(Proposition de mariage de M. de Staal.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mme la duchesse du Maine, craignant que je ne voulusse enfin rompre
les liens qui m'attachaient à elle, songea
à les redoubler. Elle combattit d'abord mes idées de retraite,
voulut en pénétrer toutes les raisons, me donna lieu d'alléguer
les embarras et les dégoûts où m'exposait sans cesse la situation
équivoque où j'étais auprès d'elle. Les distinctions qu'elle m'avait
accordées depuis que j'avais quitté le titre et les fonctions de
femme de chambre n'avaient pas des limites précises. Je ne savais
presque jamais si j'étais dedans ou dehors. Pour peu que je les
passasse, ou sans m'en apercevoir, ou par ordre de sa part, les mines
et les murmures de ses dames, attentives à la distance qui devait
être entre elles et moi, m'y faisaient désagréablement rentrer.
Je lui présentai ces inconvénients comme une excuse du parti que
je songeais à prendre: quoique ce n'en fussent pas les véritables
motifs, ils étaient plus propres à la frapper qu'aucun autre. Elle
me dit qu'il y avait moyen d'y remédier en me faisant épouser un
homme de condition qui me mettrait de niveau à toutes les dames de sa
cour; que les charges que possédait M. le duc du Maine le mettaient
à portée de faire la fortune de beaucoup de gens; qu'on trouverait
sans peine quelque officier sous les ordres de ce prince qui, pour
son avancement, entendrait à ce mariage; qu'elle allait chercher
quelqu'un propre à remplir ses vues à cet égard, et qui d'ailleurs me
conviendrait. Je crus que la découverte n'en serait pas facile. Loin
donc de m'opposer à la bonne volonté de Mme la duchesse du Maine, je
lui témoignai de la reconnaissance du soin qu'elle voulait prendre de
mon établissement.
Il s'en était présenté quelques-uns depuis que j'avais manqué M.
Dacier; mais les inconvénients que j'y avais remarqués m'avaient
empêchée de les accepter.
D'autres partis me furent offerts qui ne me convinrent point. L'un
était un homme assez riche, d'une condition médiocre, qui vivait à
Paris fort retiré et voulait une femme raisonnable pour lui tenir
compagnie. Il fallait conclure sans examen: je refusai.
Une dame de mes amies m'en proposa encore un autre. C'était un
gentilhomme d'environ cinquante ans, qui avait quitté depuis peu
le service, vivait en province dans une jolie terre, y habitait
une maison bien bâtie et bien meublée. Celui-là, je le vis chez la
personne qui m'en avait parlé. Il était d'une assez bonne figure et
d'un bon maintien; il ne me trouva pas si décrépite qu'il me croyait.
Content d'ailleurs du peu de bien que je possédais (car les amis que
j'avais perdus m'avaient laissé des marques de leur amitié), il dit à
son amie qu'il était prêt à conclure, pourvu que je n'eusse point de
répugnance à passer ma vie dans son château.
Je fis dire à l'homme dont il s'agissait qu'étant aussi attachée
que je l'étais à Mme la duchesse du Maine je ne pouvais me résoudre
à la quitter sans retour. Il répondit que, si je voulais conserver
d'autres liens que ceux que je prendrais avec lui, je ne pouvais lui
convenir. Cette réponse me persuada qu'il ne me convenait pas non
plus, et je rompis.
Mme la duchesse du Maine ne sut rien de tous ces projets avortés.
Cependant elle avait chargé Mme de
Surl..., femme d'un officier suisse de mes amies et fort attachée à
elle, de chercher quelqu'un dans le corps helvétique commandé par M.
le duc du Maine qui voulût prendre une femme sans naissance, ni bien,
ni beauté, ni jeunesse. A peine les treize cantons pouvaient suffire
à cette découverte. Aussi la dame y employa-t-elle un long temps,
et je ne pensais plus à sa mission, lorsqu'un jour, étant venue à
Sceaux, elle me dit: «Je crois avoir trouvé par hasard l'homme que
nous cherchions. Ne songeant qu'à me promener, j'ai accompagné M. de
Surl... chez un officier de sa nation qui demeure dans le voisinage
d'une campagne où j'étais. Là, j'ai trouvé une petite maison neuve
et propre, entourée de troupeaux de vaches et de moutons. Le maître
du logis (M. de Staal), qui n'est pas jeune, m'a plu par une
physionomie avantageuse. C'est un homme de condition, veuf, qui vit
dans cette retraite avec deux de ses filles. Elles paraissent douces
et raisonnables et tout occupées des soins de leur ménage. Il est peu
avancé, quoiqu'il serve depuis longtemps et qu'il ait bien fait son
devoir, parce qu'il s'est tenu à l'écart; mais, ajouta-t-elle, j'ai
pensé qu'une protection qui le ferait valoir, sans qu'il s'en donnât
la peine, lui serait fort agréable.»...