A Mlle CLÉMENCE DE BOURGES[22], LYONNAISE

(SUR L'INSTRUCTION DES FEMMES)

_Estant le temps venu, Mademoiselle, que les severes lois des hommes

n'empeschent plus les femmes de s'appliquer

aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la

commodité doivent employer cette honneste liberté, que nostre sexe

a autrefois tant desirée, a icelles apprendre et montrer aux hommes

le tort qu'ils nous fesoient en nous privant du bien et de l'honneur

qui nous en pouvoit venir; et si quelcune parvient en tel degré que

de pouvoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement,

et non desdaigner la gloire, et s'en parer plustot que de chaisnes,

anneaux et somptueux habits..._

_Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses dames

d'eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaux

et s'employer à faire entendre au monde que, si nous ne sommes faites

pour commander, si ne devons-nous estre desdaignées pour compagnes,

tant es affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent

et se font obéir. En outre la reputacion que notre sexe en recevra,

nous aurons valu au public que les hommes mettront plus de peine

et d'estude aux sciences vertueuses, de peur qu'ils n'ayent honte

de voir precéder celles desquelles ils ont prétendu estre toujours

supérieurs quasi en tout. S'il y a quelque chose recommandable

apres la gloire et l'honneur, le plaisir que l'estude des lettres a

accoutumé donner nous y doit chacune inciter; qui est autre que les

autres recréations, desquelles quand on en a pris tant que l'on veut

on ne se peut vanter d'autre chose que d'avoir passé le temps. Mais

celle de l'estude laisse un contentement de soy qui nous demeure plus

longuement. Car le passé nous réjouit et sert plus que le présent..._

De Lyon, ce 24 juillet 1555.

[22] _Clémence de Bourges_, amie de _la Belle Cordière_, qui lui

dédia le _Débat de folie et amour_, dialogue en vers, n'a pas eu ses

œuvres éditées ni conservées.

Anthologie féminine · 第 38 / 537 题