RÉFLEXIONS SUR LE BONHEUR

Je dis qu'on ne peut être heureux et vicieux, et la démonstration

de cet axiome est dans le cœur de tous les hommes. Je soutiens même

aux plus scélérats qu'il n'y en a aucun à qui les reproches de sa

conscience, c'est-à-dire de son sentiment intérieur, le mépris qu'il

sent qu'il mérite et qu'il éprouve dès qu'on le connaît, ne tienne

lieu de supplice. Je n'entends pas par scélérats les voleurs, les

assassins, les empoisonneurs. Ils ne peuvent se trouver dans la

classe des gens pour qui j'écris. Mais je donne ce nom aux gens faux

et perfides, aux calomniateurs, aux délateurs, aux ingrats, enfin à

tous ceux qui sont atteints des vices contre lesquels les lois n'ont

point sévi, mais contre lesquels celles des mœurs et de la société

ont porté des arrêts d'autant plus terribles qu'ils sont toujours

exécutés.

Je maintiens donc qu'il n'y a personne sur la terre qui puisse sentir

qu'on le méprise sans être au désespoir; le mépris public, cette

animadversion des gens de bien, est un supplice plus cruel que tous

ceux que le lieutenant criminel pourrait infliger, parce qu'il dure

plus longtemps et que l'espérance ne l'accompagne jamais.

Anthologie féminine · 第 137 / 537 题