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Madame Adélaïde, l'aînée des princesses, était impérieuse et
emportée; les bonnes religieuses ne cessaient de céder à ses
ridicules fantaisies. Le maître de danse, seul professeur de talent
d'agrément qui eût suivi Mesdames à Fontevrault, leur faisait
apprendre une danse alors fort en vogue, qui s'appelait le _menuet
couleur de rose_. Madame voulut qu'il se nommât le _menuet bleu_. Le
maître résista à sa volonté: il prétendit qu'on se moquerait de lui
à la cour quand Madame parlerait d'un _menuet bleu_. La princesse
refusa de prendre sa leçon, frappa du pied, et répétait _bleu, bleu;
rose, rose_, disait le maître. La communauté s'assembla pour décider
de ce cas si grave; les religieuses crièrent _bleu_ comme Madame; le
menuet fut débaptisé, et la princesse dansa.
Quand Mesdames, encore fort jeunes, furent revenues à la cour, elles
jouirent de l'amitié de monseigneur le Dauphin, et profitèrent
de ses conseils. Elles se livrèrent avec ardeur à l'étude, et y
consacrèrent presque tout leur temps; elles parvinrent à écrire
correctement le français et à savoir très bien l'histoire. Madame
Adélaïde, surtout, avait un désir immodéré d'apprendre; elle apprit
à jouer de tous les instruments de musique, depuis le cor (me
croira-t-on!) jusqu'à la guimbarde. L'italien, l'anglais, les hautes
mathématiques, le tour, l'horlogerie, occupèrent successivement les
loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde avait eu un moment une
figure charmante; mais jamais beauté n'a si promptement disparu que
la sienne.
Madame Victoire était belle et très gracieuse; son accueil, son
regard, son sourire étaient parfaitement d'accord avec la bonté de
son âme.
Madame Sophie était d'une rare laideur; je n'ai jamais vu personne
avoir l'air si effarouché; elle marchait d'une vitesse extrême, et
pour reconnaître, sans les regarder, les gens qui se rangeaient
sur son passage, elle avait pris l'habitude de voir de côté, à la
manière des lièvres. Cette princesse était d'une si grande timidité
qu'il était possible de la voir tous les jours, pendant des années,
sans l'entendre prononcer un seul mot. On assurait cependant qu'elle
montrait de l'esprit et même de l'amabilité dans la société de
quelques dames préférées; elle s'instruisait beaucoup, mais elle
lisait seule: la présence d'une lectrice l'eût infiniment gênée.
Il y avait pourtant des occasions où cette princesse si sauvage
devenait tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la
plus communicative; c'était lorsqu'il faisait de l'orage: elle en
avait peur, et tel était son effroi qu'alors elle s'approchait des
personnes les moins considérables; elle leur faisait mille questions
obligeantes; voyait-elle un éclair, elle leur serrait la main;
pour un coup de tonnerre, elle les eût embrassées; mais le beau
temps revenu, la princesse reprenait sa raideur, son silence, son
air farouche, passait devant tout le monde sans faire attention à
personne, jusqu'à ce qu'un nouvel orage vînt lui ramener sa peur et
son affabilité.
Madame Victoire, bonne, douce, affable, vivait avec la plus aimable
simplicité dans une société qui la chérissait: elle était adorée
de sa maison. Sans quitter Versailles, sans faire le sacrifice de
sa moelleuse bergère, elle remplissait avec exactitude les devoirs
de la religion, donnait aux pauvres tout ce qu'elle possédait,
observait rigoureusement les jeûnes et le carême. Il est vrai qu'on
reprochait à la table de Mesdames d'avoir acquis pour le maigre une
renommée que portaient au loin les parasites assidus à la table de
leur maître d'hôtel. Madame Victoire n'était point insensible à la
bonne chère, mais elle avait les scrupules les plus religieux sur les
plats qu'elle pouvait manger en temps de pénitence. Je la vis un jour
très tourmentée de ses doutes sur un oiseau d'eau qu'on lui servait
souvent pendant le carême. Il s'agissait de décider irrévocablement
si cet oiseau était maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui se
trouvait à son dîner: le prélat prit aussitôt le son de voix positif,
l'attitude grave d'un juge en dernier ressort. Il répondit à la
princesse
qu'il avait été décidé qu'en un semblable doute, après avoir fait
cuire l'oiseau, il fallait le piquer sur un plat d'argent très
froid; que si le jus de l'animal se figeait dans l'espace d'un quart
d'heure, l'animal était réputé gras; que si le jus restait en huile,
on pouvait le manger en tout temps sans inquiétude. Madame Victoire
fit aussitôt faire l'épreuve, le jus ne figea point; ce fut une
joie pour la princesse, qui aimait beaucoup cette espèce de gibier.
Le maigre, qui occupait tant Madame Victoire, l'incommodait; aussi
attendait-elle avec impatience le coup de minuit du samedi saint; on
lui servait aussitôt une bonne volaille au riz, et plusieurs autres
mets succulents. Elle avouait avec une si aimable franchise son goût
pour la bonne chère et pour les commodités de la vie qu'il aurait
fallu être aussi sévère en principes qu'insensible aux excellentes
qualités de cette princesse pour lui en faire un crime.
Madame Adélaïde avait plus d'esprit que Madame Victoire, mais elle
manquait absolument de cette bonté qui, seule, fait aimer les grands:
des manières brusques, une voix dure, une prononciation brève, la
rendaient plus qu'imposante. Elle portait très loin l'idée des
prérogatives du rang...
[51] Nouvelle édition, collection Ollendorff.