... Les vertus des femmes sont difficiles, parce que la gloire n'aide
pas à les pratiquer. Vivre chez soi, ne régler que soi et sa famille,
être simple, juste et modeste, vertus pénibles, parce qu'elles sont
obscures... Que votre première parure soit donc la modestie, elle
augmente la beauté et sert de voile à la laideur; la modestie est le
supplément de la beauté. Le grand malheur de la laideur, c'est
qu'elle éteint et qu'elle ensevelit le mérite des femmes... C'est une
grande affaire quand il faut que le mérite se fasse jour au travers
d'un extérieur désagréable.
Vous n'êtes pas née sans agrémens, mais vous n'êtes pas une beauté;
cela vous oblige à faire provision de mérite; on ne vous fera grâce
de rien. La beauté inspire un sentiment de douceur qui prévient. Si
vous n'avez point ces avances, on vous jugera à la rigueur. Qu'il
n'y ait donc rien dans vos manières qui fasse sentir que vous vous
ignorez. L'air de confiance révolte dans une figure médiocre.
Rien n'est plus court d'ailleurs que le règne de la beauté, rien
n'est plus triste que la suite de la vie des femmes qui n'ont
su qu'être belles. Si l'on a commencé à s'attacher à vous par
l'agrément, faites qu'on y demeure par le mérite... Les grâces sans
mérite ne plaisent pas longtemps, et le mérite sans grâces peut se
faire estimer sans tomber. Il faut donc que les femmes aient le
mérite aimable...
La beauté trompe la personne qui la possède, elle enivre l'âme.
Cependant faites attention qu'il n'y a qu'un fort petit nombre
d'années de différence entre une belle femme et une qui ne l'est
plus... Les véritables grâces ne dépendent pas d'une parure trop
recherchée. Il faut satisfaire à la mode comme à une servitude
fâcheuse et ne lui donner que ce qu'on ne peut lui refuser.
Que ne doit-on pas aux agrémens de l'imagination? C'est elle qui fait
les poètes et les orateurs; rien ne plaît
tant que ces imaginations vives, délicates, remplies d'idées riantes.
Si vous joignez la force à l'agrément, elle domine, elle force l'âme
et l'entraîne: car nous cédons plus certainement à l'agrément qu'à la
vérité. L'imagination est la source et la gardienne de nos plaisirs.
Ce n'est qu'à elle qu'on doit l'agréable illusion des passions.
Toujours d'intelligence avec le cœur, elle sait lui fournir toutes
les erreurs dont il a besoin; elle a droit aussi sur le temps; elle
sait rappeler les plaisirs passés, et nous fait jouir par avance de
tous ceux que l'avenir nous promet; elle nous donne de ces joies
sérieuses qui ne font rire que l'esprit: toute l'âme est en elle; et,
dès qu'elle se refroidit, tous les charmes de la vie disparoissent.
Parmi les avantages qu'on accorde aux femmes, on prétend qu'elles ont
un goût fin pour juger des choses d'agrément. Beaucoup de personnes
ont défini le goût. Une dame d'une profonde érudition (Mme Dacier)
a prétendu que c'est «une harmonie, un accord de l'esprit et de
la raison», et qu'on en a plus ou moins, selon que cette harmonie
est plus ou moins juste. Une autre personne a prétendu que le goût
est une union du sentiment et de l'esprit, et que l'un et l'autre,
d'intelligence, forment ce qu'on appelle le _jugement_. Ce qui fait
croire que le goût tient plus au sentiment qu'à l'esprit, c'est qu'on
ne peut rendre raison de ses goûts, parce que l'action de l'esprit
qui consiste à considérer un objet était bien moins parfaite dans les
femmes, parce que le sentiment qui les domine les distrait et les
entraîne. L'attention est nécessaire; elle fait naître la lumière,
pour ainsi dire approche
les idées de l'esprit, et les met à sa portée. Mais, chez les
femmes, les idées s'offrent d'elles-mêmes, et s'arrangent plutôt par
sentiment que par réflexion: la nature raisonne pour elles et leur en
épargne tous les frais. Je ne crois donc pas que le sentiment nuise à
l'entendement...