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Hélas! tu m'as donc quittée? Trompée par ta tendre feinte, j'ai cru
que tant d'apprêts menaçaient seulement les hôtes de nos bois. O
quel triste réveil! mon époux loin de moi, ses esclaves empressés à
le suivre, les hennissements de ses fiers coursiers, le son aigu des
clairons, ses chariots armés de faux tranchantes! O guerre! ô fureur!
j'ai reconnu tes enseignes terribles! Mon âme s'est troublée. Dans
mon effroi j'ai appelé mon bien-aimé: mes accents douloureux ne l'ont
point ramené près de moi. Il craint donc de voir couler les pleurs
qu'il fait répandre! Il ne veut donc point partager l'amertume de
mes regrets! Cher époux, mes regards sont fixés sur ce champ fatal
où tu rassembles tes guerriers; j'aperçois ton superbe pavillon; je
le crie, en pleurant, de m'accorder un seul instant; ma voix se perd
dans les airs... Mais quel bruit se fait entendre? Ah! bruit affreux,
cruel signal! déjà mon époux déploie ses drapeaux de pourpre; il
saisit son arme redoutable; la trompette l'appelle, ses sons funestes
l'entraînent loin de moi: il part, court, vole, me fuit! Mes yeux
baignés de larmes entrevoient à peine le nuage de poussière que sa
marche élève dans la plaine... Puissances suprêmes, veillez sur ses
jours précieux!
Mes mains vont cultiver un jeune laurier. J'irai chaque jour
l'arroser de mes pleurs: il croîtra, et quand l'instant marqué pour
ton retour arrivera, ses feuilles ombrageront ta tête, ou couvriront
ma tombe.
[42] _Correspondance littéraire_, 1er mai 1765.
[43] _Œuvres_ de Mme Riccoboni, in-18, 1826, t. II.