(FRAGMENTS)
Fils, je n'ai mie grand trésor
Pour t'enrichir. Mais au lieu d'or,
Aucuns renseignemens montrer
Te veuil, si les veuilles noter.
Dés ta jeunesse pure et monde[17],
Apprens à cognoistre le monde,
Si que tu puisses par apprendre
Garder en tous cas de mesprendre.
Se as bon maistre, sers-le bien,
Dys bien de lui, garde le sien,
Son secret scelles; quoi qu'il fasse,
Soyes humble devant sa face.
Se tu es cappitaine de gent,
N'ayes renom d'amer argent,
Car à peine pourras trouver
Bon gens d'armes si en veulx louer.
Se pays as à gouverner,
Et longuement tu veulx régner,
Tiens justice et cruel ne soyes,
Ni de grever gens ne quiers voyes.
Se tu as estat ou office,
Dont tu te meles de justice,
Garde comment tu jugeras,
Car devant le grant juge iras.
Ayes pitié des pauvres gens
Que tu voys nuz et indigens,
Et leur aydes quand tu porras;
Souviengne-toi que tu morras.
Aymes qui te tient amy
Et te gard de ton ennemy;
Nul ne peut avoir trop d'amys,
Il n'est nulz petits ennemys.
Ne soyes decepveur de femme,
Honore-les, ne les diffame,
Soffise-toi d'en amer une,
Et ne prens cointance à chacune.
Se tu prens femme accorte et sage,
Croy-la du fait de ton mesnage,
Adjoutes foy à sa parolle,
Mais ne te confesse à la folle.
Se tu sçayes qu'on te diffame
Sans cause, et que tu ayes blasme,
Ne t'en courrouce. Fais toujours bien,
Car droit vaincra, je te dys bien.
D'aucun parle à toy bien prends garde
La fin que le parlant regarde,
Et, se cest requeste ou semonce,
Pense ung petit avant responce.
Ne laisse pas que Dieu servir
Pour au monde trop asservir,
Car biens mondains sont à défin
Et l'âme durera sans fin.
[17] Nette.