(1720-1790)
Il ne faut pas se faire d'illusions, beaucoup d'œuvres remarquables
sont ignorées ou tombent dans l'oubli, s'il ne s'est pas fait de bruit
autour de leurs auteurs, et surtout si ceux-ci n'ont laissé personne
après leur mort qui ait de l'intérêt à en faire. Mlle du Sommery est
de ce nombre; son nom est à peu près inconnu aujourd'hui, parce
qu'elle n'a pas eu un salon brillant comme Mmes de Tencin, du Deffand,
des amis comme d'Alembert ou Diderot, etc. Elle était une moraliste.
«Une vieille demoiselle de condition qui s'est occupée toute sa vie
de l'étude des hommes et des lettres. Tous ceux qui fréquentent les
assemblées publiques de l'Académie française la connaissent. Elle
n'en a jamais manqué une seule, et sa figure est remarquable: c'est
une grande brune presque noire, des sourcils fort épais, de grands
yeux pleins d'esprit et d'attention. Son livre prouve combien elle
s'est nourrie de la lecture des _Maximes_ de La Rochefoucauld et des
_Caractères_ de La Bruyère[44].
L'expression a presque toujours de la finesse et de la précision.
«Sa conversation était piquante et caustique, sachant braver le
ridicule et saisissant ceux des autres avec beaucoup de finesse;
elle plaisait par sa franchise, même par sa bizarrerie. Elle était
implacable surtout pour les bavards, les sots et les fats, mais
serviable pour tous et d'une infatigable charité[45].»
Elle a publié avec beaucoup de succès:
_Doutes sur diverses opinions reçues dans la société_, dédiés aux mânes
de M. Saurin, membre de l'Académie française (décédé en 1781).--1782;
_Lettres de Mme la comtesse de L... à M. le comte de R..._--1785;
_Lettres à Mlle de Tourville_, roman.--1788;
_L'Oreille_, conte philosophique.--1789.
Elle édita ces _Lettres_ comme ayant été écrites par une contemporaine
de Mmes de La Fayette et de Sévigné, dont elle imite parfaitement
le langage, ce qui donna lieu à de grosses dissertations entre de
Sepchênes et de Gaillard; on les attribua à Mme Riccoboni, puis à Mme
de Genlis, et cela ne fit que contribuer à son succès. Grimm disait
qu'on «y trouvait de la grâce, de la facilité, un goût fort sage, et le
meilleur ton».
Dans ces _Lettres_, elle exprime d'une façon fort originale son opinion
sur la sémillante marquise. Elle trouvait sa réputation surfaite,
et se tenait en défiance contre les épanchements maternels où l'art
épistolaire entrait, selon elle, pour beaucoup[46].