SCÈNE III

Devant le château.

_Entrent_ DESDÉMONA, CASSIO ET ÉMILIA.

DESDÉMONA.--Soyez sûr, bon Cassio, que j'emploirai en votre faveur toute

mon éloquence.

ÉMILIA.--Faites-le, chère madame. Je sais que ceci afflige mon mari

comme si c'était sa propre affaire.

DESDÉMONA.--Oh! c'est un brave homme. N'en doutez point, Cassio; je vous

reverrai, mon seigneur et vous, aussi bons amis qu'auparavant.

CASSIO.--Généreuse dame, quoi qu'il arrive de Michel Cassio, il ne sera

jamais autre chose que votre fidèle serviteur.

DESDÉMONA.--Oh! je vous en remercie. Vous aimez mon seigneur, vous

le connaissez depuis longtemps. Soyez bien sûr qu'il ne vous laissera

éloigné de lui qu'aussi longtemps qu'il y sera forcé par une politique

nécessaire.

CASSIO.--Oui; mais, madame, cette politique peut durer si longtemps, se

nourrir d'une suite de prétextes si faibles et si subtils, renaître de

tant de circonstances, que ma place étant remplie et moi absent, mon

général oubliera mon zèle et mes services.

DESDÉMONA.--Ne le craignez pas. Ici, devant Émilia, je vous réponds de

votre place. Soyez certain que lorsqu'une fois je promets de rendre un

service, je m'en acquitte jusqu'au moindre détail. Mon seigneur n'aura

point de repos; je le tiendrai éveillé jusqu'à ce qu'il s'adoucisse[10];

je lui parlerai jusqu'à lui faire perdre patience; son lit deviendra

pour lui une école, sa table un confessional; je mêlerai à tout ce

qu'il fera la requête de Cassio. Allons, un peu de gaieté, Cassio: votre

défenseur mourra plutôt que d'abandonner votre cause.

[Note 10: I'll watch him tame: comparaison avec les animaux qu'on

apprivoise, et à qui on apprend des tours en les privant du sommeil. Ce

moyen a été employé avec succès pour les chevaux; il l'était autrefois

pour les faucons et autres oiseaux de chasse.]

(Entrent Othello et Jago, à distance.)

ÉMILIA.--Madame, voilà mon seigneur qui vient.

CASSIO.--Madame, je vais prendre congé de vous.

DESDÉMONA.--Pourquoi? demeurez, entendez-moi lui parler.

CASSIO.--Pas en ce moment, madame. Je suis fort mal à l'aise et très-peu

propre à me servir moi-même.

DESDÉMONA.--Bien, faites comme il vous plaira.

(Cassio sort.)

JAGO.--Ah! ah! ceci me déplaît.

OTHELLO.--Que dis-tu?

JAGO.--Rien, seigneur, ou si... Je ne sais trop...

OTHELLO.--N'est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma femme?

JAGO.--Cassio, seigneur? Non sûrement, je ne puis croire qu'il eût voulu

s'enfuir ainsi comme un coupable, en vous voyant arriver.

OTHELLO.--Je crois que c'était lui.

DESDÉMONA.--Vous voilà de retour, mon seigneur? Je m'entretenais

ici avec un suppliant, un homme qui languit sous le poids de votre

déplaisir.

OTHELLO.--De qui voulez-vous parler?

DESDÉMONA.--Eh! de Cassio, votre lieutenant. Mon cher seigneur, si

j'ai quelque attrait à vos yeux, quelque pouvoir de vous toucher,

réconciliez-vous tout de suite avec lui; car si ce n'est pas un homme

qui vous aime de bonne foi, qui ne s'est égaré que par ignorance et sans

dessein, je ne me connais pas à l'honnêteté d'un visage. Je t'en prie,

rappelle-le.

OTHELLO.--Est-ce lui qui vient de sortir?

DESDÉMONA.--Lui-même, mais si humilié, qu'il m'a laissé une partie de

ses chagrins: je souffre avec lui.--Mon cher amour, rappelle-le.

OTHELLO.--Pas encore, douce Desdémona; dans quelque autre moment.

DESDÉMONA.--Mais sera-ce bientôt?

OTHELLO.--Aussitôt qu'il se pourra, chère amie, à cause de vous.

DESDÉMONA.--Sera-ce ce soir au souper?

OTHELLO.--Non, pas ce soir.

DESDÉMONA.--Demain donc au dîner?

OTHELLO.--Je ne dîne pas demain au logis; je suis invité par les

officiers à la citadelle.

DESDÉMONA.--Eh bien! demain soir, ou mardi matin, ou mardi à midi ou

le soir, ou mercredi matin: je t'en prie, fixe le moment, mais qu'il

ne passe pas trois jours.--En vérité, il est repentant, et cependant

sa faute, selon l'opinion commune, et si ce n'est que la guerre exige,

dit-on, qu'on fasse quelquefois des exemples sur les meilleurs

sujets, est une faute qui mérite à peine une réprimande secrète. Quand

reviendra-t-il? Dis-le-moi, Othello. Je me demande avec étonnement dans

mon âme ce que vous pourriez demander que je voulusse vous refuser, ou

qui pût me faire hésiter si longtemps sur la réponse. Comment, Michel

Cassio, lui qui venait avec vous quand vous me faisiez la cour, qui plus

d'une fois, lorsque je parlais de vous d'un ton de blâme, a pris votre

parti, avoir tant à plaider pour obtenir son rappel! Croyez-moi, je vous

accorderais beaucoup plus...

OTHELLO.--Assez, assez, je t'en prie; qu'il revienne quand il voudra; je

ne veux te rien refuser.

DESDÉMONA.--Quoi! mais ce n'est point une grâce; c'est comme si je vous

conjurais de porter vos gants, de vous nourrir de mets sains, de vous

vêtir chaudement, comme si je vous suppliais de faire quelque chose qui

dût tourner à votre propre avantage. Oh! quand j'aurai à demander une

grâce où je voudrai véritablement intéresser votre amour, ce sera une

chose de poids, difficile et dangereuse à accorder.

OTHELLO.--Je ne veux rien te refuser: mais à mon tour, je t'en prie,

laisse-moi un moment à moi-même.

DESDÉMONA.--Vous refuserai-je? Non. Adieu, seigneur.

OTHELLO.--Adieu, ma Desdémona; je te joindrai bientôt.

DESDÉMONA.--Émilia, venez.--(_A Othello._) Qu'il en soit selon votre

fantaisie: quelle qu'elle soit, je suis soumise.

(Desdémona sort avec Émilia.)

OTHELLO.--Adorable créature!--Que l'enfer me saisisse, s'il n'est pas

vrai que je t'aime; et si je ne t'aimais plus, le chaos reviendrait.

JAGO.--Mon noble seigneur?

OTHELLO.--Que veux-tu, Jago?

JAGO.--Quand vous faisiez la cour à Desdémona, Michel Cassio eut-il

connaissance de vos amours?

OTHELLO.--Oui, du commencement à la fin. Pourquoi me le demandes-tu?

JAGO.--Seulement pour le savoir, rien de plus.

OTHELLO.--Et à quoi donc pensais-tu, Jago?

JAGO.--Je ne croyais pas qu'il la connût.

OTHELLO.--Oh! parfaitement; et il nous a souvent servi d'intermédiaire.

JAGO.--En vérité?

OTHELLO.--En vérité. Oui, en vérité. Vois-tu là quelque chose? Cassio

n'est-il pas honnête?

JAGO.--Honnête, seigneur?

OTHELLO.--Oui, honnête?

JAGO.--Seigneur, autant que je puis savoir...

OTHELLO.--Comment? Que penses-tu?

JAGO.--Ce que je pense? Par le ciel!

OTHELLO.--_Ce que je pense, Seigneur? Par le ciel_... il répète mes

paroles, comme si sa pensée recélait quelque monstre trop hideux pour

être montré. Tu veux dire quelque chose? Tout à l'heure, à l'instant

où Cassio quittait ma femme, je t'ai entendu dire: _Ceci me déplaît._

Qu'est-ce donc qui te déplaisait? Et encore, quand je t'ai dit qu'il

avait ma confiance pendant tout le temps de mes amours, tu t'es écrié:

_En vérité?_ Et je t'ai vu froncer et rapprocher tes sourcils, comme

si tu eusses enfermé dans ton cerveau quelque horrible soupçon. Si tu

m'aimes, montre-moi ta pensée.

JAGO.--Seigneur, vous savez que je vous aime.

OTHELLO.--Je le crois, et c'est parce que je te sais plein d'honneur,

d'attachement pour moi, parce que tu pèses tes paroles, avant de les

prononcer, que ces pauses de ta part m'alarment davantage. Dans un

misérable déloyal et faux, de telles choses sont des ruses d'habitude;

mais dans l'homme sincère ce sont de secrètes délations qui s'échappent

d'un coeur à qui la vérité fait violence.

JAGO.--Pour Michel Cassio, j'ose jurer que je le crois honnête.

OTHELLO.--Je le crois comme toi.

JAGO.--Les hommes devraient bien être ce qu'ils paraissent; ou plût

au ciel du moins que ceux qui ne sont pas ce qu'ils paraissent fussent

enfin forcés de paraître ce qu'ils sont!

OTHELLO.--Oui, certes, les hommes devraient être ce qu'ils paraissent.

JAGO.--Eh bien! alors je pense que Cassio est un homme d'honneur.

OTHELLO.--Il y a quelque chose de plus dans tout cela; je te prie,

parle-moi comme à toi-même, comme tu te parles dans ton âme; exprime ta

pensée la plus sinistre par le plus sinistre des mots.

JAGO.--Mon bon seigneur, pardonnez-moi. Quoique je sois tenu envers

vous à tous les actes d'obéissance, je ne le suis point à ce dont les

esclaves mêmes sont affranchis; proférer mes pensées!--Quoi! supposez

qu'elles soient basses et fausses; et quel est le palais où n'entrent

pas quelquefois des choses souillées? Quel homme a le coeur assez pur

pour n'y avoir jamais admis quelques soupçons téméraires qui viennent y

tenir leur cour, y plaider leur cause et siéger à côté de ses opinions

légitimes?

OTHELLO.--Jago, tu conspires contre ton ami, si, dès que tu le crois

offensé, tu refuses à son oreille la confidence de tes pensées.

JAGO.--Je vous conjure... doutant plus... que peut-être je suis injuste

dans mes conjectures;... et c'est, je l'avoue, c'est le malheur de mon

caractère de soupçonner toujours le mal; souvent ma défiance voit des

fautes qui n'existent pas. Je vous supplie donc de ne pas prendre garde

à un homme qui conjecture ainsi de travers, de ne pas vous forger des

inquiétudes sur ses observations vagues et peu sûres. Il n'est bon ni

pour votre repos, ni pour votre bien, il ne l'est pas pour mon honneur,

mon honnêteté, ma prudence, que je vous laisse connaître mes pensées.

OTHELLO.--Que veux-tu dire?

JAGO.--Mon cher seigneur, pour les hommes et pour les femmes, le premier

trésor de l'âme, c'est une bonne renommée. Qui dérobe ma bourse, dérobe

une bagatelle: c'est quelque chose, ce n'est rien; elle fut à moi, elle

est à lui, et elle a eu mille autres maîtres; mais celui qui me vole

ma bonne renommée me vole un bien dont la perte m'appauvrit réellement,

sans l'enrichir lui-même.

OTHELLO.--Par le ciel! je connaîtrai tes pensées!

JAGO.--Vous ne les pourriez connaître, quand mon coeur serait dans votre

main; vous ne les connaîtrez pas tandis qu'il est sous ma garde.

OTHELLO.--Ah!

JAGO.--Oh! gardez-vous, seigneur, de la jalousie. C'est un monstre aux

yeux verdâtres qui prépare lui-même l'aliment dont il se nourrit. Ce

mari trompé vit heureux, qui, certain de son sort, n'aime point son

infidèle: mais, ô quelles heures d'enfer compte celui qui idolâtre, et

qui doute; qui soupçonne, mais aime avec passion!

OTHELLO.--O malheur!

JAGO.--L'homme pauvre, mais content, est riche et assez riche; mais la

richesse fût-elle infinie, elle est stérile comme l'hiver pour celui

qui craint toujours de devenir pauvre. Bonté céleste, préserve de la

jalousie les coeurs de tous mes amis!

OTHELLO.--Quoi! qu'est ceci? Penses-tu que je voulusse me faire une vie

de jalousie? suivre sans cesse tous les changements de la lune, avec de

nouveaux soupçons? Non, être une fois dans le doute, c'est être décidé

sans retour. Regarde-moi comme une chèvre si jamais, semblable à celui

que tu viens de peindre, j'échange les occupations de mon âme contre ces

suppositions exagérées et légères. On ne me rendra point jaloux pour me

dire que ma femme est belle, mange bien, aime le monde, parle librement,

chante, joue et danse bien. Où règne la vertu, tous ces plaisirs sont

vertueux. Je ne veux pas même puiser dans le sentiment de mon peu de

mérite la moindre alarme, le plus léger soupçon de son infidélité: elle

avait des yeux et elle m'a choisi. Non, Jago, je verrai avant de douter;

quand je douterai, je chercherai la preuve; et après la preuve il ne

reste plus qu'un parti: au diable à l'instant l'amour ou la jalousie.

JAGO.--J'en suis ravi. Je pourrai désormais vous montrer plus librement

l'amour et le dévouement que je vous porte. Recevez donc de moi cet

avis. Je ne parle point de preuves encore; mais veillez sur votre femme,

observez-la bien avec Cassio: regardez-les d'un oeil qui ne soit ni

jaloux, ni rassuré. Je ne voudrais pas voir votre noble et généreuse

nature trompée ainsi par sa propre bonté: veillez à cela. Je connais

bien les moeurs de notre contrée. Nos Vénitiennes laissent voir au ciel

des tours qu'elles n'osent montrer à leurs maris. Leur conscience la

plus scrupuleuse consiste, non à ne pas faire, mais à tenir caché.

OTHELLO.--C'est là ce que tu dis?

JAGO.--Elle a trompé son père en vous épousant, et quand elle semblait

repousser ou craindre vos regards c'était alors qu'elle les aimait le

plus.

OTHELLO.--Il est vrai: elle faisait ainsi.

JAGO.--Eh bien! alors! allez: celle qui sut si jeune soutenir un rôle

pareil, fermer les yeux de son père aussi serrés que le coeur d'un

chêne... Il crut qu'il y avait de la magie.--Mais je suis bien blâmable.

Je vous demande humblement pardon de mon trop d'amitié pour vous.

OTHELLO.--Je te suis obligé pour jamais.

JAGO.--Tout ceci je le vois, a un peu troublé vos esprits.

OTHELLO.--Non, pas du tout, pas du tout.

JAGO.--Avouez-le-moi, je crains que cela ne soit. Vous voudrez bien, je

l'espère, considérer que tout ce qui s'est dit part de mon amitié.

Mais, je le vois, vous êtes ému.--Je vous en prie, ne donnez pas trop

d'étendue à mes remarques, ni plus de portée que celle d'un simple

soupçon.

OTHELLO.--Je n'y veux rien voir de plus.

JAGO.--Si vous le faisiez, seigneur, mes paroles pourraient conduire à

d'odieuses conséquences où ne tendent nullement mes pensées. Cassio est

mon digne ami.--Seigneur, je le vois, vous êtes ému.

OTHELLO.--Non, très-peu ému.--Je pense seulement que Desdémona est

vertueuse.

JAGO.--Puisse-t-elle vivre longtemps ainsi, et puissiez-vous vivre

longtemps pour le croire!

OTHELLO.--Et cependant comment la nature s'écartant de sa propre

tendance?...

JAGO.--Oui, voilà le point;--et pour vous parler franchement--dédaigner,

comme elle l'a fait, plusieurs mariages qui lui ont été proposés,

assortis à son rang, à son âge, de la même patrie, rapports vers

lesquels nous voyons tendre toujours la nature... Hum! on pourrait

démêler dans tout cela un caprice bien déréglé, des goûts désordonnés,

des penchants bien étranges.--Mais excusez-moi, ce n'est pas d'elle

précisément que je prétends parler; quoique je puisse craindre que son

esprit, reprenant toute la netteté de son jugement, ne vienne à vous

comparer avec les hommes de son pays, et peut-être à se repentir.

OTHELLO.--Adieu, adieu; si tu en découvres davantage, instruis-moi de

tout, charge ta femme d'observer. Laisse-moi, Jago.

JAGO, _faisant quelques pas pour sortir_.--Seigneur, je me retire.

OTHELLO.--Pourquoi me suis-je marié?--Certainement cet honnête homme en

voit et en sait plus, beaucoup plus qu'il ne m'en révèle.

JAGO.--Seigneur, je voudrais, je supplie Votre Honneur de ne pas sonder

plus avant cette affaire. Laissez-la au temps... Il est sans doute à

propos de rendre à Cassio sa place, car certes il la remplit avec une

grande habileté; cependant, s'il vous plaît, seigneur, de le tenir

éloigné quelque temps, vous en connaîtrez mieux l'homme et ses

ressources. Remarquez si Desdémona presse son rétablissement avec

beaucoup d'importunité, d'instances: on verra par là bien des choses. En

attendant tenez-moi pour un homme de craintes trop précipitées, comme en

effet j'ai de fortes raisons de le craindre moi-même; et tenez Desdémona

pour innocente; je vous en conjure.

OTHELLO.--Ne te défie point de ma conduite.

JAGO.--Je prends encore une fois congé de vous.

(Jago sort.)

OTHELLO, _seul_.--Cet homme est d'une honnêteté rare! son esprit plein

d'expérience voit toutes les faces des actions des hommes.--Si je la

trouve rebelle à ma voix, quand les liens qui l'attachent à moi seraient

les fibres mêmes de mon coeur, je la repousserai en sifflant et je

l'abandonnerai au vent pour chercher sa proie au hasard.--Cela est

possible, car je suis noir, et n'ai point ce doux talent de parole que

possèdent ces citadins.--D'ailleurs je commence à pencher vers le déclin

des ans.--Cependant pas tout à fait encore.--Oui, elle est perdue, je

suis trompé, et ma seule ressource doit être de la haïr. O malédiction

du mariage! que nous puissions nous dire maîtres de ces frêles

créatures, et jamais de leurs désirs! J'aimerais mieux être un crapaud,

et vivre des vapeurs d'un donjon, que de garder une place dans ce que

j'aime pour l'usage d'autrui. Et cependant c'est le malheur des grandes

âmes; elles sont moins bien traitées que les hommes vulgaires. C'est

un sort inévitable, comme la mort. Oui, cette plaie honteuse nous est

destinée dès que nous venons à la vie.--Desdémona vient! (_Entrent

Desdémona et Émilia._)--Si elle est perfide, ah! le ciel se trahit

lui-même. Je ne veux pas le croire.

DESDÉMONA.--Eh bien! venez-vous, mon cher Othello? Le repas est prêt, et

les nobles insulaires invités par vous n'attendent que votre présence.

OTHELLO.--Je suis dans mon tort.

DESDÉMONA.--Pourquoi parlez-vous d'une voix si faible? ne seriez-vous

pas bien?

OTHELLO.--J'ai une douleur, là, dans le front.

DESDÉMONA.--Sans doute c'est d'avoir veillé.--Cela passera. Laissez-moi

seulement vous serrer bien le front; dans quelques moments le mal sera

dissipé.

OTHELLO.--Votre mouchoir est trop petit. (_Il ôte de son front le

mouchoir qui tombe à terre._) Laissez cela tranquille. Venez, je vais

rentrer avec vous.

DESDÉMONA.--Je suis bien fâchée que vous ne soyez pas bien.

(Othello et Desdémona sortent ensemble.)

ÉMILIA.--Je suis bien aise d'avoir trouvé ce mouchoir; c'est le premier

souvenir qu'elle ait reçu du More. Cent fois mon fantasque époux m'a

pressé de le dérober; mais Othello l'a priée de le garder toujours, et

elle aime tant ce gage d'amour, qu'elle le porte sans cesse sur elle,

pour le baiser ou lui parler. Je ferai copier le dessin et je le

donnerai à Jago. Qu'en veut-il faire? le ciel le sait, non pas moi; je

ne veux que complaire à sa fantaisie.

(Entre Jago.)

JAGO.--Quoi, vous voilà! Que faites-vous ici seule?

ÉMILIA.--Ne grondez pas; j'ai quelque chose pour vous.

JAGO.--Pour moi? C'est quelque chose qui n'est pas rare.

ÉMILIA.--Ha! ha!

JAGO.--Oui, une femme sans cervelle.

ÉMILIA.--Oh! est-ce là tout? Que me donnerez-vous maintenant pour ce

mouchoir?

JAGO.--Quel mouchoir?

ÉMILIA.--Quel mouchoir? Celui que le More a donné à Desdémona dans les

premiers temps, et que tant de fois vous m'avez dit de dérober.

JAGO.--Tu le lui as dérobé?

ÉMILIA.--Non, ma foi; par inadvertance elle l'a laissé tomber, et moi,

me trouvant heureusement là, je l'ai ramassé; regardez, le voilà.

JAGO.--Brave femme! Donne-le-moi.

ÉMILIA.--Qu'en voulez-vous donc faire, pour m'avoir tant sollicitée de

m'en emparer?

JAGO.--Quoi! que vous importe?

(Il lui arrache le mouchoir.)

ÉMILIA.--Si ce n'est pas pour quelque dessein important, rendez-le-moi.

Ma pauvre maîtresse! elle va devenir folle, quand elle ne le trouvera

plus.

JAGO.--Prenez garde qu'on ne vous soupçonne. J'en ai besoin. Allez,

laissez-moi.--(_Émilia sort._) Je veux laisser tomber ce mouchoir dans

l'appartement de Cassio, afin qu'il l'y trouve lui-même. Des bagatelles

légères comme l'air sont aux yeux du jaloux des autorités aussi fortes

que les preuves de la sainte Écriture. Ceci peut produire quelque effet:

déjà le More ressent l'atteinte de mes poisons;--de dangereux soupçons

sont au fait des poisons véritables qui d'abord causent à peine quelque

dégoût, mais qui, une fois en action sur le sang, l'enflamment comme une

mine de soufre.--Je le disais bien[11]... (_Entre Othello._) Le voilà;

il s'avance. Va, ni l'opium, ni la mandragore, ni toutes les potions

assoupissantes du monde ne te rendront jamais ce doux sommeil que tu

goûtais hier.

[Note 11: En voyant entrer Othello préoccupé et sombre, Jago se dit

à lui-même que tout ce qu'il vient de dire sur les effets de la jalousie

est vrai: _Je le disais bien_. C'est l'explication de Steevens et la

seule qu'on puisse donner, avec vraisemblance de ces mots: _I did say

so_.]

OTHELLO.--Ah! ah! perfide! Envers moi! envers moi!

JAGO.--Quoi! encore, général? ne pensez plus à cela.

OTHELLO.--Va-t'en; fuis; tu m'as mis sur la roue! Je jure qu'il vaut

mieux être trompé tout à fait que d'en avoir seulement quelque soupçon.

JAGO.--Comment, seigneur?

OTHELLO.--Quel sentiment avais-je des heures de plaisir qu'elle

dérobait? Aucun. Je n'en souffrais point; je dormais bien la nuit

suivante; j'avais l'esprit libre et l'humeur gaie; je n'ai point trouvé

les baisers de Cassio sur ses lèvres. Quand celui qu'on a volé ne

s'aperçoit point de ce qui lui manque, s'il n'en sait rien, c'est comme

s'il n'avait rien perdu.

JAGO.--Je suis fâché de vous entendre parler ainsi.

OTHELLO.--Quand toute l'armée, soldats et pionniers, aurait goûté

la douceur de ses charmes, si je n'en avais rien su, j'aurais été

heureux.--Et maintenant, adieu pour jamais le repos de mon âme; adieu,

contentement! Adieu, bataillons aux panaches flottants; adieu, grandes

guerres, qui faites de l'ambition une vertu: oh! adieu pour toujours!

Adieu, le coursier hennissant, et la trompette éclatante, et le fifre

qui frappe l'oreille, et le tambour qui anime le courage, et la royale

bannière, et tout l'appareil, l'orgueil, la pompe, l'éclat de la

glorieuse guerre! Et vous, instruments de mort, dont les bouches

terribles imitent la formidable voix de l'immortel Jupiter; adieu!

adieu! La tâche d'Othello est finie.

JAGO.--Est-il possible, seigneur?

OTHELLO.--Misérable, compte qu'il faut que tu me prouves que ma

bien-aimée est une prostituée: comptes-y bien: donne-m'en la preuve

oculaire. (_Il le saisit à la gorge._) Ou par la valeur de mon âme

immortelle, il eût mieux valu pour toi naître un chien, que d'avoir à

répondre à ma colère, maintenant que tu l'as éveillée.

JAGO.--En êtes-vous là?

OTHELLO.--Fais-le-moi voir;--ou du moins prouve-le de manière que ta

preuve ne laisse ni place ni prise au moindre doute[12]; ou malheur à ta

vie!

[Note 12:

_That the probation bear no hinge nor loop_

_To hang a doubt on_.

Littéralement: Que _la preuve n'ait ni crochet ni noeud où se puisse

suspendre un doute_.]

JAGO.--Mon noble seigneur...

OTHELLO.--Si tu la calomnies, et que tu me mettes à la torture, renonce

à prier le ciel, étouffe tout remords, entasse horreurs sur horreurs,

fais des actions qui épouvantent la terre et fassent pleurer le ciel; tu

ne peux rien ajouter à ce que tu as déjà fait; tu ne peux rien faire qui

consomme plus sûrement ta damnation.

JAGO.--O grâce! que le ciel me défende. Êtes-vous un homme? avez-vous

une âme et votre raison? Dieu soit avec vous! Reprenez mon emploi.--O

malheureux insensé, qui as vécu pour faire de ta droiture un vice! ô

monde pervers! Prends-y garde, ô monde; prends-y garde; il est dangereux

d'être honnête et sincère. Je vous remercie de cette leçon; j'en

profiterai, et désormais je n'aurai plus aucun ami, puisque l'amitié

suscite un pareil outrage.

(Jago veut sortir.)

OTHELLO.--Non, demeure.--Tu devrais être honnête!

JAGO.--Je devrais être sage: car la probité est une insensée qui

travaille pour des ingrats.

OTHELLO.--Par l'univers, je crois que ma femme est vertueuse, et je

crois qu'elle ne l'est pas: je crois que tu es honnête, et je crois que

tu ne l'es pas. Je veux avoir quelque preuve.--Son image, qui était pour

moi aussi pure que les traits de Diane, est maintenant noire et hideuse

comme mon propre visage. S'il est des lacets, des poignards, des

poisons, des flammes, des vapeurs suffocantes, je ne le souffrirai

pas... Que je voudrais être satisfait!..

JAGO.--Je vois, seigneur, que la passion vous dévore: je me repens de

l'avoir allumée en vous. Vous voudriez vous satisfaire?

OTHELLO.--Je le voudrais?--Oui, je le veux.

JAGO.--Et vous le pouvez: mais de quelle manière? comment voulez-vous

être satisfait, seigneur? Voudriez-vous être le témoin... et la voir, la

bouche béante, dans les bras d'un autre[13]?

OTHELLO.--Mort et damnation! oh!

JAGO.--Ce serait, je crois, une grave difficulté, que de les amener à

vous offrir cet aspect. Que le diable les emporte, si jamais d'autres

yeux que les leurs les voient dans les bras l'un de l'autre[14]. Quoi

donc? Comment? que dirai-je? le moyen de vous satisfaire? Il vous

est impossible de voir cela, quand ils seraient aussi éhontés que les

chèvres, aussi ardents que les singes, aussi pétris d'orgueil que

les loups, et aussi imprudents qu'on peut l'être dans l'ivresse. Mais

cependant, si des indices et de fortes probabilités, qui vous mèneront

tout droit à la porte de la vérité, suffisent à vous satisfaire, vous

pouvez être satisfait.

[Note 13: _Behold her_ topp'd.]

[Note 14: _Bolster_.]

OTHELLO.--Donne-moi une preuve vivante qu'elle est déloyale.

JAGO.--Je n'aime pas ce rôle; mais puisque, entraîné par mon zèle et

ma sotte franchise, je me suis avancé si loin dans cette affaire,

je poursuivrai. La nuit dernière j'étais couché près de Cassio, et

tourmenté d'une violente douleur de dents, je ne pouvais dormir.--Il

est des hommes dont l'âme est si abandonnée que dans leur sommeil ils

révèlent leurs affaires. Cassio est de cette espèce. Dans son sommeil je

l'entendis qui murmurait: _Chère Desdémona, soyons circonspects, cachons

nos amours!_ Et alors, seigneur, il saisit ma main, et en la serrant il

s'écriait, _ô douce créature_! et puis il m'embrassait avec ardeur comme

s'il eût voulu arracher des baisers qui croissaient sur mes lèvres,

et il soupirait, et s'écriait: _ô maudite destinée, qui t'a donnée au

More_![15]

[Note 15: Voici le texte qu'il était impossible de traduire

exactement:

_And then, sir, would he gripe and wring my hand,

Cry:--o sweet creature!--And then kiss me hard,

As if he pluck'd up kisses by the roots

That grew upon my lips; then lay'd his leg

Over my thigh and sigh'd and kiss'd and then

Cri'd: «cursed fate gave thee to the Moor!_]

OTHELLO.--O monstrueux, monstrueux!

JAGO.--Ce n'était qu'un songe.

OTHELLO.--Mais ce songe révèle l'action qui l'a précédé. C'est une

violente présomption, quoique ce ne soit qu'un songe.

JAGO.--Et ceci peut aider à ajouter aux autres preuves qui témoignent

faiblement.

OTHELLO.--Je la mettrai en pièces.

JAGO.--Non. Soyez prudent; nous n'avons encore rien vu; il se peut

encore qu'elle soit innocente.--Dites-moi seulement, n'avez-vous jamais

vu un mouchoir parsemé de fraises dans les mains de votre femme?

OTHELLO.--Je lui en ai donné un pareil; ce fut mon premier présent.

JAGO.--Je ne sais pas cela; mais c'est avec un pareil mouchoir, qui

j'en suis sûr était celui de votre femme, que j'ai vu aujourd'hui Cassio

essuyer sa barbe.

OTHELLO.--Si c'est celui-là!...

JAGO.--Si c'est celui-là, ou tout autre qui soit à elle, cela, joint aux

autres preuves, dépose contre elle.

OTHELLO.--Oh! que le misérable n'a-t-il quarante mille vies? Une seule

est trop faible, trop chétive pour ma vengeance! Je vois maintenant que

c'est vrai.--Regarde-moi, Jago; j'exhale ainsi tout mon fol amour; il

est parti.--Lève-toi, noire vengeance, sors de ton antre obscur!

Amour, cède à la tyrannique haine ta couronne et le trône de mon coeur!

soulève-toi, ô mon sein, car tu es gonflé du venin de l'aspic.

JAGO.--Je vous en prie, contenez-vous.

OTHELLO.--Oh! du sang! Jago, du sang!

JAGO.--Patience, vous dis-je; vous changerez peut-être d'idée.

OTHELLO.--Jamais, Jago. Comme le Pont-Euxin dont les courants glacés

et le cours uniforme ne subissent jamais l'action du reflux, et se

précipitent sans relâche vers la Propontide et l'Hellespont, ainsi

mes sanglantes pensées, dans la violence de leur cours, ne reviendront

jamais en arrière, ne reflueront pas vers l'humble amour; il faut

qu'elles aillent s'abîmer dans une vaste et profonde vengeance. Oui,

par cette voûte immuable du ciel (_il se met à genoux_), j'engage ici ma

parole avec le respect dû à un voeu sacré.

JAGO.--Ne vous levez pas encore. (_Il se met aussi à genoux._) Soyez

témoins, vous flambeaux toujours brûlants sur nos têtes, vous éléments

qui nous enfermez de toutes parts, soyez témoins qu'ici Jago dévoue

son esprit, son bras et son coeur au service d'Othello outragé. Qu'il

commande, et, quelque sanglants que soient ses ordres, l'obéissance

m'affranchira de tout repentir.

OTHELLO.--J'accepte ton dévouement, non avec de vains remerciements,

mais avec une sincère reconnaissance; je vais à l'instant te mettre à

l'épreuve: que dans ces trois jours je t'entende dire que Cassio ne vit

plus.

JAGO.--Mon ami est mort! vous le voulez; c'en est fait.--Mais laissez-la

vivre.

OTHELLO.--Qu'elle soit damnée, l'infâme traîtresse! oh! qu'elle soit

damnée! Viens, suis-moi; je veux sortir et me pourvoir de quelque prompt

instrument de mort pour ce charmant démon. De ce moment, tu es mon

lieutenant.

JAGO.--Je suis à vous pour jamais.

(Ils sortent.)

Othello(#18179) · 第 30 / 45 题