d'apprendre; elle apprit

à jouer de tous les instruments de musique, depuis le cor (me

croira-t-on!) jusqu'à la guimbarde. L'italien, l'anglais, les hautes

mathématiques, le tour, l'horlogerie, occupèrent successivement les

loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde avait eu un moment une

figure charmante; mais jamais beauté n'a si promptement disparu que

la sienne.

Madame Victoire était belle et très gracieuse; son accueil, son

regard, son sourire étaient parfaitement d'accord avec la bonté de

son âme.

Madame Sophie était d'une rare laideur; je n'ai jamais vu personne

avoir l'air si effarouché; elle marchait d'une vitesse extrême, et

pour reconnaître, sans les regarder, les gens qui se rangeaient

sur son passage, elle avait pris l'habitude de voir de côté, à la

manière des lièvres. Cette princesse était d'une si grande timidité

qu'il était possible de la voir tous les jours, pendant des années,

sans l'entendre prononcer un seul mot. On assurait cependant qu'elle

montrait de l'esprit et même de l'amabilité dans la société de

quelques dames préférées; elle s'instruisait beaucoup, mais elle

lisait seule: la présence d'une lectrice l'eût infiniment gênée.

Il y avait pourtant des occasions où cette princesse si sauvage

devenait tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la

plus communicative; c'était lorsqu'il faisait de l'orage: elle en

avait peur, et tel était son effroi qu'alors elle s'approchait des

personnes les moins considérables; elle leur faisait mille questions

obligeantes; voyait-elle un éclair, elle leur serrait la main;

pour un coup de tonnerre, elle les eût embrassées; mais le beau

temps revenu, la princesse reprenait sa raideur, son silence, son

air farouche, passait devant tout le monde sans faire attention à

personne, jusqu'à ce qu'un nouvel orage vînt lui ramener sa peur et

son affabilité.

Madame Victoire, bonne, douce, affable, vivait avec la plus aimable

simplicité dans une société qui la chérissait: elle était adorée

de sa maison. Sans quitter Versailles, sans faire le sacrifice de

sa moelleuse bergère, elle remplissait avec exactitude les devoirs

de la religion, donnait aux pauvres tout ce qu'elle possédait,

observait rigoureusement les jeûnes et le carême. Il est vrai qu'on

reprochait à la table de Mesdames d'avoir acquis pour le maigre une

renommée que portaient au loin les parasites assidus à la table de

leur maître d'hôtel. Madame Victoire n'était point insensible à la

bonne chère, mais elle avait les scrupules les plus religieux sur les

plats qu'elle pouvait manger en temps de pénitence. Je la vis un jour

très tourmentée de ses doutes sur un oiseau d'eau qu'on lui servait

souvent pendant le carême. Il s'agissait de décider irrévocablement

si cet oiseau était maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui se

trouvait à son dîner: le prélat prit aussitôt le son de voix positif,

l'attitude grave d'un juge en dernier ressort. Il répondit à la

princesse

qu'il avait été décidé qu'en un semblable doute, après avoir fait

cuire l'oiseau, il fallait le piquer sur un plat d'argent très

froid; que si le jus de l'animal se figeait dans l'espace d'un quart

d'heure, l'animal était réputé gras; que si le jus restait en huile,

on pouvait le manger en tout temps sans inquiétude. Madame Victoire

fit aussitôt faire l'épreuve, le jus ne figea point; ce fut une

joie pour la princesse, qui aimait beaucoup cette espèce de gibier.

Le maigre, qui occupait tant Madame Victoire, l'incommodait; aussi

attendait-elle avec impatience le coup de minuit du samedi saint; on

lui servait aussitôt une bonne volaille au riz, et plusieurs autres

mets succulents. Elle avouait avec une si aimable franchise son goût

pour la bonne chère et pour les commodités de la vie qu'il aurait

fallu être aussi sévère en principes qu'insensible aux excellentes

qualités de cette princesse pour lui en faire un crime.

Madame Adélaïde avait plus d'esprit que Madame Victoire, mais elle

manquait absolument de cette bonté qui, seule, fait aimer les grands:

des manières brusques, une voix dure, une prononciation brève, la

rendaient plus qu'imposante. Elle portait très loin l'idée des

prérogatives du rang...

[51] Nouvelle édition, collection Ollendorff.

Anthologie féminine · 第 211 / 537 题