CLÉMENCE ISAURE

(NÉE A TOULOUSE VERS 1450)

De toi l'on ne sait rien, noble dame...--et qu'importe?

Que sait-on de l'étoile en suspens dans l'azur,

Hors cet éclat si doux que son rayon apporte,

Et qui nous fait rêver de quelque éther plus pur?

Sous la mousse des bois n'est-il pas d'humble source

Dont les flots transparents couleraient ignorés,

Si les myosotis ne trahissaient sa course

Au travers des cailloux dorés?

Et tu fus, en ces temps, la source intarissable

Dont un siècle altéré but à longs traits les pleurs,

Alors qu'autour de toi, sur la ronce et le sable,

L'herbe reverdissait en s'émaillant de fleurs;

Tu fus l'étoile d'or, parmi toutes choisie,

Qui, sous les cieux obscurs se laissant entrevoir,

Vins guider de ses feux l'errante Poésie

Vers le berceau du Gai Savoir[19].

[19] _Le Verger d'Isaure_, par M. Stéphen Liégeard.

Il est vrai qu'on a voulu nous arracher Clémence Isaure, comme on veut

démolir notre héroïque Jeanne d'Arc, en traitant de légende tout ce

qui est souvenir! Il y en a qui prétendent que Clémence Isaure n'a

jamais existé, mais les historiens ont remonté aux sources. M. Stéphen

Liégeard examine à Toulouse même les documents relatifs à l'existence

de la noble et poétique dame, et avec la certitude la plus éclairée

nous renseigne.

Le voyageur allemand Jodocus Sincerus, qui visita la France vers 1610,

rapporta la copie d'une inscription latine placée dans le Capitole, que

M. Stéphen Liégeard a également vérifiée, et qui ne laisse aucun doute:

_Clémence Isaure, fille de Louis Isaure, de l'illustre famille des

Isaure, s'étant vouée au célibat, comme l'état le plus parfait, et

ayant vécu cinquante ans vierge, établit pour l'usage public de sa

patrie les marchés au blé, au vin, au poisson et aux herbes, et les

légua aux capitouls, à condition qu'ils célébreraient chaque année

les jeux floraux dans l'Hôtel de ville qu'elle avait fait bâtir à ses

dépens, qu'ils y donneraient un festin, et qu'ils porteraient des

roses sur son tombeau; que, s'ils négligeaient d'exécuter sa volonté,

le fisc s'emparerait, sous les mêmes charges, sans autre forme de

procès, des biens légués. Elle a voulu qu'on lui érigeât, en ce lieu,

un tombeau où elle repose en paix. Elle a fait cette inscription de

son vivant._

«La poésie tombait un peu en désuétude quand une jeune et noble vierge

de Toulouse, Clémence Isaure, qui vivait en ces temps de deuil, vit les

autels de la patrie désertés, et prête à s'éteindre cette vive flamme

de l'esprit qui avait projeté tant d'éclat sur sa patrie. Dès lors,

elle n'eut plus qu'une pensée, remettre en honneur un culte dont elle

devait être tout ensemble la prêtresse et la muse. Pour ce faire, elle

rallia autour de sa bannière les débris épars du vénérable Collège...

«Tous ceux qui tenaient encore un luth, tous ceux qui n'avaient point

désappris le rythme harmonieux de la «sirvente» et du «tenson», furent

convoqués, chaque année, le 3 mai. C'était la date anniversaire de la

fête de 1324, où Vidal, le premier, avait cueilli _la Violette_. A

cette tige, unique récompense d'alors, Isaure, sous le nom de _Fleurs

nouvelles_, en ajouta deux autres, _le Souci_ et _l'Églantine_...

«Peu de temps suffit à grouper les poètes dispersés au vent de l'orage.

Bientôt, Bertrand de Roaix, par des vers pleins de grâce et de mélodie,

conquiert la moderne Églantine, tandis que la dame de Villeneuve fait

applaudir sa _canso_ adressée à Clémence Isaure. Elle-même, la patronne

de ces solennités littéraires, ne dédaignait point de prendre parfois

en main le luth d'ivoire. Alors, pareille à la jeune fille du conte des

fées, elle laissait tomber de ses lèvres des roses et des diamants, des

perles ou des saphirs.

«Les trois strophes qui suivent, en langue d'oc, donneront une idée de

ses poésies; elles remontent à l'an 1499. Elles ont été retrouvées par

le savant M. Dumège, dans un manuscrit de l'abbaye de Saint-Savin. Ce

sont des larmes plutôt que des vers; c'est comme un chant du cygne,

harmonieux et plaintif:

Ciutat de mos aujols, ô tan genta Tholosa!

Al fis aymans uffris senhal d'onor;

Sios a james digna de son lausor,

Nobla coma totjorn, et totjorn poderosa!

Soèn à tort l'ergulhos en el pensa

Qu'on drad sera tostems del aymadors;

Mes io say ben que les joëns Trobadors

Oblidaran la fama de Clamensa.

Tal en los cams la rosa primavera

Floris gentil quan torna lo gay tems;

Mes del vent de la nueg brancejado rabems,

Moris, et per totjorn s'oblida de la terra[20].

[20] M. Stéphen Liégeard nous les traduit sur sa lyre d'or dans

l'_Éloge de Clémence Isaure_, pièce de vers lue au Capitole en 1867:

_... Et, lorsque s'approchait l'heure mélancolique

De quitter tes amis pour t'élancer vers Dieu,

On entendit l'écho d'une harpe éolique

Répéter ton dernier adieu:

«Cité de mes aïeux,--disait-il,--ô Toulouse,

«Que la gloire à jamais étincelle à ton front!

«De l'hommage des preux reste toujours jalouse:

«Quant à mon nom, hélas! je sais qu'ils l'oublieront.

«Telle sourit la rose aux baisers de l'aurore;

«Mais si, noir messager, le vent des nuits survient,

«Il en est de la fleur comme il sera d'Isaure:

«Elle meurt... et qui s'en souvient?»_

«Nous voilà bien loin de la ballade de Florian:

A Toulouse il fut une belle,

Clémence Isaure était son nom;

Le beau Lautrec brûla pour elle,

Et de sa foi reçut le don...

. . . . . . . . . . .

«Ni par le fond, ni par la forme, cette fiction de l'auteur d'_Estelle_

n'est digne de la noble Toulousaine.

«Cependant, l'ère des temps modernes était ouverte: l'institution

durait toujours. Le prince à l'œil duquel aucune gloire n'échappait,

Louis XIV, voulut l'ériger en Académie; c'est ce qu'il fit par lettres

patentes datées de Fontainebleau, 1694. Du même trait de plume, il

créait une quatrième fleur, _l'Amarante d'or_, prix de l'ode; ce fut

désormais la plus haute récompense à laquelle put prétendre le chantre

inspiré. Le commencement du siècle dernier vit fleurir _le Lis_, dédié

à la Vierge. Enfin, sous une date beaucoup moins reculée, se place

l'éclosion de _la Primevère_ et de _l'Œillet_, qui vinrent grossir la

gerbe et compléter le bouquet.»

Depuis que cette éloquente étude, empruntée au livre déjà cité du

poète des _Grands Cœurs_ et de l'auteur de _la Côte d'azur_, et dont

nous regrettons de ne pouvoir donner qu'une partie, a été écrite, Mme

la marquise de Blocqueville a fondé _le Jasmin_, une de ses fleurs

préférées. (Voir sa biographie dans la troisième période, écrivains du

XIXe siècle.)

Anthologie féminine · 第 28 / 537 题