Ainsi donc, mon cher Ernest, des tableaux de ce genre ne fascineront

pas le critique. Il se détournera d'eux pour aller à ces œuvres qui

le font méditer, rêver, imaginer, aux œuvres qui possèdent la subtile

qualité de la suggestion et semblent dire que l'on peut s'évader

hors d'elles vers un plus vaste monde. Il est dit quelquefois que la

tragédie d'une vie d'artiste est qu'il ne peut réaliser son idéal.

Mais la vraie tragédie qui guette la plupart des artistes, est qu'ils

réalisent trop absolument leur idéal. Car l'idéal réalisé se voit

dépouillé de son prestige et de son mystère; il devient simplement

le nouveau point de départ d'un idéal autre que lui. C'est la raison

pourquoi la musique est le type parfait de l'art. La musique ne peut

jamais révéler son dernier secret. C'est également l'explication de

la valeur des limitations en art. Le sculpteur abandonne volontiers

la couleur imitative et le peintre les dimensions réelles de la

forme, parce que de tels sacrifices leur permettent d'éviter une

présentation trop définie du Réel qui serait une simple imitation,

et une réalisation trop définie de l'Idéal qui serait trop purement

intellectuelle. C'est par son inachevé même que l'art devient achevé

en beauté, et ainsi ne s'adresse, ni à la faculté de récognition ni

à la faculté de la raison, mais au sens esthétique seul qui, tout en

acceptant et la raison et la récognition comme étapes d'aperception,

les subordonne toutes deux à une pure impression synthétique de

l'œuvre d'art en son ensemble et prenant tous les éléments étrangers

d'émotion que l'œuvre peut posséder, se sert de leur complexité même

pour ajouter une unité plus riche à l'impression ultime elle-même.

Vous voyez donc comment il se fait que le critique esthète rejette ces

modes d'art trop visibles, qui n'ont qu'un message à proférer, et,

l'ayant fait, deviennent muets et stériles, et qu'il recherche plus

tôt ceux qui suggèrent la rêverie et créent un état d'âme, et par leur

beauté imaginative font que toutes les interprétations sont vraies et

qu'aucune n'est définitive. Sans doute, l'œuvre créatrice du critique

aura quelques ressemblances avec l'œuvre qui aura incité celui-ci à

créer, mais ce sera une ressemblance telle que celle qui existe, non

entre la nature et le miroir que le peintre de paysage ou de portrait

peut être censé lui tenir, mais entre la Nature et l'œuvre de l'artiste

décorateur. De même que sur les tapis sans fleurs de la Perse, la

tulipe et la rose fleurissent en vérité, pour le plaisir des yeux, bien

qu'elles ne soient pas reproduites en formes ou lignes visibles; bien

que la perle et la pourpre des coquillages se répètent en l'église de

Saint-Marc à Venise, de même que la voûte de la merveilleuse chapelle

resplendit de l'or, du vert et des saphyrs de la queue du paon, bien

que les oiseaux de Junon n'y volent pas, ainsi le critique reproduit

l'œuvre d'une façon qui n'est jamais imitative et dont le charme, en

partie, réside en ce rejet de leur ressemblance et nous montre ainsi

non seulement le sens, mais aussi le mystère de la Beauté, et en

transformant chaque art en littérature résout une fois pour toutes le

problème de l'unité de l'Art.

Mais je vois qu'il est temps de souper. Après que nous aurons discuté

sur le Chambertin et quelques ortolans, nous passerons à la question du

critique considéré comme interprète.

ERNEST.—Ah! vous admettez alors qu'on peut quelquefois permettre aux

critiques de voir l'objet tel qu'il est réellement en lui-même.

GILBERT.—Je n'en suis pas tout à fait sûr. Peut-être l'admettrai-je

après souper. Il y a dans le souper une subtile influence.

Le Critique Artiste

Avec quelques remarques

sur l'importance de tout discuter

_Personnages_: LES MÊMES

SCÈNE: _La Même_.

[Illustration]

Le Critique Artiste

DIALOGUE

DEUXIÈME PARTIE

ERNEST.—Les ortolans étaient délicieux et le Chambertin parfait. Et

maintenant revenons au point contesté.

GILBERT.—Ah! ne faisons pas cela. La conversation doit toucher à tout

mais ne se concentrer sur rien. Causons de _L'Indignation Morale, sa

Cause et son Traitement_, un sujet sur lequel je pense écrire, ou sur

_La Survivance de Thersite_ telle que nous la montrent les journaux

comiques anglais ou sur tout autre sujet qui pourra se présenter.

ERNEST.—Non, je veux discuter sur le critique et la critique. Vous

m'avez dit que la critique supérieure traite l'art non comme expressif

mais comme purement impressif et qu'elle est, par conséquent, à la fois

créatrice et indépendante, qu'elle est en somme, par elle-même, un art

occupant vis-à-vis de l'œuvre créatrice la même relation occupée par

celle-ci vis-à-vis du monde visible de la forme et de la couleur, ou

du monde invisible de la passion et de la pensée. Eh bien, dites-moi,

maintenant, le critique ne sera-t-il pas quelquefois un véritable

interprète?

GILBERT.—Oui, le critique, si cela lui plaît, sera un interprète. Il

peut passer, de son impression synthétique de l'œuvre d'art en son

ensemble, à une analyse ou exposition de l'œuvre elle-même et dans

cette sphère inférieure, car je la tiens pour telle, il y a bien des

choses délicieuses à dire et à faire. Pourtant son but ne sera pas

toujours d'expliquer l'œuvre d'art. Il cherchera plus tôt à rendre

plus profond son mystère, à élever autour d'elle et autour de son

auteur cette brume de prodige chère à la fois aux dieux et à leurs

adorateurs. Les gens ordinaires sont «terriblement à leur aise dans

Sion». Ils prétendent marcher bras dessus, bras dessous avec les

poètes, et ils ont une façon doucereuse et niaise de dire: «Pourquoi

lirions-nous ce qui est écrit sur Shakespeare et Milton? Nous pouvons

lire leurs pièces et leurs poèmes. C'est assez.» Mais apprécier

Milton, ainsi que l'a remarqué le dernier recteur de Lincoln, est la

récompense d'une érudition consommée. Et celui qui désire vraiment

comprendre Shakespeare doit comprendre quels rapports Shakespeare

avait avec la Renaissance et la Réforme, le siècle d'Elisabeth et le

siècle de James; l'histoire doit lui être familière de la lutte entre

les anciennes formes classiques et le nouvel esprit romantique, entre

l'école de Sidney, de Daniel et de Johnson et celle de Marlowe et du

fils de Marlowe, plus grand que lui; il doit connaître les matériaux

dont disposait Shakespeare, et sa méthode pour les utiliser, les

conditions de la représentation théâtrale aux XVI^e et XVII^e siècles,

et les obstacles ou les avantages qu'elles offraient au point de vue

de la liberté, la critique littéraire du temps de Shakespeare, ses

visées, ses modes et ses raisons; il doit étudier en sa marche la

langue anglaise, et dans ses divers développements le vers blanc ou

rimé; il doit étudier le drame grec et le rapport existant entre l'art

du créateur d'Agamemnon et l'art du créateur de Macbeth; en un mot,

il doit être capable de relier le Londres d'Elisabeth à l'Athènes de

Périclès et d'apprendre la vraie place occupée par Shakespeare dans

l'histoire du drame en Europe et dans le monde entier. Le critique

sera certes un interprète, mais il ne traitera pas l'art comme un

sphinx parlant par énigmes et dont un homme aux pieds blessés, et

qui ne connaît pas son nom, peut deviner et révéler le futile secret.

Mais plutôt il le considérera comme une divinité ayant pour mystère

sa fonction d'intensifier, et pour majesté son privilège d'ajouter au

merveilleux pour les regards humains.

Et alors, Ernest, survient cette chose étrange. Le critique sera bien

un interprète, mais non dans le sens de celui qui, simplement, répète

sous une autre forme un message confié à ses lèvres; car, de même

que c'est seulement par contact avec l'art de nations étrangères que

l'art d'un pays acquiert cette vie individuelle et séparée que nous

nommons Nationalité, c'est, par une curieuse inversion, seulement en

intensifiant sa propre personnalité, que le critique peut interpréter

la personnalité et l'œuvre des autres, et plus puissamment cette

personnalité entre dans l'interprétation, plus l'interprétation devient

réelle, satisfaisante, convaincante, vraie.

ERNEST.—J'aurais tenu, quant à moi, sa personnalité pour un élément de

trouble.

GILBERT.—Non, c'est un élément révélateur. Si vous désirez comprendre

les autres, vous devez intensifier votre individualité.

ERNEST.—Quel est alors le résultat?

GILBERT.—Je vous le montrerai, et peut-être ne puis-je mieux le

faire qu'en me servant d'un exemple précis. Il me semble, puisque le

critique littéraire vient en première ligne, comme ayant le champ le

plus vaste, la vision la plus étendue et les matériaux les plus nobles,

que chaque art a son critique pour ainsi dire spécialement désigné.

L'acteur est un critique du drame. Il montre l'œuvre du poète dans

de nouvelles conditions et selon une méthode qui lui est spéciale.

Il prend le mot écrit, et le jeu, le geste et la voix deviennent les

moyens de révélation. Le chanteur ou le joueur de luth et de viole

est le critique de la musique. Le graveur d'un tableau dépouille la

peinture de ses belles couleurs, mais nous montre, par l'emploi d'une

nouvelle matière, les vraies qualités de son coloris, ses tons et ses

valeurs, et les rapports de ses masses et ainsi est, à sa manière, un

critique, car le critique est celui qui nous montre une œuvre d'art

sous une forme autre que la forme de l'œuvre elle-même et l'emploi

d'une nouvelle matière est un élément critique aussi bien qu'un élément

créateur. La sculpture, elle aussi, a son critique qui peut être soit

le graveur d'une pierre fine, comme au temps des Grecs, ou quelque

peintre, comme Mantegna, qui voulut reproduire sur la toile la beauté

de la ligne plastique et la dignité symphonique d'une procession en

bas-relief. Et dans le cas de tous ces critiques d'art créateurs, il

est évident que la personnalité est absolument essentielle pour toute

interprétation exacte. Quand M. Rubinstein nous joue la _Sonata

Appassionata_ de Beethoven, il nous donne non seulement Beethoven,

mais aussi lui-même et ainsi nous donne Beethoven d'une manière

absolue—Beethoven réinterprété par une nature réellement artistique et

qui nous est rendu vivant et splendide par une personnalité nouvelle

et intense. Quand un grand acteur joue Shakespeare, nous avons la

même expérience. Son individualité devient une partie essentielle de

l'interprétation. On dit quelquefois que les acteurs nous donnent

un Hamlet qui est le leur et non celui de Shakespeare, et cette

erreur—car c'en est une—est, je regrette de le dire, répétée par

ce charmant et gracieux écrivain qui a récemment déserté le tumulte

de la Littérature pour la paix de la Chambre des Communes, je veux

dire l'auteur d'_Obiter Dicta_. Au fait, il n'existe pas d'Hamlet de

Shakespeare. Si Hamlet a quelque chose du caractère déterminé d'une

œuvre d'art, il a aussi toute l'obscurité qui appartient à la vie. Il

existe autant d'Hamlets qu'il y a de mélancolies.

ERNEST.—Autant d'Hamlets que de mélancolies?

GILBERT.—Oui. Et de même que l'art jaillit de la personnalité, c'est à

elle seule qu'il peut être révélé et c'est de leur rencontre que naît

la vraie critique interprétative.

ERNEST.—Le critique alors, considéré comme interprète ne donnera pas

moins qu'il ne reçoit et prêtera autant qu'il emprunte?

GILBERT.—Il nous montrera toujours l'œuvre d'art en quelques

nouveaux rapports avec notre époque, il nous rappellera toujours que

les grandes œuvres d'art sont des choses vivantes—qu'elles sont en

somme les seules choses qui vivent. Et même il sentira cela d'une

manière si intense que, j'en suis certain, à mesure que progressera

la civilisation et que nous serons organisés d'une façon supérieure,

l'élite de chaque époque, les esprits critiques et cultivés, prendront

de moins en moins d'intérêt à la vie actuelle et _chercheront à tirer

leurs impressions presque uniquement de ce que l'Art a touché_. Car

la vie est terriblement défectueuse au point de vue de la forme. Ses

catastrophes frappent injustement et sans motifs. Il y a une horreur

grotesque dans ses comédies et ses tragédies ont l'air de tourner à la

farce, on est toujours blessé quand on l'approche. Les choses durent ou

trop longtemps ou pas assez.

ERNEST.—Pauvre vie! pauvre vie humaine! N'êtes-vous donc pas même

touché par les larmes que le poète romain nous a dit être une partie de

son essence?

GILBERT.—Trop vivement touché par elles, j'en ai peur. Quand on jette

un regard en arrière sur la vie qui fut si pénétrante par l'intensité

de ses émotions et remplie de moments si fervents, ou d'extase ou de

joie, tout cela semble n'être qu'un rêve, une illusion. Quelles sont

les choses irréelles, sinon les passions qui jadis nous brûlèrent comme

du feu? Quelles sont les choses incroyables, sinon celles qui furent

l'objet d'une foi ardente? Quelles sont les choses improbables? Celles

que l'on a faites. Non, Ernest, la vie nous dupe avec des ombres comme

un montreur de marionnettes. Nous demandons du plaisir. Elle nous

le donne, ayant pour cortège l'amertume et le désappointement. Nous

rencontrons quelque noble chagrin qui, pensons-nous, prêtera la pourpre

solennité de la tragédie à nos jours; mais il s'en va loin de nous et

de moins nobles choses le remplacent et, par quelque grise aurore ou

par une odorante veillée de silence et d'argent, nous nous trouvons

contemplant avec un étonnement insensible, avec un triste cœur de

pierre, la tresse d'or changeant que nous avons jadis si sauvagement

adorée, si follement baisée.

ERNEST.—La vie, alors, est une faillite.

GILBERT.—Au point de vue artistique, certainement. Et la principale

raison qui fait de la vie une faillite à ce point de vue est celle

qui prête à la vie sa sécurité sordide: le fait qu'on ne peut jamais

répéter la même émotion. Quelle différence dans le monde de l'Art!

Derrière vous, sur un rayon de la bibliothèque, se trouve la _Divine

Comédie_ et je sais que si je l'ouvre à un certain endroit, je serai

rempli d'une haine féroce contre quelqu'un qui ne m'offensa jamais, ou

tout vibrant d'un grand amour pour quelqu'un que je ne verrai jamais.

Il n'est aucun état d'âme, aucune passion que l'Art ne puisse nous

donner et ceux de nous qui ont découvert son secret peuvent établir à

l'avance ce que seront leurs expériences. Nous pouvons choisir notre

jour et désigner notre heure. Nous pouvons nous dire: «Demain, à

l'aube, nous nous promènerons avec le grave Virgile dans la vallée de

l'ombre de la mort» et voici: l'aurore nous trouve dans le bois obscur

et le poète de Mantoue se tient à nos côtés. Nous franchissons la porte

de la légende fatale à l'espérance et contemplons empli de pitié ou

de joie l'horreur d'un autre monde. Les hypocrites passent avec leur

visage fardé et leurs coules de plomb doré. Au milieu des vents qui,

sans arrêt, les chassent, les charnels nous regardent et nous épions

l'hérétique déchirant sa chair et le glouton flagellé par la pluie.

Nous brisons les branches desséchées de l'arbre qui se trouve au

bosquet des Harpies, et chaque rameau vénéneux et d'une teinte livide

saigne devant nos yeux du sang rouge et pousse des cris amers. D'une

corne de feu Odysseus nous parle, et quand de son sépulcre de flammes

le grand Gibelin se lève, l'orgueil qui triomphe de la torture de ce

lit, devient nôtre un instant. Dans l'air de pourpre sombre, volent

ceux qui tachèrent le monde de la beauté de leurs péchés et, malade

ignominieux, hydropique, le corps gonflé, pareil à un luth monstrueux,

gît Adam de Brescia, le faussaire. Il nous invite à écouter sa misère;

nous nous arrêtons et, les lèvres sèches et la bouche béante, il nous

dit comment son rêve va, jour et nuit, vers les ruisseaux d'eau claire

qui, par de fraîches rigoles, descendent au long des vertes collines

de Casente. Sinon, le grec menteur de Troie, se moque de lui. Il le

frappe au visage et ils se querellent. Fasciné par cette honte nous

nous attardons auprès d'eux jusqu'au moment où Virgile nous réprimande

et nous conduit plus loin vers la cité que des géants garnirent de

tours où le grand Nemrod souffle dans son cor. De terribles choses nous

sont gardées en réserve et nous allons vers elles vêtus du vêtement de

Dante, avec le cœur de Dante. Nous traversons les marais du Styx, et

Argenti nage jusqu'à la barque à travers les vagues limoneuses. Il nous

appelle et nous le repoussons. Nous sommes joyeux d'entendre la voix de

son agonie et Virgile nous loue pour notre amer dédain. Nous foulons le

froid cristal du Cocyte où les traîtres sont collés comme des pailles

dans le verre. Notre pied heurte la tête de Bocco. Il ne nous dira pas

son nom et nous arrachons des poignées de cheveux de sa tête hurlante.

Albéric nous prie de briser la glace qui couvre son visage, afin qu'il

puisse pleurer un peu. Nous le lui jurons, et quand il a formulé son

douloureux récit, nous manquons à notre serment et nous l'abandonnons;

une telle cruauté est courtoise, vraiment, qui donc en effet est plus

vil que celui qui montre de la pitié au condamné de Dieu! Dans les

mâchoires de Lucifer nous voyons l'homme qui vendit le Christ et dans

les mâchoires de Lucifer les hommes qui égorgèrent César. Et tremblant

nous sortons pour revoir les étoiles.

Au Purgatoire l'air est plus libre et la sainte montagne s'élève dans

la pure lumière du jour. Là est la paix pour nous et pour ceux qui

là demeurent une saison, il est aussi quelque paix, bien que, pâle

du poison des Maremmes, devant nous passe Madonna Pia, et Ismène,

qu'entoure encore la tristesse de la terre est là. L'une après l'autre

les âmes nous font partager quelque repentance ou quelque joie. Celui

auquel le deuil de sa veuve apprit à boire la douce absinthe de la

douleur nous parle de Nella priant dans son lit solitaire, et de

la bouche de Buonconte nous apprenons comment une seule larme peut

sauver du démon un pécheur agonisant. Sordello, ce noble et dédaigneux

Lombard, nous regarde de loin comme un lion couché. Quand il apprend

que Virgile est un des citoyens de Mantoue, il se jette à son cou et,

quand il sait qu'il est le chanteur de Rome, il tombe à ses pieds. Dans

cette vallée dont l'herbe et les fleurs sont plus belles que l'émeraude

et le bois indien, ceux-là chantent qui furent des rois dans le monde,

mais les lèvres de Rodolphe de Hapsbourg ne s'émeuvent pas de la

musique des autres et Philippe de France se frappe la poitrine et Henri

d'Angleterre est assis, seul. Nous allons, nous allons, gravissant

l'escalier merveilleux et les étoiles s'agrandissent, le chant des

rois s'affaiblit et nous atteignons enfin les sept arbres d'or et le

jardin du paradis terrestre. Sur un char attelé d'un griffon apparaît

quelqu'un dont le front est ceint d'olivier, quelqu'un voilé de blanc,

ayant un manteau vert et pour robe un vêtement dont la couleur est

comme un feu vivant. L'ancienne flamme se réveille en nous. Notre

sang s'accélère en pulsations terribles. Nous la reconnaissons. C'est

Béatrix, la femme que nous avons adorée. La glace amassée autour

de notre cœur se fond. Nous versons à torrents de sauvages larmes

d'angoisse et nous nous prosternons, le front contre terre, car nous

savons que nous avons péché. Quand nous avons fait pénitence et sommes

purifiés, quand nous avons bu à la fontaine du Léthé et nous nous

sommes baignés dans la fontaine d'Eunœ, la maîtresse de notre âme nous

fait monter au céleste Paradis. De cette perle éternelle, la lune, le

visage de Piccarda Donati se penche vers nous. Un moment sa beauté

nous trouble et lorsque pareille à une chose qui tombe à travers

l'eau, elle disparaît, nous contemplons encore sa trace de nos yeux

attentifs. La douce planète de Vénus est pleine d'amants. Cunizza,

la sœur d'Ezzelin, la dame du cœur de Sordello est là et Folco, le

chanteur passionné de Provence, qui dans sa tristesse pour Azalaïs

abandonna le monde, et la prostituée Chananéenne dont l'âme fut la

première que racheta le Christ. Joachim de Flore habite le soleil et,

dans le soleil, Thomas d'Aquin raconte l'histoire de saint François et

Bonaventure l'histoire de saint Dominique. A travers les rubis en feu

de Mars, Cacciaguida s'approche. Il nous parle de la flèche qui part

de l'arc de l'exilé et dit quel goût de sel a le pain d'un autre et

combien sont raides les escaliers dans une maison étrangère.

Dans Saturne, les âmes ne chantent pas et celle qui nous guide

elle-même n'ose pas sourire. Sur une échelle d'or les flammes s'élèvent

et tombent. Enfin, nous voyons la gloire de la Rose Mystique. Béatrix

fixe ses yeux sur la face de Dieu pour ne plus les en détourner. La

vision béatifique nous est accordée; nous connaissons l'Amour qui meut

le soleil et toutes les étoiles.

Oui, nous pouvons ramener le globe de six cents parcours en arrière et

ne faire qu'un avec le grand Florentin, nous agenouiller au même autel

et partager son extase et son mépris. Et si, las d'une époque antique,

le désir nous vient de comprendre la nôtre dans toute sa lassitude et

son péché, des livres n'existent-ils pas qui peuvent en une seule

heure nous faire vivre davantage que ne le peut la vie en vingt années

de honte? Tout près de votre main est un petit volume relié d'une peau

vert du Nil semée de nénuphars dorés et polie par le dur ivoire. C'est

le livre qu'aima Gautier, le chef-d'œuvre de Baudelaire. Ouvrez à ce

madrigal triste qui commence:

Que m'importe que tu sois sage?

Sois belle et sois triste...

et vous sentirez que vous adorez la tristesse comme jamais vous

n'adorâtes la joie. Passez au poème de l'homme bourreau de lui-même,

laissez sa musique subtile se glisser furtive en votre cerveau et

colorer vos pensées et vous deviendrez un instant pareil à celui

qui fit ces vers, non pas même pour un instant, mais pour bien des

nuits vides, au clair de lune, et de stériles jours sans soleil, un

désespoir qui n'est pas vôtre viendra vivre en vous et la misère d'un

autre vous rongera le cœur. Lisez le livre tout entier, souffrez qu'il

dise à votre âme ne serait-ce qu'un seul de ses secrets, et votre âme

aura soif d'en savoir davantage, et se gorgera du miel empoisonné et

voudra se repentir d'étranges crimes dont elle n'est pas coupable,

expier de terribles plaisirs qu'elle n'a jamais connus. Et puis, quand

vous êtes las de ces fleurs du mal, tournez-vous vers les fleurs qui

croissent au jardin de Perdita et dans leurs calices mouillés de

rosée rafraîchissez votre front en fièvre et que leur grâce adorable

guérisse et fortifie votre âme; ou bien réveillez de sa tombe oubliée

le doux Syrien, Méléagre, et dites à l'amant d'Héliodore de vous faire

de la musique car il a, lui aussi, des fleurs dans sa chanson, de

rouges fleurs de grenades, et des iris qui ont l'odeur de la myrrhe,

des narcisses et des hyacinthes bleu sombre et des marjolaines et de

sinueux buphtalmes.

Ce parfum lui est doux, qui, le soir, monte des champs de fèves et

doux aussi l'odorant nard syrien qui croît sur les collines de son

pays et le frais thym vert, charme de la coupe. Les pieds de son

amour quand elle marche dans le jardin étaient comme des lys posés

sur d'autres lys. Plus douces étaient ses lèvres que les pétales des

pavots endormeurs, plus douces que les violettes et parfumées comme

elles. Le crocus couleur de flamme se dressait au-dessus de l'herbe

pour la regarder. Pour elle, le frêle narcisse recueillait la pluie

fraîche, et, pour elle, les anémones oubliaient les vents de Sicile qui

leur faisaient la cour. Et ni le crocus, ni l'anémone, ni le narcisse

n'étaient aussi beaux qu'elle.

C'est une chose étrange, ce transfert d'émotions. Nous souffrons des

mêmes maladies que les poètes, et le chanteur nous prête son chagrin.

Des lèvres mortes ont pour nous un message et des cœurs tombés en

poussière peuvent communiquer leur joie. Nous courons baiser la bouche

sanglante de Fantine, et nous suivons Manon Lescaut par tout l'univers.

La folie d'amour du Tyrien devient nôtre, et nôtre aussi la terreur

d'Oreste. Il n'est aucune passion que nous ne puissions ressentir, pas

de plaisirs que nous ne puissions goûter, et nous pouvons choisir le

temps de notre initiation, et le temps aussi de notre liberté. La Vie!

La Vie! N'allons pas vers elle, pour accomplir ou pour expérimenter.

C'est une chose bornée par les circonstances, incohérente dans son

expression, et dépourvue de cette délicate correspondance de la forme

et de l'esprit qui, seule, peut satisfaire le tempérament artistique et

critique. Elle nous fait tout payer trop cher, et nous achetons le plus

mesquin de ses secrets à un prix qui est monstrueux et infini.

Intentions(#51236) · 第 10 / 16 段