[43] Feuilles éparses se rapportant aux années 1840 et 1841.
[1840, au Cayla.] «Les dieux n’ont fait que deux choses parfaites: la
femme et la rose.» Mot aimable d’un philosophe, gens qui n’en disent
guère, qui pour cela s’est conservé, que pour cela j’ai recueilli d’un
journal, parmi l’aride politique, comme une fleur dans des rocailles. Je
n’aime pas les affaires d’État, malgré le grand intérêt qui s’y lie,
parce que la manière dont elles sont traitées me fait mépriser les
hommes, sentiment pénible pour moi; puis, ces grandes et froides
questions me sont inintelligibles, et rien ne me va de ce qui se remue
par spéculation et diplomatie. A l’arrivée des journaux, mon père court
aux Chambres, moi au feuilleton. C’est là que j’ai lu _La Rose_, et le
joli mot de Solon sur cette fleur et nous. C’est une bagatelle, un
parfum d’Orient qui m’a fait plaisir: cassolette dans un désert. C’était
quelque belle Grecque qui faisait dire cela, ou peut-être est-ce vrai,
que sais-je? Y a-t-il rien de comparable à la rose? y a-t-il rien de
comparable à la femme? Quand ces deux fleurs du paradis terrestre
parurent, il faudrait savoir de Dieu même celle qu’il trouva la plus
belle... Ah! la rose resta la même, et la femme déchue s’enlaidit. Le
péché dégrade toute la nature humaine; sans cela nous naîtrions toutes
jolies, nous serions sœurs de la rose, et le compliment du Solon serait
une vérité générale.
* * * * *
[1841, 2 janvier, à Nevers.][44]--Mon Dieu, mon Dieu! qu’elle a souffert
cette nuit et aujourd’hui encore!
[44] Notes prises au moment où Mlle de Guérin cesse d’écrire un
journal suivi.
Une lettre de ***. Autre souffrance. La foi chrétienne n’explique pas
tout, mais elle guérit tout.
Quelque force de caractère qu’on mette à repousser la calomnie, on
conserve toujours quelques préventions contre une personne qu’on est
trop souvent obligée de défendre.
* * * * *
[A Paris?]--Déceptions d’estime, d’amour, de croyance, quelle douleur,
mon Dieu, et qu’il en coûte de tant savoir sur les hommes! Oh! que je
voudrais ignorer souvent, ne pas connaître le côté traître de l’humanité
qu’on me montre à chaque rencontre. Pas de beauté sans sa laideur, pas
de vertu sans son vice; pas de dévouement, d’affection, de sentiments
élevés qu’avec un lourd contre-poids, pas d’admiration complète qu’on me
laisse, même dans l’ordre de la sainteté. Ne vient-on pas de découronner
une tête vénérable à mes yeux, un homme éclatant de charité et
d’intelligence, un ami de mon âme, comme saint Jérôme de Paula, que bien
souvent j’ai béni Dieu d’avoir rencontré? Vénération, confiance crédule.
Du monde ou de moi, qui croire? moi encore; il m’en coûte moins de me
croire, même au risque d’être imbécile. Tant il m’est douloureux de
changer d’estime, de trouver vil, de trouver plomb ce qui était or.
Ce malheur m’est arrivé plus d’une fois déjà et j’en apprends à
n’estimer, à n’aimer parfaitement que le parfait Dieu.
Que celui qui est l’occasion de ces pensées est loin de s’en douter dans
les catacombes où il vit presque toujours caché!...
* * * * *
... Voilà la ressemblance[45]; tu es en autre lieu, voilà la différence.
Je te dirai ce que je fais ici; ce n’est qu’à toi que je le puis dire,
mon âme ne coule de pente que dans ton âme, âme de mon frère!
[45] Nous n’avons pas été assez heureux pour retrouver le commencement
de ce touchant entretien de l’âme de la sœur avec l’âme de son
frère.
Peux-tu m’entendre? il me semble. Le ciel n’est pas si loin d’ici.
Quelquefois je lève le bras comme pour y atteindre, ma main s’étend pour
saisir la tienne; mille fois j’aurais voulu la serrer, invisible?
froide? n’importe, je l’aurais voulu; mais chercher une main morte!
Toute forme t’a abandonné; de ce qui était toi à mes yeux, il ne reste
que l’intelligence, cette intelligence enlevée, envolée et dégagée de sa
vêture, comme Élie de son manteau. Maurice! habitant du ciel, mes
rapports avec toi seront comme avec un ange; frère céleste, je te
regarde comme mon ange gardien.
Oh! j’ai besoin que de l’autre vie on m’entende, on me réponde, car dans
celle-ci personne ne me répond; depuis que ta voix est éteinte, le
parler de l’âme est fini pour moi. Silence et solitude comme dans une
île déserte; et cela fait souffrir, oh! souffrir! J’aimais tant, il
m’était si doux de t’entendre, de jouir de cette parole haute et
profonde, ou de ce langage fin, délicat et charmant que je n’entendais
que de toi! Tout enfant, j’aimais à t’entendre; avec ton parler commença
notre causerie. Courant les bois, nous discourions sur les oiseaux, les
nids, les fleurs, sur les glands. Nous trouvions tout joli, tout
incompréhensible, et nous nous questionnions l’un l’autre. Je te
trouvais plus savant que moi, surtout lorsqu’un peu plus tard tu me
citais Virgile, ces églogues que j’aimais tant et qui semblaient faites
pour tout ce qui était sous nos yeux. Que de fois, voyant les abeilles
et les entendant sur les buis fleuris, j’ai récité:
Aristée avait vu ce peuple infortuné
Par la contagion, par la faim moissonné.
* * * * *
De la musique! C’est la première fois que j’entends de la musique, un
piano depuis plus d’un an. L’effet m’en a été indicible en émotions et
souvenirs, des larmes et le passé. Tu aimais tant la musique! Je t’en ai
entendu faire pour la dernière fois au Cayla. On chantait le _Fil de la
Vierge_, ce doux morceau que chantait Caroline, ton Ève charmante, venue
d’Orient pour un paradis de quelques jours.
* * * * *
[A Paris.]--Aujourd’hui 19 juillet, douloureux anniversaire, au retour
de l’église, ne sachant que faire en ce monde, je tombe sur ces papiers.
O mon Dieu, que me voilà bien dans les larmes! plus je vois ce qui se
rapproche de lui, plus il m’en vient. Ces écrits tiennent à sa tombe,
s’étendent de là, s’éteignent comme des reflets sans lumière. Ma pensée
n’était qu’un rayonnement de la sienne: si vive quand elle était là,
comme un crépuscule ensuite, et maintenant disparue. Je suis sur
l’horizon de la mort, lui dessous. Tout ce que je fais, c’est de plonger
là-dedans, c’est de voir sans amour et sans goût toutes choses. Il n’y a
rien dans ce Paris si magique qui me fasse effet de plaisir ou de désir,
comme je le vois faire sur tout le monde. Les visites m’ennuient
généralement à faire et à recevoir. Il n’y a que deux personnes d’un je
ne sais quel charme pour moi, bien durable et profond. Elle et vous. Je
voudrais vous voir aujourd’hui, je voudrais passer ensemble cette
journée de sa mort. Cette réunion de nous trois en sa mémoire renferme
une pensée singulièrement touchante, comme un charme de deuil qui ne se
renouvellera plus apparemment. Où serons-nous l’an prochain à pareille
époque? Bien certainement dispersés. Il n’est qu’un point, et de peu de
durée, où certaines vies se rencontrent.
V
Le 29 août [1841, à Paris].[46]--Vous voulez que j’écrive mes
impressions, que je revienne à l’habitude de retracer mes journées:
pensée tardive, mon ami, et néanmoins écoutée. Le voilà ce mémorandum
désiré, ce de moi à vous dans le monde, comme vous l’avez eu au Cayla:
charmante ligne d’intimité, sentier des bois, mené jusque dans Paris.
Mais je n’irai pas loin dans le peu de jours qui me restent; rien que
huit jours et le départ au bout. Ce point de vue final m’attriste
immensément, et je ne sais voir autre chose. Comme le navigateur au
terme de la mer Vermeille, je ne puis m’ôter de là. O ma traversée de
six mois, si étrange, si diverse, si belle et triste, si dans l’inconnu,
qui m’a tant accrue d’idées, de vues, de choses nouvelles qui ont laissé
tant à dire et à décrire! Mais je n’ai pas tenu de journal. Qui devait
le lire? Que penser à faire si quelqu’un ne se plaît à ce que l’on fait?
Sans cet intérêt ma pensée n’est qu’une glace sans tain. Du temps de
Maurice, je réfléchissais toutes choses; c’était par lui, associé à mon
intelligence, frère et ami de toutes mes pensées. Un signe de désir, un
mot de dilection, suffisaient pour me faire écrire à torrents. Qu’il
était influent sur moi et que l’influence était belle! Je ne sais à quoi
la comparer: au vin de Xérès, qui vivifie, exalte, sans enivrer.
[46] Cahier déjà imprimé dans les _Reliquiæ_, 1855.
Ce soir, je me retrouve un peu sous ces impressions que je croyais
perdues; mais, je vous l’ai dit, je ne saurais parler que du malade,
pauvre jeune homme qui ne se doute pas de l’intérêt qu’il m’inspire et
du mal qu’il me fait en toussant. O vision si triste et si chère! D’où
vient cela, d’où vient qu’il est des souffrances qu’on aime? dites,
Jules, vous qui expliquez tant de choses à mon gré. Le grand M. de
vis-à-vis vous a trouvé bien aimable; vous étiez en verve ce soir, mais,
plus ou moins, votre conversation abonde d’esprit, d’éclat, de
mouvement. Elle monte, s’étend, se joue dans mille formes, sous une
forme inattendue, magnifique feu d’artifice. «Le beau parleur!» a dit ce
grand monsieur, en saluant la Baronne qui a confirmé d’un sourire,
ajoutant: «Ne croyez pas qu’il pense tout ce qu’il dit.» C’était sans
doute au sujet de saint Paul, et pour écarter le soupçon d’hérésie que
vous avez encouru en discourant mondainement sur cet apôtre. Que je
voudrais aussi ne pas vous croire! Bonne nuit; je vais dormir, je vais
chercher mes songes _gris de perle_. Et à propos, pourquoi a-t-on ri
lorsque j’ai comparé les vôtres au son de la trompette? Il y a donc
là-dessous quelque signification singulière, de ces sous-entendus de
langage que je n’entends pas? Ce qui m’arrive souvent. On donne dans le
monde de doubles sens aux choses les plus simples, et qui n’est pas
averti s’y trompe. Quand je vois rire, allons, je suis au piége; cela me
donne à penser, mais rien qu’un moment par surprise. A quoi bon
s’arrêter sur des complications?
La _charmante_ m’a dit: Nous causerons demain. Ce qui promet d’intimes
confidences. Quand les sources d’émotions ont coulé, quand le cœur est
plein, c’est sa façon d’en annoncer l’ouverture. Nous causerons demain.
Nous nous embrassons là-dessus. Chacune va à son sommeil et je ne sais
si on attend le jour pour causer. Une tête agitée fait bien des
révélations à son oreiller.
* * * * *
1er septembre ou dernier août, je ne sais ni ne m’informe du jour.--Ce
vague de date me plaît comme tout ce qui n’est pas précisé par le temps.
Je n’aime l’arrêté qu’en matière de foi, le positif qu’en fait de
sentiments: deux choses rares dans le monde. Mais il n’a rien de ce que
je voudrais. Je le quitte aussi sans en avoir reçu d’influence, ne
l’ayant pas aimé, et je m’en glorifie. Je crois que j’y perdrais, que ma
nature est de meilleur ordre restant ce qu’elle est, sans mélange.
Seulement j’acquerrais quelques agréments qui ne viennent peut-être
qu’aux dépens du fond. Tant d’habileté, de finesse, de _chatterie_, de
souplesse, ne s’obtiennent pas sans préjudice. Sans leur sacrifier,
point de grâces. Et néanmoins je les aime, j’aime tout ce qui est
élégance, bon goût, belles et nobles manières. Je m’enchante aux
conversations distinguées et sérieuses des hommes, comme aux causeries,
perles fines des femmes, à ce jeu si joli, si délicat de leurs lèvres
dont je n’avais pas idée. C’est charmant, _oui, c’est charmant, en
vérité_ (chanson), pour qui se prend aux apparences; mais je ne m’en
contente pas. Le moyen de s’en contenter quand on tient à la valeur
morale des choses? Ceci dit dans le sens de faire vie dans le monde,
d’en tirer du bonheur, d’y fonder des espérances sérieuses, d’y croire à
quelque chose. Mmes de *** sont venues; je les ai crues longtemps amies,
à entendre leurs paroles expansives, leur mutuel témoignage d’intérêt,
et ce délicieux _ma chère_ de Paris; oui, c’est à les croire amies, et
c’est vrai tant qu’elles sont en présence, mais au départ, on dirait que
chacune a laissé sa caricature à l’autre. Plaisantes liaisons! mais il
en existe d’autres, heureusement pour moi.
... Ce que je ne comprends pas dans cette femme, c’est qu’elle ait pu
s’attacher à ce Mirabeau que vous nous avez dépeint. Mais l’a-t-elle cru
ce qu’il est ou est-il bien ce qu’on en dit? Le monde est si méchant, on
s’y plaît tant à faire des monstruosités! Il y a aussi de véritables
monstres d’hommes. Quoi qu’il en soit du docteur irlandais, il ne voit
pas un malade en danger qu’il ne lui parle d’un prêtre, et il est
lui-même exact observateur des lois de l’Église. Accordez cela avec sa
réputation. Pourquoi encore, avec tant d’audace, paraît-il timide et
embarrassé devant nous trois, comme M. William? Il rougit autant et son
regard rentre encore plus vite. Est-ce là ce fougueux Jupiter[47]? Je
n’y connais rien peut-être: _oui, l’énigme du monde est obscure pour
moi_. Que d’insolubles choses, que de complications! Quand mon esprit a
passé par là, quand j’ai longé ces forêts de conversations sans trouée,
sans issue, je me retire avec tristesse, et j’appelle à moi les pensées
religieuses sans lesquelles je ne vois pas où reposer la tête.
[47] Un peu plus tard, il m’est venu des idées plus étendues sur cet
homme très peu connu, profond et fermé.
(Note du Ms.)
Qu’alliez-vous faire dimanche à Saint-Roch? Était-ce aussi pour vous y
reposer? On a fait bien des investigations là-dessus. Peine perdue. Que
découvrir sur l’incompréhensible? Dieu seul vous connaît. Oui, vous êtes
un palais labyrinthe, un dérouteur, et, sans ce côté qui vous liait à
Maurice, et où luit pour moi la lumière dans les ténèbres, je ne vous
connaîtrais pas non plus; vous me feriez peur. Et cependant vous avez
l’âme belle et bonne, honnête, dévouée, fidèle jusqu’à la mort, une
vraie trempe de chevalier, et ce n’est pas seulement au dedans.
* * * * *
Le 3.--J’ai commencé _Delphine_, ce roman si intéressant, dit-on. Mais
les romans ne m’intéressent guère, jamais ils ne m’ont moins touchée.
Est-ce par vue du monde et du fond qui les produit, ou par étrangeté de
cœur ou par goût de meilleures choses? Je ne sais, mais je ne puis me
plaire au train désordonné des passions. Il y a dans cet emportement
quelque chose qui m’épouvante comme les transports du délire. J’ai peur,
horriblement peur de la folie, et ce dérangement moral qui fait le roman
en détruit le charme pour moi. Je ne puis toucher ces livres que comme à
des insensés, même l’_Amour impossible_. De tous les romanciers, je ne
goûte que Scott. Il se met, par sa façon, à l’écart des autres et bien
au-dessus. C’est un homme de génie et peut-être le plus complet, et
toujours pur. On peut l’ouvrir au hasard, _sans qu’un mot corrupteur
étonne le regard_ (Lamartine). L’amour, chez lui, c’est un fil de soie
blanche dont il lie ses drames. _Delphine_ ne me paraît pas de ce genre.
Le peu que j’ai vu présage mal, et j’y trouve un genre perfide: c’est de
parler vertu, c’est de la mener sur le champ de bataille en épaulettes
de capitaine pour lui tirer, sous les yeux de Dieu, toutes les flèches
de Cupidon. Mme de Staël ne cesse de faire mal et de prêcher bien. Que
je déteste ces femmes en chaire et avec des passions béantes! Cela se
voit dans les romans, et on dit aussi dans le monde: le grand roman! On
m’en ouvre chaque jour quelques pages. Étranges connaissances! Est-ce
bon? Peut-être pour l’étendue des idées, pour l’intelligence des choses.
J’observe sans attrait, sans me lier à rien, et cette indépendance
d’esprit préserve de mauvaise atteinte.
Journée variée comme la température, ciel de salon, gris et bleu,
traversé de vapeurs brillantes. Ces teintes de la vie, qui les pourrait
peindre? Ce serait un joli tableau et que je donnerais à faire à M.
William, l’artiste idéal. Je lui crois beaucoup de rêverie dans l’âme,
et l’amour passionné du beau, une nature tendre, ardente, élevée, qui
présage l’homme de marque. J’apprécie fort M. William sur ce que je vois
et sur ce que vous dites, vous, le jugeur. Mais surtout j’aime cette
candeur de cœur que vous dites encore d’un charme si rare dans le monde.
Vous l’aviez trouvée aussi à Maurice. Tout me ramène à lui, je lui fais
application de toute belle chose. Combien je regrette que M. William ne
l’ait pas connu et qu’il n’ait pas fait son portrait! Nous y perdons
trop. Quelle ressemblance! comme ce beau talent eût saisi cette belle
tête!
Je reviens de la rue Cherche-Midi, mon chemin d’angoisses. Hélas! que
cette maison indienne m’est triste, et cependant il y a quelque chose
qui fait que j’y vais: il y a sa femme, toute couverte à mes yeux de ce
nom. Plus rien à dire.
Soirée musicale, artiste italien, grands chants et chansonnettes, le
tout d’heureux effet sur ma chère malade, qui est, au demeurant,
facilement contente. Aussi je me méfie un peu de ses jugements, qui ne
sont que des sensations bienveillantes. Elle perçoit par le cœur, et
cette transposition de facultés...
* * * * *
Le 8.--Il est mort, le jeune malade, hier soir à onze heures. Il est
mort! Je savais qu’il allait mourir; j’avais toujours cette pensée
devant moi comme un fantôme, et me voilà interdite. Oh! toujours la mort
nous étonne, et celle-ci soulève en moi tant de souvenirs accablants! Le
genre de maladie, cette belle tête, les détails que j’ai recueillis sur
sa bonté, sa douceur, son attrayant, ce je ne sais quoi de certaines
natures à magnétiser tout le monde, l’affection de son valet de chambre,
sa fin chrétienne et pieuse: tout cela est d’une ressemblance touchante.
Je voudrais être la sœur de Charité qui a reçu son dernier soupir. Que
de fois j’ai rêvé d’être sœur de Charité, pour me trouver auprès des
mourants qui n’ont ni sœur ni famille! Leur tenir lieu de ce qui leur
manque d’aimant, soigner leurs souffrances et tourner leur âme à Dieu,
oh! la belle vocation de femme! J’ai souvent envié celle-là. Mais ni
celle-là ni une autre: toutes seront manquées. Il manque beaucoup de ne
se vouer à rien. Il semble que le bonheur soit dans l’indépendance, et
c’est le contraire.
* * * * *
Le 10.--On a renvoyé _Delphine_, avant que je l’aie achevé de lire. Je
n’en suis pas fâchée. Les livres, c’est cependant ma passion
intellectuelle; mais qu’il en est peu de mon goût, ou que j’en connais
peu! Ainsi des personnes. On n’en rencontre que bien rarement qui vous
plaisent. Vous et Maurice êtes toujours mes préférés. Je vous vois
au-dessus de tout ce que je vois. Vous êtes les deux hommes qui me
contentez le plus pleinement l’esprit. Oh! s’il ne vous manquait une
chose! et qu’en cela je souffre et souvent! Chaque fois qu’il en est
question, on fait après votre départ le relevé de vos principes et de
vos paroles avec un blâme d’autant plus pénible que je ne puis pas
l’écarter. Bien loin de là, je le donne dans ma conscience. La
conscience agit souvent à contre-cœur. Non, je ne puis entendre des
choses qui _lui_ font mal et qui vous font tort. J’ai entendu quelqu’un
vous traiter de fou à ce sujet. Vous vous aventurez, dit-on, étrangement
dans les questions religieuses. Je ne vous les vois pas aborder que je
n’éprouve les transes de cette mère d’un fils aveugle, lancé sur
l’Océan. Pardon de la comparaison, mon cher Jules, je la reprends.
Certes, vous ne manquez pas de vue, hormis de celle de la foi.
* * * * *
Le 16.--Rien que la date. J’écrirai demain. Cœur triste ce soir et tête
lasse.
* * * * *
Le 17.--Ce que j’aurais dit hier, je ne le dis pas aujourd’hui. Je vous
ai vu, nous avons causé, cela suffit au dégagement du cœur, à la
délivrance de la tête, ce poids fatigant de sentiments et de pensées que
nul autre que vous ne pouvait recevoir. Me voilà soulagée, mais je
souffre de ce que j’ai mis au jour.
... O fin de tout! fin de toutes choses et toujours des plus chères, et
sans cause connue souvent pour les sentiments du cœur, que par je ne
sais quel dissolvant qui s’y mêle. En s’unissant, il entre le grain de
séparation. Cruelle déception pour qui croyait aux affections
éternelles! Oh! que j’apprends! mais la science est amère.
... Qui me restera? Vous, ami de bronze. J’ai toujours cherché une
amitié forte et telle que la mort seule la pût renverser, bonheur et
malheur que j’ai eu, hélas! dans Maurice. Nulle femme n’a pu ni ne le
pourra remplacer; nulle, même la plus distinguée, n’a pu m’offrir cette
liaison d’intelligence et de goûts, cette relation large, unie et de
tenue. Rien de fixe, de durée, de vital dans les sentiments des femmes;
leurs attachements entre elles ne sont que de jolis nœuds de rubans. Je
les remarque, ces légères tendresses, dans toutes les amies. Ne
pouvons-nous donc pas nous aimer autrement? Je ne sais ni n’en connais
d’exemple au présent, pas même dans l’histoire. Oreste et Pylade n’ont
pas de sœurs. Cela m’impatiente quand j’y pense, et que vous autres ayez
au cœur une chose qui nous y manque. En revanche, nous avons le
dévouement.
Une belle voix, la seule agréable que j’aie entendue de ces voix des
rues de Paris, si misérables et boueuses. L’abjection de l’âme s’exprime
en tout.
... En général, nous sommes bien mal élevées, ce me semble, et tout
contrairement à notre destinée. Nous qui devons tant souffrir, on nous
laisse sans force; on ne cultive que nos nerfs et notre sensibilité, et
en sus la vanité; la religion, la morale pour la forme, sans la faire
passer comme direction dans l’esprit. Cela fait mal à voir, pauvres
petites filles!
* * * * *
Le 22.--Rien ne me choque plus rudement que l’injustice, que j’en sois
ou non l’objet. Je souffre d’une manière incroyable rien qu’à voir
donner raison à un enfant qui a tort et _vice versâ_. Le moindre
renversement de la vérité me déplaît. Cette susceptibilité est-elle un
défaut? Je ne sais. Personne ne m’a jamais avertie de rien. Mon père
m’aime trop pour me juger, pour me trouver aucune imperfection. Il faut
un œil ni trop loin ni trop près pour bien distinguer une âme et voir
ses défauts. Vous, Jules, êtes à parfaite distance pour me voir et ce
qui me manque. Il doit me manquer beaucoup. Je veux vous demander cela
avant de nous quitter; je veux avoir vos observations que je tiendrai
comme une preuve de votre affection. On se doit de perfectionner ce
qu’on aime. On le veut, on en parle même mal ou mal à propos...
* * * * *
Le 27.--Écrire des lettres de deuil, en lire et concerter avec ce pauvre
M. de M..., qui n’en peut plus à lui seul sous tant d’affaires et de
peines, c’est mon emploi de temps et de cœur depuis quelques jours, aux
dépens de mon Mémorandum. La mort de M. de Sainte-M... accroît tellement
le poids des peines de notre affligé, que je demeure tant que je puis
auprès de lui comme aide ou diversion. Bien souvent je surprends des
larmes dans ses yeux, qu’il détourne de sa femme pour ne pas se trahir.
Le terrible secret, qu’une mort dans le cœur vis-à-vis du cœur que cette
mort doit frapper! Marie est incapable en ce moment de supporter un tel
coup. Je ne sais tout ce qu’on peut craindre pour elle à cette annonce,
même en meilleur état de santé. Que deviendra-t-elle en apprenant
qu’elle a perdu son père, si bon, si aimable, si digne d’être aimé? Tout
ce qu’il y avait en lui d’attachant va la saisir éperdument comme les
étreintes d’un fantôme. Elle en aura des épouvantes de tendresse, ne
verra que de quoi se désoler et se trouver, par cette mort, la plus
malheureuse des filles. Au fond, elle tenait à son père, et ce fond est
si excellemment tendre! Elle n’a jamais méconnu les qualités distinguées
de son père, son élévation d’âme, de cœur, d’intelligence. L’homme rare
par tous ces endroits! Par sa droiture de principes, sa raison forte,
son amabilité, sa religion éclairée. J’aimais cette piété franche, gaie,
vive, toute militaire, l’homme des camps dans le service de Dieu, et que
la foi avait entièrement dompté. Maurice me l’avait dit, et je l’ai vu
de près. Il avait dû y avoir là un Othello, un caractère fort et
terrible. Certains traits de violence l’attestent et le trahissaient
encore quelquefois; mais en général cet homme était si contenu, que,
pour qui le connaissait, c’était un bel exemple de la puissance morale.
Et puis, qu’il était bon, doux, facile à vivre! C’est là, dans son
intérieur, dans ce coin sans draperie, qu’il se faisait bien voir, et de
façon à se faire aimer beaucoup. Il m’appelait sa fille, et je lui
donnais aussi bien tendrement le nom de père. Hélas! que sert de
multiplier ses affections? C’est se préparer des deuils. Je regrette
bien profondément M. de Sainte-M... Sa mémoire me sera toujours en
vénération et pieuse tendresse, comme un saint aimé.
* * * * *
Le 2 octobre.--Au retour de notre pose au Palais-Royal, je me repose
dans ma chambre et dans le souvenir de notre entretien. Une femme a dit
que l’amitié, c’était pour elle un canapé de velours dans un boudoir.
C’est bien cela, mais hors du boudoir, pour moi, et haut placé sur un
cap, par-dessus le monde. Cette situation à part de tout me plaît ainsi.
* * * * *
Le 3.--Détournée hier sur mon cap. Je ne reprends mon journal que pour
le clore, n’ayant plus liberté d’écrire en repos. C’est dimanche
aujourd’hui; heureusement j’ai puisé du calme et de la force à l’église,
pour soutenir un assaut accablant.