MÉMOIRES

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Fille d'artiste, femme d'un savant devenu ministre et demeuré homme

de bien, aujourd'hui prisonnière destinée peut-être à une mort

violente et inopinée, j'ai

connu le bonheur et l'adversité, j'ai vu de près la gloire et subi

l'injustice.

Née dans un état obscur, mais de parents honnêtes, j'ai passé ma

jeunesse au sein des beaux-arts, nourrie des charmes de l'étude, sans

connoître de supériorité que celle du mérite, ni de grandeur que

celle de la vertu.

A l'âge où l'on prend un état, j'ai perdu les espérances de fortune

qui pouvoient m'en procurer un conforme à l'éducation que j'avois

reçue. L'alliance d'un homme respectable a paru réparer ces revers;

elle m'en préparoit de nouveaux.

Un caractère doux, une âme forte, un esprit solide, un cœur très

affectueux, un extérieur qui annonçoit tout cela, m'ont rendue chère

à ceux qui me connoissent. La situation dans laquelle je me suis

trouvée m'a fait des ennemis; ma personne n'en a point: ceux qui

disent le plus de mal de moi ne m'ont jamais vue.

Il est si vrai que les choses sont rarement ce qu'elles paroissent

être que les époques de ma vie où j'ai goûté le plus de douceurs

ou le plus éprouvé de chagrins sont souvent toutes contraires à ce

que d'autres pourroient en juger. C'est que le bonheur tient aux

affections plus qu'aux événements.

Je me propose d'employer les loisirs de ma captivité à retracer ce

qui m'est personnel depuis ma tendre enfance jusqu'à ce moment; c'est

vivre une seconde fois que de revenir ainsi sur tous les pas de sa

carrière; et qu'a-t-on de mieux à faire en prison que de transporter

ailleurs son

existence par une heureuse fiction ou par des souvenirs intéressants?

Si l'expérience s'acquiert moins à force d'agir qu'à force de

réfléchir sur ce qu'on voit et sur ce qu'on a fait, la mienne peut

s'augmenter beaucoup par l'entreprise que je commence.

La chose publique, mes sentiments particuliers, me fournissent

assez, depuis deux mois de détention, de quoi penser et décrire sans

me rejeter sur des temps fort éloignés; aussi les cinq premières

semaines avoient-elles été consacrées à des _Notices historiques_

dont le recueil n'étoit peut-être pas sans mérite. Elles viennent

d'être anéanties; j'ai senti toute l'amertume de cette perte que

je ne réparerai point; mais je m'indignerois contre moi-même de me

laisser abattre par quoi que ce soit. Dans toutes les peines que j'ai

essuyées, la plus vive impression de douleur est presque aussitôt

accompagnée de l'ambition d'opposer mes forces au mal dont je suis

l'objet, et de le surmonter ou par le bien que je fais à d'autres, ou

par l'augmentation de mon propre courage. Ainsi, le malheur peut me

poursuivre et non m'accabler; les tyrans peuvent me persécuter, mais

m'avilir? jamais, jamais!

Manon on m'appeloit; j'en suis fâchée pour les amateurs de romans:

ce nom n'est pas noble; il ne sied point à une héroïne du grand

genre; mais enfin c'étoit le mien, et c'est une histoire que j'écris.

Au reste, les plus délicats se seroient réconciliés avec le nom en

entendant ma mère le prononcer et voyant celle qui le

portoit. Quelle expression manquoit de grâce quand ma mère

l'accompagnoit de son ton affectueux? Et, lorsque sa voix touchante

venoit pénétrer mon cœur, ne m'apprenoit-elle pas à lui ressembler?

Vive sans être bruyante, et naturellement recueillie, je ne demandois

qu'à m'occuper, et je saisissois avec promptitude les idées qui

m'étoient présentées. Cette disposition fut mise tellement à profit

que je ne me suis jamais souvenue d'avoir appris à lire; j'ai ouï

dire que c'étoit chose faite à quatre ans, et que la peine de

m'enseigner s'étoit pour ainsi dire terminée à cette époque, parce

que, dès lors, il n'avoit plus été besoin que de ne pas me laisser

manquer de livres. Quels que fussent ceux qu'on me donnoit ou dont je

pouvois m'emparer, ils m'absorboient tout entière, et l'on ne pouvoit

plus me distraire que par des bouquets. La vue d'une fleur caresse

mon imagination et flatte mes sens à un point inexprimable; elle

réveille avec volupté le sentiment de l'existence. Sous le tranquille

abri du toit paternel, j'étois heureuse dès l'enfance avec des fleurs

et des livres: dans l'étroite enceinte d'une prison, au milieu des

fers imposés par la tyrannie la plus révoltante, j'oublie l'injustice

des hommes, leurs sottises et mes maux, avec des livres et des fleurs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'occasion étoit trop belle pour négliger de me faire apprendre

l'Ancien, le Nouveau Testament, les catéchismes petit et grand;

j'apprenois tout ce qu'on vouloit, et j'aurois répété l'Alcoran si

l'on m'eût appris à le

lire. Je me souviens d'un peintre nommé Cuibal, fixé depuis à

Stuttgard, et dont j'ai vu, il y a peu d'années, un éloge du Poussin

couronné à l'Académie de Rouen; il venoit souvent chez mon père:

c'étoit un drôle de corps qui me faisoit des contes de Peau-d'Ane

que je n'ai point oubliés et qui m'amusoient beaucoup; il ne se

divertissoit pas moins à me faire débiter ma science. Je crois le

voir encore avec sa figure un peu grotesque, assis dans un fauteuil,

me prenant entre ses genoux, sur lesquels j'appuyois mes coudes, et

me faisant répéter le _Symbole de saint Athanase_; puis récompensant

ma complaisance par l'histoire de _Tangu_, dont le nez étoit si long

qu'il étoit obligé de l'entortiller autour de son bras quand il

vouloit marcher. On pourroit faire des oppositions plus extravagantes!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cependant je voulois apprendre, et je n'aimois point à laisser

ce que j'avois entrepris. Il fut arrêté que j'irois chez l'abbé

Bunant, trois fois par semaine, dans la matinée; mais il ne savoit

pas s'assujettir à conserver sa liberté pour me consacrer quelques

instans; je le trouvois occupé d'affaires de paroisse, distrait

par des enfants ou déjeunant avec un ami: je perdois mon temps;

la mauvaise saison survint, et le latin fut abandonné. Je n'ai

conservé de cette tentative qu'une sorte d'instinct ou commencement

d'intelligence qui, dans le temps de ma dévotion, me permettait de

répéter ou chanter les psaumes sans ignorer absolument ce que je

disois, et beaucoup de facilité pour l'étude des langues en général,

particulièrement pour l'italien, que j'ai appris, quelques années

après, seule et sans peine.

Mon père ne me poussoit pas vivement au dessin, s'amusoit de

mon aptitude plus qu'il ne s'occupoit à développer chez moi un

grand talent; je compris même, par quelques mots échappés d'une

conversation avec ma mère, que cette femme prudente ne se soucioit

pas que j'allasse très loin dans ce genre. «Je ne veux pas qu'elle

devienne peintre, disoit-elle; il faudroit des études communes et

des liaisons dont nous n'avons que faire.» On me fit commencer à

graver; tout m'étoit bon; j'appris à tenir le burin, et je vainquis

bientôt les premières difficultés. Lors de la fête de quelqu'un de

nos grands-parents, qu'on alloit religieusement souhaiter, je portois

toujours pour mon tribut ou une jolie tête que je m'étois appliquée

à bien dessiner dans cette intention, ou une petite plaque de cuivre

bien propre, sur laquelle j'avois gravé un bouquet et un compliment

soigneusement écrit, dont M. Doucet m'avoit tourné les vers. Je

recevois en échange des almanachs qui m'amusoient beaucoup et quelque

présent d'objets à mon usage, destinés ordinairement à la parure que

j'aimois. Ma mère s'y plaisoit pour moi; elle étoit simple dans la

sienne et même souvent négligée; mais sa fille était sa poupée, et

j'avois dans mon enfance une mise élégante, même riche, qui sembloit

au-dessus de mon état. Les jeunes personnes portoient alors ce que

l'on appeloit des corps de robe: c'étoit un vêtement fait comme les

robes de cour, très juste à la taille, qu'il dessinoit fort bien, très

ample par le bas, avec une longue queue traînante et ornée de divers

chiffons, suivant le goût ou la mode; on me donnoit les miens en

belles étoffes de soie, légères pour le dessin, modestes pour la

couleur, mais de prix et de qualité pareils aux robes de ma mère. La

toilette me coûtoit bien quelques chagrins, car on me faisoit souvent

les cheveux avec des papillotes, des fers chauds, tout l'attirail

ridicule et barbare dont on se servoit dans ce temps-là; j'avois la

tête extrêmement sensible, et le tiraillement qu'il falloit souffrir

était si douloureux qu'une grande coiffure me faisoit toujours verser

des larmes arrachées par la souffrance, sans être accompagnées de

plaintes.

Il me semble que j'entends demander pour quels yeux étoit cette

toilette dans la vie retirée que je menois. Ceux qui feroient

cette question doivent se rappeler que je sortois deux fois la

semaine; et s'ils avoient connu les mœurs de ce qu'on appeloit les

bourgeois de Paris de mon temps, ils sauroient qu'il en existoit

des milliers dont la dépense, assez grande en parure, avoit pour

objet une représentation de quelques heures aux Tuileries tous les

dimanches; leurs femmes y joignoient celle de l'église, et le plaisir

de traverser doucement leur quartier sous les yeux du voisinage.

Joignez à cela les visites de famille aux grandes époques des fêtes

et du premier de l'an, une noce, un baptême, et vous verrez assez

d'occasions d'exercer la vanité. Au reste, on pourra remarquer

dans mon éducation plus d'un contraste. Cette petite personne, qui

paroissoit le dimanche à l'église et à la promenade dans

un costume qu'on auroit pu croire sorti d'un équipage, et dont

l'apparence étoit fort bien soutenue par son maintien et son langage,

alloit fort bien aussi dans la semaine en petit fourreau de toile

au marché avec sa mère; elle descendoit même seule pour acheter,

à quelques pas de la maison, du persil ou de la salade que la

ménagère avoit oubliés. Il faut convenir que cela ne me plaisoit

pas beaucoup; mais je n'en témoignois rien, et j'avois l'art de

m'acquitter de ma commission de manière à y trouver de l'agrément.

J'y mettois une si grande politesse, avec quelque dignité, que la

fruitière ou autre personnage de cette espèce se faisoit un plaisir

de me servir d'abord, et que les premiers arrivés le trouvoient bon;

je remboursois toujours quelque compliment sur mon passage, et je

n'en étois que plus honnête. Cette enfant, qui lisoit des ouvrages

sérieux, expliquoit fort bien les cercles de la sphère céleste,

manioit le crayon et le burin, et se trouvoit à huit ans la meilleure

danseuse d'une assemblée de jeunes personnes au-dessus de son âge,

réunies pour une petite fête de famille; cette enfant étoit souvent

appelée à la cuisine pour y faire une omelette, éplucher des herbes

ou écumer le pot. Ce mélange d'études graves, d'exercices agréables

et de soins domestiques ordonnés, assaisonnés par la sagesse de ma

mère, m'a rendue propre à tout; il sembloit prédire les vicissitudes

de ma fortune et m'a aidée à les supporter. Je ne suis déplacée

nulle part; je saurois faire ma soupe aussi lestement que Philopœmen

coupoit du bois; mais personne n'imagineroit, en me voyant, que ce

fût un soin dont il convînt de me charger.

Anthologie féminine · 第 196 / 537 题