DESDÉMONA.

J'appelais mon amour, amour trompeur; mais que me disait-il, alors?

Chantez le saule, le saule, le saule.

--Si je fais la cour à plus de femmes, plus d'hommes vous feront la

cour[22].

(A Émilia.)

Va-t'en. Bonne nuit. Les yeux me font mal. Cela présage-t-il des pleurs?

[Note 22: Cette chanson est une ancienne ballade qui se trouve dans

les _Relicks of ancient Poetry_. Le saule était alors, en Angleterre,

l'arbre de l'amour malheureux.]

ÉMILIA.--Ce n'est ni ici ni là.

DESDÉMONA--Je l'avais ouï dire ainsi. Oh! ces hommes, ces

hommes!--Dis-moi, Émilia:--crois-tu en conscience qu'il y ait des femmes

qui trompent si indignement leurs maris?

ÉMILIA.--Il y en a; cela n'est pas douteux.

DESDÉMONA.--Voudrais-tu faire une pareille chose pour le monde entier?

ÉMILIA.--Et vous, madame, ne le voudriez-vous pas?

DESDÉMONA.--Non, par cette lumière du ciel.

ÉMILIA.--Ni moi non plus, par cette lumière du ciel. Je le ferais tout

aussi bien dans l'obscurité.

DESDÉMONA.--Mais, voudrais-tu faire une pareille chose pour le monde

entier?

ÉMILIA.--Le monde est bien grand; c'est un grand prix pour une petite

faute!

DESDÉMONA.--Non, en vérité, je pense que tu ne le voudrais pas.

ÉMILIA.--En vérité, je crois le contraire, et que je voudrais le défaire

après l'avoir fait. Certes, je ne ferais pas une pareille chose pour

un anneau d'alliance, une pièce de linon, des robes, des jupons, des

chapeaux, ni pour une médiocre récompense; mais pour le monde entier...

Et qui refuserait d'être infidèle à son mari pour le faire roi? A ce

prix je risquerais le purgatoire.

DESDÉMONA.--Que je sois maudite si je voudrais commettre un pareil crime

pour le monde entier!

ÉMILIA.--Bah! Le crime n'est qu'un crime dans le monde, et si vous aviez

le monde pour votre peine, votre crime serait dans votre monde, et vous

en feriez sur-le-champ une vertu.

DESDÉMONA.--Et moi je ne crois pas qu'il y ait de pareilles femmes.

ÉMILIA.--Il y en a par douzaines, et encore autant par-dessus le marché

qu'il en tiendrait dans ce monde entier qui serait le prix de leur

faute: mais je pense que la faute en est aux maris si les femmes

succombent; voyez-vous, ils négligent leurs devoirs, et versent nos

trésors dans le sein des étrangères, ou ils éclatent en accès d'une

insupportable jalousie, et nous accablent de contraintes, ou ils nous

battent et diminuent pour nous faire enrager ce que nous avions à

dépenser; eh bien! alors nous avons de la rancune, et en dépit de notre

douceur, nous sommes capables de vengeance. Que les maris sachent que

leurs femmes sont sensibles comme eux; elles voient, elles sentent,

elles ont un palais qui sait distinguer ce qui est doux et ce qui est

amer comme les maris. Que font-ils quand ils nous abandonnent pour

d'autres? est-ce par plaisir? je le crois; est-ce par passion? je le

crois encore; est-ce la légèreté qui les entraîne? c'est aussi cela. Et

nous, donc, n'avons-nous pas des passions, et le goût du plaisir et

de la légèreté comme les hommes? Qu'ils nous traitent donc bien; sinon

qu'ils sachent que, nos torts envers eux, ce sont leurs torts envers

nous qui les amènent.

DESDÉMONA.--Bonne nuit, bonne nuit. Que le ciel m'inspire l'habitude de

ne pas apprendre le mal par le mal, et de me corriger au contraire par

la vue du mal!

(Elles sortent.)

Othello(#18179) · 第 40 / 45 题