(SUR L'INSTRUCTION DES FEMMES)
_Estant le temps venu, Mademoiselle, que les severes lois des hommes
n'empeschent plus les femmes de s'appliquer
aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la
commodité doivent employer cette honneste liberté, que nostre sexe
a autrefois tant desirée, a icelles apprendre et montrer aux hommes
le tort qu'ils nous fesoient en nous privant du bien et de l'honneur
qui nous en pouvoit venir; et si quelcune parvient en tel degré que
de pouvoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement,
et non desdaigner la gloire, et s'en parer plustot que de chaisnes,
anneaux et somptueux habits..._
_Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses dames
d'eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaux
et s'employer à faire entendre au monde que, si nous ne sommes faites
pour commander, si ne devons-nous estre desdaignées pour compagnes,
tant es affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent
et se font obéir. En outre la reputacion que notre sexe en recevra,
nous aurons valu au public que les hommes mettront plus de peine
et d'estude aux sciences vertueuses, de peur qu'ils n'ayent honte
de voir precéder celles desquelles ils ont prétendu estre toujours
supérieurs quasi en tout. S'il y a quelque chose recommandable
apres la gloire et l'honneur, le plaisir que l'estude des lettres a
accoutumé donner nous y doit chacune inciter; qui est autre que les
autres recréations, desquelles quand on en a pris tant que l'on veut
on ne se peut vanter d'autre chose que d'avoir passé le temps. Mais
celle de l'estude laisse un contentement de soy qui nous demeure plus
longuement. Car le passé nous réjouit et sert plus que le présent..._
De Lyon, ce 24 juillet 1555.
[22] _Clémence de Bourges_, amie de _la Belle Cordière_, qui lui
dédia le _Débat de folie et amour_, dialogue en vers, n'a pas eu ses
œuvres éditées ni conservées.