A allaiter des idiots et à inscrire le compte de la petite bière.
DESDÉMONA.--Oh! la sotte et ridicule conclusion! Émilia, n'apprends rien
de lui, quoiqu'il soit ton mari. Qu'en dites-vous, Cassio? N'est-ce pas
un censeur bien hardi et bien libre?
CASSIO.--Il parle grossièrement, madame: vous l'aimerez mieux comme
soldat que comme bel esprit.
(Desdémona fait quelques pas vers le port, Cassio lui donne la main et
s'éloigne avec elle.)
JAGO.--Il lui prend la main.--Ah! bon, parle-lui à l'oreille.--Oui,
avec ce réseau si frêle, je prendrai ce grand papillon de
Cassio.--Souris-lui; bon, va.--C'est avec ta galanterie même que je
t'attraperai.--Tu parles bien: c'est cela.--Si pour ces fadaises tu te
vois dépouillé de ta lieutenance, mieux eût valu baiser moins souvent
tes trois doigts;--voilà que tu recommences à te donner les airs d'un
aimable galant.--A merveille[8]! beau baiser, superbe révérence!--Rien
de mieux.--Comment, encore! tes doigts pressés sur tes lèvres?--Je
voudrais, tant je t'aime, qu'ils fussent des tuyaux de seringue!--(_Une
trompette se fait entendre._)--Ah! le More; je reconnais sa trompette.
[Note 8: En regardant de loin Desdémona et Cassio qui causent, Jago
voit Cassio envoyer des baisers avec la main, pendant que Desdémona lui
fait la révérence.]
CASSIO.--C'est lui-même.
DESDÉMONA.--Courons au-devant de lui; allons le recevoir.
CASSIO.--Regardez, le voici qui s'avance.
(Entre Othello avec sa suite.)
OTHELLO.--O ma belle guerrière!
DESDÉMONA.--Mon cher Othello!
OTHELLO.--Je suis aussi surpris que charmé de vous trouver ici arrivée
avant moi! O joie de mon âme! Si chaque tempête doit être suivie de
pareils calmes, que les vents se déchaînent jusqu'à réveiller la mort;
que la barque labourant les mers s'élève sur des montagnes de vagues
aussi hautes que l'Olympe, et redescende ensuite aussi bas que l'enfer!
Ah! c'est maintenant qu'il faudrait mourir pour comble de bonheur; car
mon âme est pleine d'une joie si parfaite qu'aucun ravissement semblable
ne pourra m'être accordé dans le cours inconnu de ma destinée.
DESDÉMONA.--Que le ciel ne le permette pas! mais plutôt puissent notre
amour et nos joies aller toujours croissant avec le nombre de nos jours!
OTHELLO.--Exaucez son voeu, puissances célestes! Je ne saurais assez
parler de mon bonheur: il m'étouffe. C'est trop de joie! Ah! que ce
baiser, et cet autre encore... (_Il l'embrasse_) soient toute la dispute
que jamais nos coeurs élèvent entre nous!
JAGO, _à part_.--Oh! vous voilà à l'unisson: mais sur mon honneur je
relâcherai les cordes qui font cette musique.
OTHELLO.--Venez, allons à la citadelle: j'ai des nouvelles, amis, nos
guerres sont terminées: les Turcs sont engloutis. Comment se portent nos
vieilles connaissances de l'île?--Mon amour, vous êtes bien accueillie
en Chypre: j'ai trouvé beaucoup d'affection parmi eux. O ma chère, je
parle à tort et à travers, je suis fou de joie. Bon Jago, je te prie;
va au port, et fais débarquer mon bagage: amène avec toi le pilote à
la citadelle; c'est un brave marin, et son mérite a droit à nos égards.
Viens, Desdémona, encore une fois sois la bienvenue à Chypre!
(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.)
JAGO.--Viens me retrouver au port; viens.--On dit que les hommes
pusillanimes, quand ils sont amoureux, ont plus de courage qu'ils n'en
ont reçu de la nature. Si donc tu as du coeur, écoute-moi. Le lieutenant
veille cette nuit au corps de garde: avant tout, je dois te prévenir que
Desdémona est décidément éprise de lui.
RODERIGO.--De lui? cela n'est pas possible.
JAGO.--Mets ainsi le doigt sur tes lèvres, et laisse ton âme
s'instruire. Remarque avec quelle violence elle a d'abord aimé le More;
et pourquoi? pour ses forfanteries, et les mensonges bizarres qu'il lui
débitait. L'aimera-t-elle toujours pour ce bavardage? garde-toi de le
penser. Il faut à ses yeux quelque chose qui nourrisse son amour; et
quel plaisir trouvera-t-elle à regarder le diable?--Quand la jouissance
a refroidi le sang, pour l'enflammer de nouveau et redonner à la
satiété de nouveaux désirs, il faut de l'agrément dans la figure, de
la sympathie d'âge, de goûts, de beauté, toutes choses qui manquent au
More. Faute de ces convenances nécessaires, sa délicatesse va sentir
qu'elle a été abusée; bientôt son coeur commencera à se soulever, elle
se dégoûtera du More, et le détestera: la nature elle-même saura
bien l'instruire, et la pousser à quelque nouveau choix. Maintenant,
Roderigo, cela convenu (et c'est une conséquence naturelle, et qui n'est
pas forcée), quel homme est placé aussi près de cette bonne fortune que
Cassio? C'est un drôle très-bavard; sa conscience ne va pas plus
loin qu'à lui faire prendre des formes décentes et convenables, pour
satisfaire plus sûrement ses désirs cachés et ses penchants déréglés.
Non, nul n'est mieux placé que lui: le drôle est adroit et souple,
habile à saisir l'occasion: il sait feindre et revêtir les apparences
de toutes les qualités qu'il n'a pas. C'est un fourbe diabolique:
d'ailleurs le drôle est beau, jeune; il a tout ce que cherchent la folie
et les esprits sans expérience. C'est un fourbe accompli, dangereux
comme la peste, et déjà la femme a appris à le connaître.
RODERIGO.--Je ne puis croire ce que vous dites; elle est du naturel le
plus vertueux.
JAGO.--Fausse monnaie! le vin qu'elle boit est fait de raisin. Si elle
avait été si vertueuse, elle n'eût jamais aimé le More. Pure grimace!
Ne l'avez-vous pas vue jouer avec la main de Cassio? ne l'avez-vous pas
remarqué?
RODERIGO.--Oui, je l'ai vu; mais c'était une pure politesse.
JAGO.--Pure corruption; j'en jure par cette main: c'est le prélude
mystérieux de toute l'histoire des voluptés et des pensées
impures. Leurs lèvres s'approchaient de si près que leurs haleines
s'embrassaient: pensées honteuses, Roderigo! quand ces avances mutuelles
ouvrent ainsi la voie, les actions décisives suivent de près, comme un
dénoûment infaillible. Allons donc...--Mais seigneur, laissez-moi
vous diriger. Je vous ai amené de Venise; veillez cette nuit; voici la
consigne que je vous impose: Cassio ne vous connaît point; je ne serai
pas loin de vous; trouvez quelque occasion d'irriter Cassio, soit en
prenant un ton haut, soit en vous moquant de sa discipline, ou sur tout
autre prétexte qu'il vous plaira: le moment vous le fournira mieux que
moi.
RODERIGO.--Soit.
JAGO.--Il est violent et prompt à la colère; peut-être vous
frappera-t-il de sa canne. Provoquez-le pour qu'il vous frappe; car,
sous ce prétexte, j'exciterai dans l'île une émeute si forte que, pour
l'apaiser, il faudra que Cassio tombe. Par là, aidé des moyens que
j'aurai alors pour vous servir, vous vous verrez plus tôt au terme de
vos désirs; et les obstacles seront tous écartés: sans quoi nul espoir
de succès pour nous.
RODERIGO.--Je le ferai, si j'en trouve une occasion favorable.
JAGO.--Je vous le garantis. Venez dans un moment me rejoindre à la
citadelle. Je suis chargé de transporter ses équipages à terre. Adieu.
RODERIGO.--Adieu.
(Roderigo sort.)
JAGO, _seul_.--Que Cassio l'aime, je le crois sans peine: qu'elle aime
Cassio, cela est naturel et très-vraisemblable. Le More, quoique je ne
le puisse souffrir, est d'une nature constante, aimante et noble; j'ose
répondre qu'il sera pour Desdémona un mari tendre.--Et moi je l'aime,
non pas précisément par amour du plaisir, quoique peut-être j'aie à
répondre d'un péché aussi grave; mais j'y suis conduit en partie par
le besoin de nourrir ma vengeance, car je soupçonne que ce More
lascif s'est glissé dans ma couche. Cette pensée, comme une substance
empoisonnée, me ronge le coeur: et rien ne peut, rien ne pourra
satisfaire mon âme, que je ne lui aie rendu la pareille, femme pour
femme, ou si j'échoue de ce côté, que je n'aie plongé le More dans une
jalousie si terrible, qu'elle soit incurable à la raison. Or, pour y
réussir, si ce pauvre traqueur amené de Venise, et que j'emploie à
cause de l'ardeur qu'il met à chasser, demeure ferme où je l'ai mis, je
tiendrai notre Michel Cassio à la gorge, je le noircirai auprès du More
sans ménagement;--oui; car je crains que Cassio n'ait eu envie aussi de
mon bonnet de nuit.--Je veux amener le More à me chérir, à me remercier,
à me récompenser d'avoir si bien fait de lui un âne, et d'avoir troublé
la paix de son âme jusqu'à la frénésie:--Tout est ici; (_Ridant son
front_) mais confus encore. La fourberie ne se laisse jamais voir en
face qu'au moment d'agir.
(Il sort.)