Toujours dans le château.
_Entrent_ DESDÉMONA et ÉMILIA _suivies du_ BOUFFON.
DESDÉMONA.--Savez-vous, drôle, où est caché le lieutenant Cassio?
LE BOUFFON.--Je ne puis dire qu'il soit caché quelque part[16].
[Note 16: Dans l'impossibilité de rendre avec exactitude tous les
calembours du bouffon, on a tâché de suppléer par des équivalents; il
joue sans cesse sur les mots _to lie_, être couché, être dans quelque
endroit, et _to lie_, mentir. Ce jeu de mots est très-fréquent dans
Shakspeare.]
DESDÉMONA.--Quoi donc?
LE BOUFFON.--C'est un soldat, et, pour moi, dire qu'un soldat se cache,
c'est le frapper.
DESDÉMONA.--Allons-donc, où loge-t-il?
LE BOUFFON.--Vous dire où il loge, ce serait vous dire par où je mens.
DESDÉMONA.--Que veut dire tout cela?
LE BOUFFON.--Je ne sais où il loge; et pour moi, supposer un logement et
vous dire: «Il loge ici ou là,» ce serait mentir par ma gorge.
DESDÉMONA.--Pouvez-vous aller le chercher et vous informer du lieu où il
est?
LE BOUFFON.--Je questionnerai tout le monde sur lui, et par mes
questions, je dicterai les réponses.
DESDÉMONA.--Cherchez-le, dites-lui de venir, annoncez-lui que j'ai
touché mon seigneur en sa faveur, et que j'espère que tout ira bien.
LE BOUFFON.--Ceci est à la portée de l'esprit d'un homme, et je vais
l'entreprendre.
DESDÉMONA.--Où puis-je avoir perdu ce mouchoir, Émilia?
ÉMILIA.--Je ne sais, madame.
DESDÉMONA.--Crois-moi, j'aimerais mieux avoir perdu ma bourse pleine de
crusades: et si mon noble More n'avait pas une belle âme où n'entrent
point les bassesses de tant de jalouses créatures, il y en aurait assez
pour lui donner de mauvaises pensées.
ÉMILIA.--Il n'est donc pas jaloux?
DESDÉMONA.--Qui, lui? Je crois que le soleil sous lequel il est né a
purgé son sang de toutes ces humeurs.
ÉMILIA.--Regardez, le voilà qui vient.
DESDÉMONA.--Je ne le quitte plus qu'il n'ait rappelé Cassio. (_Entre
Othello._) Eh bien! seigneur, comment allez-vous?
OTHELLO.--Bien, ma bonne dame. (_A part._) Oh! qu'il est difficile de
dissimuler!--Comment vous portez-vous, Desdémona?
DESDÉMONA.--Bien, mon bon seigneur.
OTHELLO--Donnez-moi votre main. Cette main est moite, madame.
DESDÉMONA.--Elle n'a encore éprouvé ni les atteintes de l'âge, ni celles
du chagrin.
OTHELLO.--Ceci dénote une grande fécondité et un coeur facile.--Chaude,
chaude et moite!--Cette main dit qu'il vous faut de la retraite, moins
de liberté, des jeûnes, des prières, des mortifications, de pieux
exercices; car il y a ici un jeune et ardent démon, qui souvent se
révolte: voilà une bonne main, une main bien franche!
DESDÉMONA.--Oh! vous pouvez bien le dire avec vérité, car ce fut cette
main qui donna mon coeur.
OTHELLO.--Une main libérale! Jadis le coeur donnait la main; maintenant,
dans notre blason moderne, c'est la main qu'on donne et non plus le
coeur.
DESDÉMONA.--Je ne sais ce que vous voulez dire; revenons à votre
promesse.
OTHELLO.--Quelle promesse, ma belle?
DESDÉMONA.--J'ai envoyé dire à Cassio de venir vous parler.
OTHELLO.--J'ai un rhume opiniâtre qui m'importune: prêtez-moi votre
mouchoir.
DESDÉMONA.--Le voilà, seigneur.
OTHELLO.--Celui que je vous ai donné.
DESDÉMONA.--Je ne l'ai pas sur moi.
OTHELLO.--Non?
DESDÉMONA.--Non, en vérité, seigneur.
OTHELLO.--Vous avez tort. C'est une Égyptienne qui avait donné ce
mouchoir à ma mère! et c'était une magicienne qui savait presque lire
dans les pensées. Elle lui promit que, tant qu'elle le conserverait, il
la rendrait toujours aimable et soumettrait complétement mon père à son
amour; mais que si elle le perdait ou le donnait, les yeux de mon
père ne la verraient plus qu'avec dégoût, et chercheraient ailleurs de
nouveaux caprices. En mourant elle me le donna, et me recommanda, quand
ma destinée me ferait épouser une femme, de le lui donner aussi. Je
l'ai fait, et prenez-en bien soin. Conservez-le précieusement comme la
prunelle de votre oeil. Le perdre ou le donner serait un malheur que
n'égalerait aucun autre.
DESDÉMONA.--Est-il possible?
OTHELLO.--Cela est vrai.--Il y a une vertu magique dans le tissu de
ce mouchoir.--Une prêtresse, qui deux cents fois avait vu le soleil
parcourir le cercle de l'année, en ourdit la trame dans ses fureurs
prophétiques; les vers qui ont fourni la soie étaient consacrés; et
il fut teint avec la couleur de momie que d'habiles gens tiraient des
coeurs de jeunes filles.
DESDÉMONA.--En vérité, cela est-il vrai?
OTHELLO.--Rien n'est plus vrai. Ainsi prenez-y bien garde.
DESDÉMONA.--Ah! plût au ciel que je ne l'eusse jamais vu!
OTHELLO.--Ah! pourquoi?
DESDÉMONA.--Pourquoi me parlez-vous d'un ton si brusque et emporté?
OTHELLO.--Est-il perdu? Est-il sorti de vos mains? parlez, ne
l'avez-vous plus?
DESDÉMONA.--Le ciel nous bénisse!
OTHELLO.--Que dites-vous?
DESDÉMONA.--Il n'est pas perdu: mais quoi? quand il le serait?
OTHELLO.--Ah!
DESDÉMONA.--Je vous dis qu'il n'est pas perdu.
OTHELLO.--Allez le chercher, je veux le voir.
DESDÉMONA.--Oui, monsieur, je le pourrais; mais en ce moment, je ne
veux pas. C'est une ruse de votre part, pour me faire perdre de vue ma
demande. Je vous en prie, que Cassio rentre en grâce.
OTHELLO.--Trouvez-moi le mouchoir; j'augure mal...
DESDÉMONA.--Allons, cédez, vous ne retrouverez jamais un officier plus
capable.
OTHELLO.--Le mouchoir!
DESDÉMONA.--De grâce, parlez-moi de Cassio.
OTHELLO.--Le mouchoir!
DESDÉMONA.--Un homme qui toute sa vie a fondé l'espoir de sa fortune sur
votre amitié, qui partagea tous vos dangers.
OTHELLO.--Le mouchoir!
DESDÉMONA.--En vérité, vous méritez mes reproches.