IV

Le 1er mai 1837.--C’est ici, mon ami, que je veux reprendre cette

correspondance intime qui nous plaît et qui nous est nécessaire, à toi

dans le monde, à moi dans ma solitude. J’ai regret de ne l’avoir pas

continuée, à présent que j’ai lu ta lettre où tu me dis pourquoi tu ne

m’avais pas répondu. Je craignais de t’ennuyer par les détails de ma

vie, et je vois que c’est le contraire. Plus de souci donc là-dessus,

plus de doute sur ton amitié ni sur rien de ton cœur si fraternel.

J’avais tort: tant mieux, je craignais que ce ne fût toi. En toute joie

et liberté reprenons notre causerie, cette causerie secrète, intime,

dérobée, qui s’arrête au moindre bruit, au moindre regard. Le cœur

n’aime pas d’être entendu dans ses confidences. Tu as raison quand tu

dis que je ruse un peu pour écrire mes cahiers; j’en ai bien lu quelque

chose à papa, mais non pas tout. Le bon père aurait peut-être quelque

souci de ce que je dis, de ce qui me vient parfois dans l’âme; un air

triste lui semblerait un chagrin. Cachons-lui ces petits nuages; il

n’est pas bon qu’il les voie et qu’il connaisse autre chose de moi que

le côté calme et serein. Une fille doit être si douce à son père! Nous

leur devons être à peu près ce que les anges sont à Dieu. Entre frères,

c’est différent, il y a moins d’égards et plus d’abandon. A toi donc le

cours de ma vie et de mon cœur, tel qu’il vient.

* * * * *

Le 2.--Deux lettres de Louise, jolies, tendres, mais tristes. La pauvre

amie est entourée de morts et pleure une voisine, la mère de Mélanie,

cette jeune fille dont je t’ai parlé, je crois. C’est cette pauvre

montagnarde qu’on a prise des champs pour l’habiller en demoiselle, la

faire élever à Toulouse où elle voit les dames de Villèle. Son éducation

a bien pris et la demoiselle croît à ravir sur la paysanne. Il y aura

deux vies dans sa vie. Je la trouve intéressante, surtout à présent que

la pauvre orpheline pleure sa mère et se désole dans ses grands salons

de n’avoir pas pu se trouver au chevet du lit de sa pauvre mère. Louise

me dit qu’elle ne reviendra pas à Rayssac, où il n’y a plus rien pour

elle, et qu’elle entrera au couvent. C’est le lieu des âmes tristes, ou

qui sont étrangères au monde, ou qui sont craintives et s’abritent là

comme dans un colombier.

* * * * *

Le 3.--Le rossignol chante, le ciel est beau, choses toutes nouvelles

dans ce printemps tardif. C’est de quoi dire un mot, mais je te quitte

pour des occupations utiles. Ceci n’est que passe-temps: joujou du cœur

qu’une plume, pour une femme! Vous autres hommes, c’est différent.

* * * * *

Le 4.--Rien que la date; je n’ai pu écrire ayant passé la journée à

Cahuzac, pauvre endroit qui d’ailleurs laisse peu à dire.

* * * * *

Le 5.--Pluie, vent froid, ciel d’hiver, le rossignol, qui de temps en

temps chante sous des feuilles mortes, c’est triste au mois de mai.

Aussi suis-je triste en moi, malgré moi. Je ne voudrais pas que mon âme

prît tant de part à l’état de l’air et des saisons, que, comme une

fleur, elle s’épanouisse ou se ferme au froid ou au soleil. Je ne le

comprends pas, mais il en est ainsi tant qu’elle est enfermée dans ce

pauvre vase du corps.

Pour me distraire, j’ai feuilleté Lamartine, le cher poëte. J’aime

l’hymne au rossignol et bien d’autres de ses _Harmonies_, mais que c’est

loin de l’effet que me faisaient ses _Méditations_! C’étaient des

ravissements, des extases; j’avais seize ans: que c’était beau! Le temps

change bien des choses. Le grand poëte ne me fait plus vibrer le cœur,

il ne m’a pas même pu distraire aujourd’hui.

Essayons autre chose, car il ne faut pas garder l’ennui qui ronge l’âme.

Je le compare à ces petits vers qui se logent dans le bois des chaises

et des meubles dont j’entends le crac-crac dans ma chambre quand ils

travaillent et mettent leur loge en poussière. Que faire donc? il ne

m’est pas bon d’écrire, de répandre je ne sais quoi de troublé. Que la

vase retombe au fond et puis que l’eau coule, pas plus tôt. Laissons

livres et plumes, je sais quelque chose de mieux. Cent fois je l’ai

essayé; c’est la prière, la prière qui me calme. Quand, devant Dieu, je

dis à mon âme: «Pourquoi êtes vous triste et pourquoi me troublez-vous?»

je ne sais quoi lui répond et fait qu’elle s’apaise à peu près comme

quand un enfant pleure et qu’il voit sa mère. C’est que la compassion et

tendresse divine est toute maternelle pour nous.

* * * * *

Le 6.--On avait défendu à saint Jean de Damas d’écrire à personne et,

pour avoir fait des vers pour un ami, il fut chassé de son couvent. Cela

m’a paru bien sévère; mais que de sagesse on y voit, quand, après ses

supplications et beaucoup d’humilité, le saint rentre en grâce, qu’on

lui ordonne d’écrire et d’employer ses talents à combattre les ennemis

de Jésus-Christ! Il fut trouvé assez fort pour entrer en lice alors

qu’il s’était dépouillé d’orgueil. Il écrivit contre les iconoclastes.

Oh! si tant d’écrivains illustres avaient commencé par une leçon

d’humilité, ils n’auraient pas fait tant d’erreurs ni tant de livres.

L’orgueil en fait bien éclore; aussi voyons les fruits qu’ils

produisent, dans combien d’égarements nous mènent les égarés!

Mais c’est trop étendu pour moi, ce chapitre de la science du mal:

j’aime mieux dire que j’ai cousu un drap de lit et que je cousais bien

des choses dans ma couture. Un drap prête bien à la réflexion: il va

recouvrir tant de monde, tant de sommeils si différents! peut-être celui

de la tombe. Qui sait s’il ne sera pas mon suaire, si ces points que je

fais ne seront pas décousus par les vers! Pendant ce temps, papa me

contait qu’il avait envoyé à mon insu une pièce de vers à Rayssac, et

j’ai vu la lettre où M. de Bayne en parlait et lui disait que c’était

bien. Un peu de vanité m’en venait, elle est tombée dans ma couture. A

présent je me dis que la pensée de la mort est bonne pour nous préserver

du péché. Elle modère la joie, tempère la tristesse, fait regarder comme

passé tout ce qui passe. J’ai d’excellentes méditations là-dessus dans

un livre que je viens de me procurer, la _Retraite_, du Père Judde. Que

j’aime ce livre et que j’ai d’obligation à celui qui me l’a fait

connaître!

* * * * *

Le 7.--Je ne sais quoi vint me détourner hier, lorsque je voulais te

parler de ma petite bibliothèque, des livres que j’ai, de ceux que je

voudrais avoir. Il me manque sainte Thérèse, ses lettres si

spirituellement pieuses. Je les ai vues chez une servante, la pauvre

fille! Mais qui sait? peut-être elle les comprend mieux que moi. Les

choses saintes sont à la portée du cœur et de toute intelligence pieuse.

J’ai remarqué cela bien souvent, et que telle personne qui paraît simple

aux yeux du monde, une ignorante, une Rose Dreuille, est infiniment

versée dans les choses intellectuelles, dans les choses de Dieu. Je

connais bien des gens d’esprit qui sont bêtes: comme deux messieurs qui

ne voulaient pas que Dieu fût bon parce qu’il nous donne des lois

gênantes, parce qu’il y a un enfer. Ils trouvent absurdes les lois du

jeûne, la croyance au péché originel, et bien bête la vénération des

images. Pauvres gens! qu’il s’en trouve de ceux qui font les entendus

sur ces choses sacrées, saints hiéroglyphes qu’ils lisent sans les

comprendre et qu’ils appellent folies!

Nos paysans s’en mêlent; l’un d’eux a cité le concile de Trente à notre

curé dans un cas où ce savoir lui seyait mal. Se mêler d’interpréter les

conciles et ne pas dire le _Pater_, quelle pitié! Voilà ce que font les

lumières dans nos campagnes, les lumières de l’alphabet; car c’est parce

qu’il sait lire que le peuple se croit savant. Monté sur l’orgueil, il

touche aux plus hautes choses, et regarde à sa portée ce qu’il devrait

contempler à genoux. Il veut voir, comprendre, saisir, et marche droit à

l’incrédulité. Il faut qu’on lui prouve la foi maintenant, lui qui

croyait tout. Ils ont bien perdu, nos paysans, dans leur contact avec

les livres, et qu’y ont-ils appris qu’une ignorance de plus, à

méconnaître leurs devoirs? Cela fait pitié pour ces pauvres gens. Il

vaudrait bien mieux qu’ils ne sussent pas lire, à moins qu’on ne leur

apprît en même temps quelles lectures leur sont bonnes. A la montagne, à

Rayssac, ils lisent tous, mais c’est le catéchisme, les livres de messe

et de piété. Voilà le but des écoles et ce qu’on y devrait enseigner: la

religion; faire de bons chrétiens. A Andillac et ailleurs, on apprend à

signer et à dire: _qué souy sapian_!

Mais cette digression m’a mené loin de mes livres dont je parlais. Ma

collection s’accroît; tantôt une fois et tantôt l’autre, je me procure

quelque chose. J’ai rapporté d’Alby le nouveau _Mois de Marie_ de l’abbé

Le Guillou, livre suave et doux, tout plein de fleurs de dévotion. J’en

lis tous les matins quelque chose. Nous faisons le mois de Marie dans

notre chambre devant une belle image de la Vierge, que Françoise a

donnée à Mimi. Au-dessus il y a un christ encadré qui nous vient de

notre grand’mère, plus haut sainte Thérèse, et puis plus haut le petit

tableau de l’Annonciation que tu connais, de sorte que l’œil suit toute

une ligne céleste dès qu’il regarde et s’élève: c’est une échelle qui

porte au ciel.

* * * * *

Le 5.--Que te dirai-je à présent? qu’il pleut, que le ciel ne veut pas

absolument nous sourire. Mai s’en ira, je le crains, sans soleil, sans

fleurs, sans verdure. Nos bois sont comme en hiver, secs et nus. Le

rossignol y chante quelquefois d’un air triste, et je le plains de

n’avoir pas un abri. C’est un temps de calamité, tout souffre. L’air est

malsain, on n’entend parler que de morts et de mourants. La grippe fait

bien des ravages. C’est un autre choléra qui décime presque la

population à certains endroits. A Toulouse, il est mort jusqu’à soixante

personnes par jour. Ici, rien n’arrive ni à nous ni à nos domestiques:

heureux que nous sommes, loin des villes et de leur contagion! Si bien

des choses nous manquent, celles dont nous jouissons sont bien douces,

et j’en bénis Dieu tous les jours; tous les jours, je me trouve heureuse

d’avoir des bois, des eaux, des prés, des moutons, des poules qui

pondent, de vivre enfin dans mon joli et tranquille Cayla avec une

famille qui m’aime. Qu’y a-t-il de plus doux au monde?

Il ne nous manque que toi, cher membre que le corps réclame. Quand

t’aurons-nous? Rien ne paraît s’arranger pour cela. Ainsi, nous

passerons la vie sans nous voir. C’est triste, mais résignons-nous à

tout ce que Dieu veut ou permet. J’aime beaucoup la Providence qui mène

si bien toutes choses et nous dispense de nous inquiéter des événements

de ce monde. Un jour nous saurons tout; un jour je saurai pourquoi nous

sommes séparés, nous deux qui voudrions être ensemble. Rapprochons-nous,

mon ami, rapprochons-nous de cœur et de pensée en nous écrivant l’un à

l’autre. Cette communication est bien douce, ces épanchements soulagent,

purifient même l’âme comme une eau courante emporte son limon.

Pour moi, je me trouve mieux après que je me suis laissée couler ici. Je

dis ici, parce que j’y laisse l’intime, sans trop regarder ce que c’est,

même sans le savoir quelquefois. Ce qui se passe en moi m’est inconnu à

certains moments; ignorance sans doute de l’être humain. J’ai si peu vu,

si peu connu en bien comme en mal! Cependant, je ne suis pas un enfant.

J’aime bien d’écrire à Louise, mais ce n’est pas comme à toi;

d’ailleurs, mes lettres sont vues et le cœur n’est pas un livre qu’on

veuille ouvrir au public. Merci donc d’aimer ma correspondance, de me

donner le plaisir innocent et tout fraternel de te dire bien souvent que

je t’aime de cette affection vive, tendre et pure, qui vient de la

charité. C’est ainsi qu’on s’aime bien; c’est ainsi que Jésus-Christ

nous a aimés et veut que nous aimions nos frères.

* * * * *

Le 9.--Une journée passée à étendre une lessive laisse peu à dire. C’est

cependant assez joli que d’étendre du linge blanc sur l’herbe ou de le

voir flotter sur des cordes. On est, si l’on veut, la Nausicaa d’Homère

ou une de ces princesses de la Bible qui lavaient les tuniques de leurs

frères. Nous avons un lavoir, que tu n’as pas vu, à la Moulinasse, assez

grand et plein d’eau, qui embellit cet enfoncement et attire les oiseaux

qui aiment le frais pour chanter.

Notre Cayla est bien changé et change tous les jours. Tu ne verras plus

le blanc pigeonnier de la côte, ni la petite porte de la terrasse, ni le

corridor et le _fenestroun_ où nous mesurions notre taille quand nous

étions petits. Tout cela est disparu et fait place à de grandes

croisées, à de grands salons. C’est plus joli, ces choses nouvelles,

mais pourquoi est-ce que je regrette les vieilles et replace de cœur les

portes ôtées, les pierres tombées? Mes pieds même ne se font pas à ces

marches neuves, ils vont suivant leur coutume et font des faux pas où

ils n’ont pas passé tout petits. Quel sera le premier cercueil qui

sortira par ces portes neuves? Soit nouvelles ou anciennes, toutes ont

leurs dimensions pour cela, comme tout nid a son ouverture. Voilà qui

désenchante cette demeure d’un jour et fait lever les yeux vers cette

habitation qui n’est pas bâtie de main d’homme.

Une lettre de Marie nous est venue. Je signale toujours une lettre comme

l’arrivée d’un ami. Celles de Marie sont gracieuses, toutes pleines de

nouvelles, de petites choses du monde. Aujourd’hui elle nous annonce

l’arrivée de M. Vialar, l’Africain, et celle d’un prince arabe: choses

curieuses pour le pays et pour ceux qui savent voir les choses dans les

hommes. Que ne fait pas voir un Africain à Gaillac et un Gaillacois en

Afrique! La Providence qui mène tout n’aura pas fait pour rien

rencontrer ces deux hommes et tiré l’Arabe de son désert pour lui faire

voir notre France, notre civilisation, nos arts, nos mœurs, nos belles

cathédrales.

* * * * *

Le 10.--Une lettre écrite à Louise, mes prières, des occupations de

ménage, voilà ma journée. Comme je descendais un chaudron du feu, papa

m’a dit qu’il n’aimait pas de me voir faire de ces choses; mais j’ai

pensé à saint Bonaventure qui lavait la vaisselle de son couvent quand

on alla lui porter, je crois, le chapeau de cardinal.--En ce monde, il

n’y a rien de bas que le péché qui nous dégrade aux yeux de Dieu. Ainsi,

mon chaudron m’a fait faire une réflexion salutaire qui me servira à

faire sans dégoût certaines choses dégoûtantes, comme de me noircir les

mains à la cuisine. Bonsoir; demain matin je vais me confesser. Le vent

du nord a soufflé tout le jour, nos journaliers grelottaient dans les

champs. Faut-il voir l’hiver au mois de mai!

Depuis hier je n’ai pas eu le temps de m’arrêter pour écrire. C’est une

privation pour moi de ne pas toucher ma plume, comme pour un musicien de

ne pas toucher son instrument. C’est ma lyre à moi, que ma plume; je

l’aime comme une amie, rien ne peut m’en détacher. Il y a entre elle et

moi comme un aimant.

Aux flots revient le navire,

La colombe à ses amours;

A toi je reviens, ma lyre,

A toi je reviens toujours.

Dieu, de qui tu viens, sans doute,

Te fit la voix de mon cœur,

Et je lui chante, en ma route,

Comme l’oiseau voyageur.

Je compose mon cantique

Des simples chants des hameaux;

Je recueille la musique

Qu’en passant font les ruisseaux;

J’écoute le bruit qui tombe

Avec le jour dans les bois,

Les soupirs de la colombe

Et le tonnerre aux cent voix.

J’écoute quand il s’éveille

Ce qu’au berceau dit l’enfant,

Ce qu’aux roses dit l’abeille,

Ce qu’aux forêts dit le vent.

J’écoute dans les églises

Ce que l’orgue chante à Dieu,

Quand les vierges sont assises

A la table du saint lieu.

Ames du ciel amoureuses,

J’écoute aussi vos désirs,

Et prends des hymnes pieuses

Dans chacun de vos soupirs.

La poésie irait grand train si je la laissais faire; mais demain c’est

la Pentecôte, grande fête qui dispose au recueillement, qui fait taire

l’âme pour prier et demander l’esprit saint, l’esprit d’amour et

d’intelligence qui fait connaître et aimer Dieu. Je vais donc entrer

dans mon cénacle, ma chambrette; plus rien du dehors, s’il est possible.

Mais encore je pense à toi, pauvre errant dans le monde. Si tu savais

comme je te voudrais avec nous! Que Dieu veuille un jour t’amener, te

rendre à la société des frères!

* * * * *

Le 13.--Je reviens ici le lundi de la Pentecôte, sans m’arrêter au jour

d’hier, si grand, si divin; causons un peu d’à présent, du temps que je

fais lire Miou, mon écolière. A elle l’oreille, ici le cœur; mais je

suis souvent détournée pour la reprendre. Cette enfant a l’intelligence

lente et molle, de sorte qu’il faut être là sans cesse à l’exciter.

Patience et persévérance: avec cela nous ferons quelque chose de Miou,

non pas un esprit orné, mais une intelligence chrétienne, qui sache

pourquoi Dieu l’a mise au monde. Pauvre petite! elle ne le savait pas du

tout naguère. Que nous sommes ignorants, que nous le sommes tous en

naissant! Un Lamennais n’en aurait pas su plus que Miou à dix ans, si on

ne lui eût pas appris davantage. Cela me semble ainsi, et que notre

intelligence ne se développe que par l’instruction, comme le bois ne

s’allume que par le contact du feu.

J’aime assez d’instruire les petits enfants, de leur faire le

catéchisme. C’est un plaisir et même un devoir d’instruire tous ces

pauvres chrétiens. On peut faire les missionnaires à tout moment dans

nos campagnes, et je doute que des sauvages en sachent moins en fait de

religion que certains de nos paysans. Notre cuisinière, Marianne, voyait

des _cochons_ dans les commandements. Un autre croit que faire son salut

c’est se saluer, et cent autres bêtises qui font pitié. Mais Dieu est

bon, et ce n’est pas précisément l’ignorance qu’il punira. On doit bien

plus craindre pour les génies qui s’égarent, pour ceux qui savent la loi

et ne veulent pas la suivre, pour ces aveugles qui ferment les yeux au

jour. Oh! que ceux-là me font pitié! qu’ils sont à plaindre! On voit

leur sort dans la parabole de la vigne et de l’arbre stérile. Je

l’écrirais, mais tu sais cela.

Un chagrin: nous avons Trilby malade, si malade que la pauvre bête en

mourra. Je l’aime, ma petite chienne, si gentille. Je me souviens aussi

que tu l’aimais et la caressais, l’appelant _coquine_. Tout plein de

souvenirs s’attachent à Trilbette et me la font regretter. Petites et

grandes affections, tout nous quitte et meurt à son tour. Notre cœur est

comme un arbre entouré de feuilles mortes.

Le pasteur est venu nous voir. Je ne t’ai pas dit grand’chose de lui.

C’est un homme bon et simple, instruit de ses devoirs, parlant mieux de

Dieu que du monde qu’il connaît peu. Aussi ne brille-t-il pas dans un

cercle; sa conversation est commune et lui fait trouver peu d’esprit par

ceux qui ne connaissent pas un esprit de prêtre. Il fait le bien dans la

paroisse; sa douceur lui gagne des âmes. C’est notre père à présent. Je

le trouve jeune après M. Bories. Il me manque cette parole forte et

puissante qui me soutenait; mais Dieu me l’a ôtée, il sait pourquoi.

Soumettons-nous et marchons comme un enfant, sans regarder la main qui

nous mène. Au demeurant, je ne me plains pas; il parle bien, très-bien

pour les âmes calmes. Jamais Andillac n’eut une si douce éloquence,

c’est le Massillon du pays. Mais Dieu seul peut apaiser les troubles de

l’âme. Si tu t’étais fait prêtre, tu saurais cela, et je t’aurais

demandé conseil; mais je ne puis rien dire à Maurice. Ah! pauvre ami,

que je le regrette! que je voudrais passer de la confiance du cœur à

celle de l’âme! Il y aurait dans cette ouverture quelque chose de bien

spirituellement doux. La mère de saint François de Sales se confessait à

son fils; des sœurs se sont confessées à leurs frères. Il est beau de

voir la nature se perdre ainsi dans la grâce.

On vient de m’apporter un jeune pigeon que je veux garder, et priver, et

caresser; il me remplacera Trilby. Ce pauvre cœur veut toujours quelque

chose à aimer; quand une lui manque, il en prend une autre. Je remarque

cela, et que sans interruption nous aimons, ce qui marque notre fin pour

un amour éternel. Rien ne me fait mieux... Papa est venu me faire couper

le mot entre les dents. Je recommence. Rien ne me fait mieux comprendre

le ciel que de me le figurer comme le lieu de l’amour; car ici nous

n’aimons pas un instant sans bonheur; que sera-ce d’aimer sans fin?

* * * * *

Le 16.--Je viens de faire une découverte. En feuilletant un vieux livre

de piété, l’_Ange conducteur_, j’ai trouvé les litanies de la Providence

qu’on dit que Rousseau aimait tant, et celles de l’Enfant Jésus, simples

et sublimes comme cette divine enfance. J’ai remarqué ceci: «Enfant qui

pleurez dans le berceau, Enfant qui tonnez du haut des cieux, Enfant qui

réparez la grâce de la terre, Enfant qui êtes le chef des anges», et

mille autres dénominations et invocations gracieuses. Si jamais

j’exécute un projet que j’ai, ces litanies seront mises sous les yeux

des enfants. Mon pigeon me vole dessus et piaule si tendrement pour que

je le mette au nid, que je te quitte.

* * * * *

Le 17.--Un beau soleil levant nous fait espérer un beau jour, chose rare

en ce mois de mai. Jamais printemps plus froid, plus aride, plus triste.

Cela fait mal à tout: les poulets ni les fleurs ne naissent pas, ni les

pensées riantes non plus.

Aujourd’hui, de bonne heure, j’ai été à Vieux visiter les reliques des

saints, et en particulier de saint Eugène, mon patron. Tu sais que le

saint évêque fut exilé de Carthage dans les Gaules, par un prince arien.

Il vint à Alby, de là à Vieux, où il bâtit un monastère où se réunirent

beaucoup de saints. C’est aujourd’hui le Moulin de Latour. Je voudrais

que ceux qui viennent moudre là sussent la pieuse vénération qui est due

à ce lieu; mais la plupart l’ignorent. On ne sait même plus pourquoi il

se fait des processions, à Vieux, de toutes les paroisses du pays. Je

l’ai expliqué à Miou, qui m’accompagnait et qui comprend peut-être à

présent ce que c’est que des reliques, et ce qu’on fait devant ces

pavillons où elles sont exposées.

J’aime ces pèlerinages, restes de la foi antique; mais ce n’est plus le

temps aujourd’hui de ces choses, l’esprit en est mort pour le grand

nombre. On allait à Vieux en prière, on n’y va plus qu’en promenade.

Cependant si M. le curé ne fait pas cette procession, il sera cause de

la grêle. La crédulité abonde où la foi disparaît. Nous avons pourtant

quelques bonnes âmes bien dignes de plaire aux saints, comme Rose

Dreuille, la Durelle qui sait méditer, qui a tant appris sur le

chapelet, puis Françon de Gaillard et sa fille Jacquette, si recueillie

à l’église.

Cette sainte escorte ne m’accompagnait pas; j’étais seule avec mon bon

ange et Miou. La messe entendue, mes prières faites, je suis partie avec

une espérance de plus. J’étais venue demander quelque chose à saint

Eugène. Les saints sont nos frères. Si tu étais tout-puissant, ne

m’accorderais-tu pas ce que je te demanderais? C’est ce que j’ai pensé

en invoquant saint Eugène, qui, de plus, est mon patron. Nous avons si

peu en ce monde, au moins espérons en l’autre.

* * * * *

Le 20.--Trois lettres nous sont venues: une d’Euphrasie, une

d’Antoinette et une de Félicité, bien triste. Te voilà malade, pauvre

Maurice, voilà pourquoi tu ne nous écrivais pas. Mon Dieu! que je

voudrais être là tout près, te voir, te toucher, te soigner! Tu es bien

soigné, sans doute; mais tu as besoin d’une sœur. Je le sais, je le

sens. Si jamais j’ai désiré te voir, c’est bien l’heure. Faut-il que

toujours le malheur t’amène! tantôt la révolution, tantôt le choléra, à

présent ton mal. Le plaisir de nous voir serait-il trop doux? Dieu ne

veut pas de parfait bonheur en ce monde. Tous ces jours-ci je pensais:

si Maurice arrivait aux vacances, quelle joie! que papa serait heureux!

Et voilà que tout ce bonheur s’en va dans une maladie. Mais arrive,

viens; l’air du Cayla, le lait d’ânesse, le repos vont te guérir. J’ai

regret de ne t’avoir pas répondu; je serai peut-être cause de quelque

pensée triste, de quelque doute qui t’aura fait mal. Tu auras cru que je

ne voulais plus t’écrire, que je ne voulais plus de ton amitié. Je

t’écrivais ici tous les jours, mais je voulais te donner le temps de

désirer une lettre: ce délai t’aurait fait répondre plus vite une autre

fois. Laissons tout cela maintenant, ne parlons plus du passé. Nous

allons nous voir, nous entendre, et tout expliquer.

* * * * *

Le 22.--Pas d’écriture hier. La journée du dimanche se passe à l’église

ou sur les chemins. Le soir, je suis fatiguée; à peine si j’ai lu après

souper un peu de l’_Histoire de l’Église_, mais j’ai beaucoup pensé à

toi pourtant, Dieu le sait. J’ai demandé à Rose de prier pour toi. Elle

m’a promis de le faire. Cela m’a fait plaisir; depuis je suis plus

tranquille, parce que je crois que la prière est toute-puissante. J’en

sais une preuve dans un petit enfant guéri subitement d’une cécité

complète. Cette histoire est jolie, il faut que je te la conte. Il y

avait à Ouillas, dans un couvent de nos montagnes, une jeune fille,

pensionnaire si pieuse, si douce, si innocente, que tout le monde

l’aimait et la vénérait comme un ange. On dit que son confesseur, M.

Chabbert, que nous avons eu pour curé, la trouva si pure, qu’il lui fit

faire sa première communion sans l’absoudre. Elle mourut à quatorze ans,

en si grande vénération et amitié de ses compagnes que, l’une après

l’autre, elles vont chaque jour visiter sa tombe toute blanche de lis

dans la saison des fleurs, et lui demander ce dont elles ont besoin, et

plus d’une fois la sainte a exaucé leur prière. Depuis deux ans le

concours se faisait au cimetière, lorsqu’une pauvre femme, venant

ramasser du bois tout auprès avec son petit garçon aveugle, se souvint

des merveilles qu’on racontait de Marie, et l’idée lui vint de mener son

enfant sur la tombe et de demander sa guérison. Voici à peu près sa

prière:

«Petite sainte Marie, vous que j’ai vue si bonne et si compatissante,

écoutez-moi à présent du Paradis où vous êtes; rendez la vue à mon fils;

que Dieu m’accorde par vous cette grâce!»

A peine est-ce dit, la pauvre mère, encore à genoux, entend son petit

s’écrier qu’il y voit: _ay, mama, té bési_! Des croûtes qui fermaient

ses yeux sont tombées; la même plaie couvrait la tête, ne laissant pas

voir un cheveu, et huit jours après la pauvre mère faisait voir à tout

le monde son enfant aux beaux yeux et aux jolies boucles blondes.

Je tiens cela de Mlle Carayon d’Alby qui a vu l’enfant aveugle et

l’enfant guéri miraculeusement. C’est une histoire charmante, que je

crois de tout mon cœur, et qui me donnerait envie d’aller à Ouillas pour

demander aussi quelque chose que je demanderais avec toute la ferveur de

mon âme.

J’attendais de tes nouvelles ce matin. Félicité nous dit que tu dois

nous écrire en même temps qu’elle; mais pas de lettre, ce retard nous

met en peine. Qui sait? peut-être es-tu plus souffrant. Le temps n’est

pas bon pour toi: toujours froid ou pluie. Il va bien me tarder qu’il

fasse beau, que le printemps paraisse, que l’air soit doux. Depuis hier

j’ai fait bien des baromètres. C’est ce rude hiver, cet air froid et

malsain qui t’ont fait mal.

J’ai fort grondé mon écolière qui manque souvent de respect à sa mère.

Pour lui faire impression, je lui ai cité ce trait de dix enfants

maudits par leur mère, que saint Augustin avait vus à Hippone dans un

tremblement et un état affreux. Miou a paru touchée; peut-être en

sera-t-elle plus obéissante quand elle sera tentée de dire _non_ à sa

mère. Je me souviens comme ces enfants maudits me faisaient peur. La

désobéissance fut le premier vice de l’homme, c’est le premier défaut de

l’enfant: il trouve un maudit plaisir dans tout ce qu’on lui défend.

Nous portons tous ce trait de notre premier père. Il n’y a que l’Enfant

Jésus duquel on ait pu dire qu’il était soumis et obéissant. Ce serait

un beau modèle à présenter à l’enfance que cette enfance divine avec ses

vertus, ses grâces, dont quelque pieux Raphaël ferait ressortir les

traits. J’ai pensé cela bien souvent, et formé mon groupe de saints

enfants du Vieux et du Nouveau Testament: Joseph, Samuel, Jean-Baptiste,

mené à trois ans au désert; Cyrille, qui mourut martyr à cinq ans; le

frère de sainte Thérèse, qui bâtissait de petits oratoires à sa sœur; la

vierge Eulalie. Non, elle est trop grande à douze ans parmi ces tailles

enfantines; mais je trouverais bien quelque autre petite sainte à

encadrer. Tout cela parsemé de fleurs, d’oiseaux, de perles, ferait un

joli petit tableau pour l’enfance. Quelque chose me dit d’en faire un

livre, comme je t’en ai parlé dans le temps. Je ne sais pourquoi je n’ai

jamais pu me défaire de cette idée; au contraire, elle se présente plus

souvent que jamais.

* * * * *

Le 27.--Rien ici depuis plusieurs jours; mais j’ai bien écrit ailleurs,

car je me sens le besoin de me répandre quelque part, j’ai fait cela

avec Louise et devant Dieu: pour se consoler, rien de mieux que la foi

pour l’âme, l’amitié pour le cœur. Tu sais ce qui m’attriste, c’est de

penser que tu as été bien malade, que tu l’es encore. Qui sait? à cent

lieues de distance! Mon Dieu, que cet éloignement fait souffrir! Je ne

puis pas même savoir où tu es, et je voudrais tout savoir. Le cœur en

peine se fait bien désireux et bien souffrant.

Voilà ma journée: ce matin à la messe, écrire à Louise, lire un peu, et

puis dans ma chambrette. Oh! je ne dis pas tout ce que j’y fais. J’ai

des fleurs dans un gobelet; j’en ai longtemps regardé deux dont l’une

penchait sur l’autre qui lui ouvrait son calice. C’était doux à

considérer et à se représenter, l’épanchement de l’amitié dans ces deux

petites fleurettes. Ce sont des stellaires, petites fleurs blanches à

longue tige des plus gracieuses de nos champs. On les trouve le long des

haies, parmi le gazon. Il y en a dans le chemin du moulin, à l’abri d’un

tertre tout parsemé de leurs petites têtes blanches. C’est ma fleur de

prédilection. J’en ai mis devant notre image de la Vierge. Je voudrais

qu’elles y fussent quand tu viendras, et te faire voir les deux fleurs

amies. Douce image qui des deux côtés est charmante quand je pense

qu’une sœur est fleur de dessous. Je crois, mon ami, que tu ne diras pas

non. Cher Maurice, nous allons nous voir, nous entendre! Ces cinq ans

d’absence vont se retrouver dans nos entretiens, nos causeries, nos

dires de tout instant.

* * * * *

Le 29.--Depuis deux jours je ne t’ai rien dit, cher Maurice; je n’ai pu

mettre ici rien de ce qui m’est venu en idées, en événements, en

craintes, en espérances, en tristesses, en bonheur. Quel livre de tout

cela! Deux jours de vie sont longs et pleins quelquefois, et même tous,

si l’on veut s’arrêter à tout ce qui se présente. La vie est comme un

chemin bordé de fleurs, d’arbres, de buissons, d’herbes, de mille choses

qui fixeraient sans fin l’œil du voyageur; mais il passe. Oh! oui,

passons sans trop nous arrêter à ce qu’on voit sur terre, où tout se

flétrit et meurt. Regardons en haut, fixons les cieux, les étoiles;

passons de là aux cieux qui ne passeront pas. La contemplation de la

nature mène là; des objets sensibles, l’âme monte aux régions de la foi

et voit la création d’en haut, et le monde alors paraît tout différent.

_Que la terre est petite à qui la voit des cieux!_ a dit Delille après

un saint, car les saints avec les poëtes se rencontrent quelquefois.

Rien n’est plus vrai que cette petitesse de la terre, vue de la sorte

par l’œil de l’âme qui sait se placer comme il faut pour bien voir.

Ainsi Bossuet a jugé du néant des grandeurs; ainsi les saints ont foulé

aux pieds ce qui brillait aux autres hommes, fortune, plaisirs, gloire,

et se sont fait traiter de fous par leur singulière sagesse.

* * * * *

[Sans date.]--Enfin une de tes lettres! Tu es mieux, presque guéri, tu

vas arriver. Je suis contente, heureuse; je bénis Dieu cent fois de ces

bonnes nouvelles, et je reprends mon écriture demeurée là depuis

plusieurs jours. Je souffrais, je souffre encore, mais ce n’est qu’un

reste, un malaise qui va finir; même je ne sais pas ce que c’est, ni ce

que j’ai de malade: ce n’est ni tête, ni estomac, ni poitrine, rien du

corps; c’est donc l’âme, pauvre âme infirme!

* * * * *

Juin.--Deux visites, deux personnes que j’aime et qui nous feront

plaisir tant qu’elles voudront demeurer. On n’en dit pas autant de tous

les visiteurs; mais Élisa F... est bonne, spirituelle; sa cousine, A...,

fort douce, et, sans être belle, un charme de jeunesse qui fait que je

la trouve bien. Ma chambrette leur est cédée, ce qui fait que j’y

viendrai moins souvent. Cependant, de temps en temps, je m’échappe et

viens ici, comme à présent, pour écrire, lire ou prier, trois choses qui

me sont utiles. De temps en temps, l’âme a besoin de se trouver en

solitude, de se recueillir loin de tout bruit. C’est ce que je viens

faire ici. J’ai écrit à Félicité, répondu à Gabrielle, qui m’a demandé

avec empressement de tes nouvelles dès qu’elle t’a su malade. Ces

témoignages d’amitié me touchent et me font bénir Dieu d’être aimée.

L’amitié est chose si douce! Elle se mêle à la joie et vient adoucir

l’affliction. Marie de Thézac a montré aussi le même intérêt. Au moins,

tu as des amis.

V

Le 26 janvier 1838.--Je rentre pour la première fois dans cette

chambrette où tu étais encore ce matin. Que la chambre d’un absent est

triste! On le voit partout sans le trouver nulle part. Voilà tes

souliers sous le lit, ta table toute garnie, le miroir suspendu au clou,

les livres que tu lisais hier au soir avant de t’endormir, et moi qui

t’embrassais, te touchais, te voyais. Qu’est-ce que ce monde où tout

disparaît? Maurice, mon cher Maurice, oh! que j’ai besoin de toi et de

Dieu! Aussi en te quittant suis-je allée à l’église où l’on peut prier

et pleurer à son aise. Comment fais-tu, toi qui ne pries pas, quand tu

es triste, quand tu as le cœur brisé? Pour moi, je sens que j’ai besoin

d’une consolation surhumaine, qu’il faut Dieu pour ami quand ce qu’on

aime fait souffrir.

Que s’est-il passé aujourd’hui pour l’écrire? Rien que ton départ, je

n’ai vu que toi s’en allant, que cette croix où nous nous sommes

quittés. Quand le roi serait venu, je ne m’en soucierais pas; mais je

n’ai vu personne que Jeannot ramenant vos chevaux. J’étais à la fenêtre

et suis rentrée; il me semblait voir le retour d’un convoi.

Voilà le soir, la fin d’une journée bien longue, bien triste. Bonsoir;

tu peux presque m’entendre encore, tu n’es pas trop loin; mais demain,

après-demain, toujours plus loin, plus loin!

* * * * *

Le 27.--Où es-tu ce matin? Après cet appel, je m’en vais d’ici, comme

pour te chercher par-ci par-là, où nous étions ensemble.

Je n’ai fait que coudre et repasser; peu lu, seulement le bon vieux

saint François de Sales, au chapitre des amitiés. C’était bien le mien;

le cœur cherche toujours sa pâture. Moi, je vivrais d’aimer: soit père,

frères, sœur, il me faut quelque chose.

Le dimanche, que dire quand le pasteur ne prêche pas? C’est la manne de

notre désert que cette parole du ciel, qui tombe douce et blanche, d’un

goût simple et pur que j’aime. Je suis revenue à jeun d’Andillac, mais

j’ai lu Bossuet, ces beaux sermons tout signetés de ta main. J’ai laissé

ces papiers, souvent avec ma marque par-dessus. Ainsi, nous nous

rencontrons partout comme les deux yeux; ce que tu vois beau, je le vois

beau; le bon Dieu nous a fait une partie d’âme bien ressemblante à nous

deux.

* * * * *

Le 28.--Te voilà sans doute parti de Toulouse; tu roules, tu t’en vas,

tu t’éloignes. Au moins que tu ne tousses pas en chemin, qu’il ne fasse

pas froid, qu’il n’arrive pas d’accidents!!! «Que lui arrivera-t-il, ô

mon Dieu! je n’en sais rien; tout ce que je sais, c’est qu’il n’arrivera

rien que vous n’ayez réglé, prévu et ordonné de toute éternité. Cela me

suffit, mon Dieu, cela me suffit. J’adore vos desseins éternels et

impénétrables, je m’y soumets de tout mon cœur, pour l’amour de vous. Je

veux tout, j’accepte tout, je vous fais un sacrifice de tout et j’unis

ce sacrifice à celui de Jésus-Christ mon Sauveur. Je vous demande en son

nom la parfaite soumission pour tout ce que vous voulez et permettez

qu’il arrive. Que la très-juste, très-élevée et très-aimable volonté de

Dieu soit accomplie en toute chose.» Prière de Madame Élisabeth, dans la

tour du Temple, dite bien souvent par moi dans la chambrette.

Je vais écrire à nos cousines Saint-Hilaire, puis nous irons à Cahuzac,

avec Mimi, voir Françon qui est bien malade.

* * * * *

Le 29.--Le tonnerre, la grêle, un jour d’automne ce matin; un temps

d’été à présent, le soleil est chaud et lourd. Quelle variation dans le

ciel et dans toutes choses! Tout était glace, il y a quinze jours, et tu

étais ici: ce n’est pas le froid que je regrette. Oh! ce vent du nord

qui sifflait me faisait un plaisir! Je le bénissais chaque fois que je

passais en grelottant à la salle. Cependant il te fallait partir, j’y

consentais pour celle qui t’attendait à Paris, il faut savoir se séparer

en ce monde. Que ne puis-je savoir où tu es, quel point tu touches, quel

chemin tu fais, pour te joindre, t’embrasser! Que n’ai-je le bras assez

long pour atteindre tous ceux que j’aime! Je conçois que Dieu, qui est

amour, soit partout.

Le pasteur nous est venu voir; sa visite m’a fait plaisir; j’aime sa

petite causerie qui ne s’étend pas plus loin que sa paroisse, et ne

fatigue pas pour la suivre tant que l’esprit soit abattu. Je ne sais ce

que j’ai gribouillé, mes idées sont gênées, mal à l’aise, comme prises à

la patte, et se débattant bizarrement dans ma tête. Les laisser faire?

Non, je m’en vais après un tendre bonsoir.

* * * * *

Le 31.--Je me suis trouvé une drôle d’affection. Bête de cœur qui se

prend à tout! Le dirai-je? J’aime ces trois sangsues qui sont sur la

cheminée. Je ne voudrais ni les donner ni les voir mourir; je les change

d’eau tous les jours, avec grande attention qu’il n’en tombe aucune.

Quand je ne les vois pas toutes, je prends la fiole et regarde ce qui se

passe dedans, et autres signes d’affection non douteux, et cela parce

que ces sangsues ont été apportées pour Charles, que Charles est venu

avec Caroline et que Caroline est venue pour toi. Drôle d’enchaînement

qui me fait rire sur ce que le cœur enfile. Que de choses! C’est

plaisant d’y penser et de te voir parmi des sangsues. Impossible même de

vous séparer encore; ces bêtes me marquent le temps froid ou chaud, la

pluie, le soleil, et sans cesse je les consulte depuis que tu es parti.

Par bonheur la fiole a toujours marqué beau. Nous disons mille fois:

«Maurice sera arrivé sans rhume, sans froid, sans pluie.» Voilà, mon

ami, comme nous pensons à toi, comme tout nous y fait penser.

* * * * *

Le 1er février.--Jour nébuleux, sombre, triste au dehors et au dedans.

Je m’ennuie plus que de coutume, et comme je ne veux pas m’ennuyer, j’ai

pris la couture pour tuer cela à coups d’aiguille; mais le vilain

serpent remue encore, quoique je lui aie coupé tête et queue,

c’est-à-dire tranché la paresse et les molles pensées. Le cœur

s’affaiblit sur ces impressions de tristesse, et cela fait mal. Oh! si

je savais la musique! On dit que c’est si bon, si doux pour les malaises

de l’âme.

* * * * *

Le 2 (vendredi).--Voici huit jours que tu es parti, à la même heure. Je

vais passer par le chemin où nous nous sommes quittés. C’est la

Chandeleur, je vais à la messe avec mon cierge.

Nous arrivons d’Andillac avec une lettre de Félicité; il y en avait une

pour toi de Caroline, que j’ai renvoyée en y glissant un mot pour la

chère sœur. Je puis bien l’appeler ainsi, au point où nous en sommes; ce

n’est qu’anticiper sur quelques mois, j’espère. Qui sait cependant? J’ai

toujours le cœur en crainte sur cette affaire et sur toi, mauvais

artisan de bonheur. Je crains que tu n’achèves pas celui-là, que tu

laisses là le dernier anneau de cette chaîne qui t’unirait pour

toujours... _Toujours_ me semble effrayant pour toi, aigle indépendant,

vagabond. Comment te fixer dans ton aire?...

Ce chapitre n’est pas le seul. Dieu sait ceux que je trouve en toi, qui

me déplaisent, qui m’attristent. Si du cœur nous passons à l’âme, oh!

c’est là, c’est là!... Mais que sert de dire et d’observer et de se

plaindre? Je ne me sens pas assez sainte pour te convertir ni assez

forte pour t’entraîner. Dieu seul peut faire cela. Je l’en prie bien,

car mon bonheur y est attaché. Tu ne le conçois pas peut-être, tu ne

vois pas avec ton œil philosophique les larmes d’un œil chrétien qui

pleure une âme qui se perd, une âme qu’on aime tant, une âme de frère,

sœur de la vôtre. Tout cela fait qu’on se lamente comme Jérémie.

Voilà cette journée qui finit avec de la neige. Je suis heureuse de te

savoir arrivé à présent que le froid revient. Pourvu que tu ne prennes

pas mal dans tes courses, que ta poitrine aille bien, que M. d’A... ne

te fasse pas trop veiller en te racontant ses ennuis. Mille soucis me

viennent, m’attristent, mille pensées me viennent et tombent à flocons

sur Paris.

J’ai trouvé dans des chiffons de papier ma première poésie, je la mets

là. J’y mets tout ce que je rencontre, que je te ferais voir si tu étais

ici. Que tu n’y sois plus, ce me semble impossible; je me dis que tu vas

revenir, et cependant tu es bien loin, et tes souliers, ces deux pieds

vides que tu as dans ta chambre, ne bougent pas. Je les regarde, je les

aime presque autant que ce petit soulier rose que tu me lisais l’autre

jour dans Hugo. Le cœur se fourre partout, dans un soulier, dans une

fiole; on dirait qu’il est bien bête. Ne le dis-tu pas?

* * * * *

Le 3.--J’ai commencé ma journée par me garnir une quenouille bien ronde,

bien bombée, bien coquette avec son nœud de ruban. Là, je vais filer

avec un petit fuseau. Il faut varier travail et distractions; lasse du

bas, je prends l’aiguille, puis la quenouille, puis un livre. Ainsi le

temps passe et nous emporte sur sa croupe.

Éran vient d’arriver. Il me tardait de le voir, de savoir quel jour tu

étais parti de Gaillac. C’est donc vendredi, le même jour que d’ici. Ce

fut un vendredi aussi que tu partis pour la Bretagne. Ce jour n’est pas

heureux, maman mourut un vendredi, et d’autres événements tristes que

j’ai remarqués. Je ne sais si l’on doit croire à cette fatalité des

jours.

* * * * *

Le 4.--Il en est d’heureux, le dimanche, souvent le dimanche. Des

lettres au sortir de la messe, une des tiennes de Bordeaux, enfin de tes

nouvelles, de ton écriture. Quand en aurai-je d’autres de Paris? Comme

le cœur est ambitieux! Ce matin, transporté de ce que je tiens;

maintenant ce n’est pas assez. Je t’ai renvoyé une lettre de M... bien

fâchée de n’avoir pas le temps d’y glisser un mot pour toi. Ce mot est

ici, tu le trouveras bien tard. Qui sait quand te viendra ce petit

cahier? si ce sera lui ou moi que tu verras le premier? J’aimerais que

ce fût moi.

Je te quitte avec un regret, un secret que je ne puis pas te dire parce

qu’il n’est pas mien. Peut-être quelque jour pourrai-je en parler. Ça

tiendrait grande place sur ce papier, mon confident, si ce n’était pas

d’abord écrit sous le scellé dans mon cœur.

* * * * *

Le 5.--Je n’ai pas le temps d’écrire.

* * * * *

Le 6.--Écrit beaucoup, mais loin d’ici, pas pour ici. C’est dommage, car

j’aurais rempli bien des feuilles de ce qui me vient du cœur

aujourd’hui. Tu aimes cela. Augustine est venue passer la journée,

n’ayant personne au presbytère. Cette petite qui m’amuse ne m’a pas

amusée et m’aura trouvé le front sévère avec l’air préoccupé. J’ai pris

ma quenouille pour distraction; mais, tout en filant, mon esprit filait

et dévidait et retournait joliment son fuseau. Je n’étais pas à ma

quenouille, l’âme met en train cette machine de corps et s’en va. Où

va-t-elle? Où était la mienne aujourd’hui? Dieu le sait, et toi aussi un

peu; tu sais que je ne te quitte guère, pas même en lisant les beaux

sermons que tu m’as fait connaître. J’y vois tout plein de choses pour

toi. Oh! tu devrais bien continuer de les lire.

* * * * *

Le 7.--Grand vent d’autan, grand orchestre à ma fenêtre. J’aime assez

cette harmonie qui sortait de tous les carreaux mal joints, des

contrevents mal fermés, de tous les trous des murailles, avec des notes

diverses et si bizarrement pointues qu’elles percent les oreilles les

plus dures. Drôle de musique du Cayla, que j’aime, ai-je dit, parce que

je n’en ai pas d’autre. Qui n’entend jamais rien, écoute le bruit, quel

qu’il soit.

Une visite, un ami, M. Limer. Presque en entrant: «Comment va M.

Maurice? avez-vous de ses nouvelles?»--«Demain, demain sans doute.» Ces

questions-là font plaisir, on voit que c’est le cœur qui les fait. Ces

bons prêtres, ils nous aiment; nous n’avons pas de meilleurs amis dans

le pays. Bonsoir; il faut bien s’occuper du souper, et garnir le lit. Ce

soir, Éran va occuper ta chambrette. Demain matin, je viendrai voir si

c’est toi, j’écouterai si tu me cries: «Viens seule, viens ouvrir.»

Hélas! hélas! que les choses passent et que les souvenirs demeurent!

* * * * *

Le 8.--Oh! des lettres, des lettres de Paris, une des tiennes! Tu es

arrivé bien portant, bien content, bien venu! Dieu soit béni! Je n’ai

que cela au cœur, je dis à tout le monde: «Maurice nous a écrit, il a

bien fait son voyage, a eu beau temps», et cent choses qui se

présentent.

Le beau jour, le beau temps, l’air doux, le ciel pur, il ne manque que

de voir des feuilles pour se croire au mois de mai. Cette riante nature

adoucit l’âme, la dispose à quelque bonheur. «Impossible, ai-je pensé en

me promenant ce matin, qu’il n’arrive pas quelque chose de bon», et j’ai

ta lettre. Je ne me suis pas trompée.

Ces lettres, cette écriture, comme cela fait plaisir! comme le cœur s’y

jette et s’en nourrit! Mais après on redevient triste, la joie tombe, le

regret remonte et fait trouver qu’une lettre, c’est bien peu, à la place

de quelqu’un. On n’est jamais content, toutes nos joies sont tronquées.

Dieu le veut, Dieu le veut ainsi et que le beau côté qui manque ne se

trouve qu’au ciel. Là le bonheur dans sa plénitude, là la réunion

éternelle. Cela devrait bien un peu faire envie à certaines âmes, les

faire vivre chrétiennement.

Écrit à Louise, à Marie.

* * * * *

9.--Anniversaire de la mort de notre grand’père. Nous avons été à la

messe; au retour je t’ai écrit, j’écris encore, j’écrirais toujours et

partout, sur les briques de ta chambrette, sur les semelles de tes

souliers, que sais-je où la pensée va se poser? mais je l’apporte ici

comme un oiseau sur sa branche, et elle chante. Que te dirai-je? la

première chose venue: qu’en pareil temps, il y eut deuil et joie au

Cayla, mort et baptême, mort du grand’père, naissance du petit-fils.

Érembert alors vint au monde. C’est triste de naître près d’un tombeau,

mais ainsi nous faisons tous: la vie et la mort se touchent. Que ne

disent pas là-dessus les fossoyeurs de Shakspeare dans je ne sais quel

endroit?

Je n’ai guère lu ton auteur, quoique je le trouve admirable, comme M.

Hugo; mais ces génies ont des laideurs qui choquent l’œil d’une femme.

Je déteste de rencontrer ce que je ne veux pas voir, ce qui me fait

fermer bien des livres; _Notre-Dame de Paris_, que j’ai sous la main

cent fois le jour, ce style, cette Esméralda, sa chevrette, tant de

jolies choses me tentent, me disent: «Lis, vois.» Je regarde, je

feuillette, mais des souillures par ci par là sur ces pages m’arrêtent;

plus de lecture, et je me contente de regarder les images. Je les aime

encore comme un enfant; de peu s’en faut que je n’arrache celle de la

galette au levain de maïs, de cette si jolie mère et de ce si joli

enfant. Nous l’avons admirée ensemble, ce qui fait qu’elle me plaît

bien.

Mais je suis bien loin de notre aïeul et des sérieuses pensées qui

commençaient sur la naissance et la mort. Revenons-y, j’aime cela aussi,

et j’ai tout juste, à livre ouvert, ce passage de Bossuet là-dessus: «En

effet, ne paroît-il pas un certain rapport entre les langes et les draps

de la sépulture? On enveloppe presque de même façon ceux qui naissent et

ceux qui sont morts: un berceau a quelque idée d’un sépulcre, et c’est

la marque de notre mortalité qu’on nous ensevelisse en naissant.»

* * * * *

Le 10.--Je reviens où j’en étais hier, à parler mort, vie et Bossuet,

ces trois grandes choses. Le petit de la femme de Jean Roux est porté en

ce moment au cimetière. Nous avons entendu la cloche qui fait bien

pleurer la pauvre mère et me donne des pensées moitié douces, moitié

sombres. On se dit que ces petits morts sont heureux, qu’ils sont au

ciel; mais on pense aux grands, à ces âmes d’hommes qui s’en vont devant

Dieu avec tant de jours à compter, et quels jours!... Quand leur vie

s’ouvre, ce journal que Dieu tient, comme dit Bossuet, et qu’on voit...

Mais j’efface, il ne m’appartient pas de faire l’examen des âmes, cet

office de Dieu seul. Qu’elles soient heureuses toutes, qu’il ne manque

aucune de celles que j’aime au ciel; voilà qui m’occupe assez et change

toutes mes recherches en prières.

Une lettre de Marie, une autre d’Hippolyte, en style laconique: «Viens

un tel jour, tu me feras plaisir.» Ceci n’est pas pour moi, tu penses,

mais s’adresse à Éran pour un déjeuner et un bal. Tout s’agite en ce

moment, le plaisir a battu l’appel, et peu manquent au rendez-vous. Ici

nous écoutons seulement, nous causons, nous filons, nous lisons, nous

écrivons aux amis: vie du Cayla, si paisible, que j’aime, que je

regretterais s’il me fallait la quitter. J’y suis attachée comme

l’oiseau à sa cage. Mon chardonneret y revenait toujours quand je le

laissais aller dehors et savait peu voler. Ainsi serais-je; mes ailes

n’iraient pas loin dans le monde; un coin de chambre où tu serais avec

Caroline, ta femme, c’est tout. Voilà mon Paris, mon monde.

* * * * *

Le 11.--Une lettre de Louise, la chère amie, qui m’écrit, en partant

pour la noce, une lettre plus jolie que les bijoux de la fiancée.

* * * * *

Le 12.--Papa est allé aux ***; le pasteur est venu; il a neigé, fait

soleil, toutes les variations du ciel, et peu de chose à dire. Je ne

suis pas en train d’écrire ni de rien faire d’aimable: au contraire. Il

y a de ces jours où l’âme se recoquille et fait le hérisson. Si tu étais

là tout près, comme, hélas! je te piquerais! bien fort, ce me semble. Et

plût à Dieu que cela fût! Je ne serais pas à penser que peut-être tu

n’es pas bien portant dans cet air de Paris.

* * * * *

Le 13.--Je viens d’Andillac avec une grosse belle pomme que m’a donnée

Toinon d’Aurel, pour me remercier d’être allée voir son fils qui est

malade. Rien n’est plus reconnaissant qu’une mère et qu’une mère pauvre.

Nos sangsues ont servi pour ce pauvre enfant. Qu’en pouvions-nous mieux

faire, après avoir servi de thermomètre à ton voyage? J’y tiens beaucoup

moins à présent. Ainsi mes affections sont bien souvent intéressées,

font la hausse et la baisse suivant le jour. Voilà que papa arrive

malade des ***, comme chaque fois qu’il y va. Il y a des lieux qui ne

sont pas bons. Je crains toujours qu’il n’en soit ainsi pour toi de

Paris. Au moins si papa est malade, l’avons-nous ici pour le soigner.

Peut-être ne sera-ce rien. Qui sait? Le doute s’empare bientôt du cœur.

* * * * *

Le 14.--Papa est mieux; il a eu la fièvre, peu dormi. Nous lui avons

cédé notre chambre qui est plus chaude, et j’ai pris ton lit. Il y a

bien longtemps que je n’avais dormi là; depuis, je crois, que j’emportai

de la tapisserie la main de l’homme qui allait défaire un nid qui s’y

trouve peint. Je lui prêtais du moins cette mauvaise intention qui me

mettait en colère à chaque réveil, et que je punis enfin par un acte de

rigueur dont je fus punie à mon tour. On me gronda d’avoir déchiré le

pauvre homme, sans écouter qu’il était méchant. Qui le voyait que moi?

Pour bien se conduire avec les enfants, il faut prendre leurs yeux et

leur cœur, voir et sentir à leur portée et les juger là-dessus. On

épargnerait bien des larmes qui coulent pour de fausses leçons. Pauvres

petits enfants, comme je souffre quand je les vois malheureux,

tracassés, contrariés! Te souviens-tu du _Pater_ que je disais dans mon

cœur pour que papa ne te grondât pas à la leçon? La même compassion me

reste, avec cette différence que je prie Dieu de faire que les parents

soient raisonnables.

Si j’avais un enfant à élever, comme je le ferais doucement, gaiement,

avec tous les soins qu’on donne à une délicate petite fleur! Puis je

leur parlerais du bon Dieu avec des mots d’amour; je leur dirais qu’il

les aime encore plus que moi, qu’il me donne tout ce que je leur donne,

et, de plus, l’air, le soleil et les fleurs; qu’il a fait le ciel et

tant de belles étoiles. Ces étoiles, je me souviens comme elles me

donnaient une belle idée de Dieu, comme je me levais souvent quand on

m’avait couchée, pour les regarder à la petite fenêtre donnant aux pieds

de mon lit, chez nos cousines, à Gaillac. On m’y surprit et plus ne vis

les beaux luminaires. La fenêtre fut clouée, car je l’ouvrais et m’y

suspendais, au risque de me jeter dans la rue. Cela prouve que les

enfants ont le sentiment du beau, et que par les œuvres de Dieu il est

facile de leur inspirer la foi et l’amour.

A présent, je te dirai qu’en ouvrant la fenêtre, ce matin, j’ai entendu

chanter un merle qui chantait là-haut sur Golse à plein gosier. Cela

fait plaisir, ce chant de printemps parmi les corbeaux, comme une rose

dans la neige. Mimi est au hameau, papa à sa chambre, Éran à Gaillac et

moi avec toi. Cela se fait souvent.

* * * * *

Le 15.--Encore une lettre pour un bal. Pauvres danseurs, où vont-ils

s’adresser? Autant vaudrait frapper à un couvent qu’à la porte du Cayla.

Mais je me trompe, ils ont Éran, Éran qui danse, qui jase, qui joue,

fait des gentillesses, des aimableries, et se fait dire qu’il est

charmant. En effet, il est très-bien auprès des hommes et des femmes;

c’est un parfait mondain. Hélas! il en est bien d’autres.

J’ai lu quelques pages, écrit un peu, pensé beaucoup et fait une fusée

charmante, et tout cela s’appelle un jour, un de mes jours.

* * * * *

Le 16.--En blanc: cela vaut mieux que ce que je mettrais. Est-ce la

peine de dire que je n’étais pas bien aujourd’hui, que j’ai été avec

Mimi promener mon malaise dans les bois et les champs, que nous avons

rencontré une alouette qui s’en est allée en chantant, et que je lui ai

un peu envié ses ailes et sa joie?

* * * * *

Le 17.--Une lettre de Caroline. Quel bonheur de te savoir tant aimé, si

bien soigné, ne traversant que la rue pour te trouver à ta chambre! Plus

de rhume, plus de craintes, plus de ces dragons que je voyais à tes

trousses dans Paris. Dieu soit béni! je suis tranquille. Je vois dans

tout ceci un arrangement de la Providence qui mène tout pour ton bien.

Et puis, tu n’aimes pas le bon Dieu! Ses soins pour toi brillent à mes

yeux comme des diamants. Vois, mon ami, tout ce qui vient adoucir ta

pauvre position, ces secours inespérés, cette affection de famille,

cette mère, cette sœur plus que sœur, si aimante, si douce, si jolie,

qui te promet tant de bonheur! Ne vois-tu pas quelque chose là, quelque

divine main qui arrange ta vie? J’espère à présent pour toi un avenir

meilleur que le passé, ce passé qui nous a tant fait souffrir! Mais tous

nous avons notre époque de tribulation, la mauvaise fortune, la

servitude en Égypte avant la manne et la douce vie.

Romiguières est venu passer la soirée, se chauffer à notre feu, parler

ânes et moutons, et, ce qui m’a le plus amusée, faire voir ses papiers

pour savoir son âge; il se trompait de sept ans. Heureux homme, ignorant

sa vie! Ces vies de paysans s’en vont comme des ruisseaux, sans savoir

depuis quel temps ils coulent. Ils ont bien pourtant leurs époques, mais

ils ne datent pas comme nous. Ils vous disent: «Je naquis que ce champ

était en blé, je me mariai quand on planta cet arbre, qu’on bâtissait

cette maison;» grands et beaux registres. Bernardin, je crois, fait

parler ainsi Virginie; moi, j’ai entendu cent fois cela à Andillac ou

ici. La simple nature est partout la même.

Au soir, dans un bain de pieds.--Dans cette eau un peu brûlante, je

pense aux martyrs, à ce que c’était que ces bains de poix, d’huile,

d’eau bouillante où on les plongeait. Quels hommes! Étaient-ils de notre

nature? Le pourrait-on croire, quand on sent si puissamment la moindre

pointe de douleur, une bluette, une goutte d’eau, qu’on dit aïe! qu’on

se retire comme je viens de faire? Qu’aurais je fait à la place de

Blandine? Mon Dieu, comme elle sans doute, car la foi nous rend

surhumains, et je crois bien croire.

* * * * *

Le 18.--Rapporté d’Andillac une lettre de mort, une de mariage, celui de

Mlle de Saint-Géry avec M. de Marliave. Pleurs et joies, rencontres de

presque tous les jours dans la vie, composée de contrastes perpétuels.

* * * * *

Le 19.--Attendu jusqu’au soir pour voir ce que j’aurais à dire. Rien.

Aimes-tu cela? Si tu préférais des paroles, j’en trouverais dans mon

cœur quand il n’en vient pas du dehors. Le cœur des femmes est parleur

et n’a pas besoin de grand’chose; il lui suffit de lui-même pour

s’étendre à l’infini et faire l’éloquent, de cette petite poitrine où il

est, comme d’une tribune aux harangues. Mon ami, que de fois je t’ai

harangué de la sorte! mais quand je ne pense pas te faire plaisir ou

t’être utile, je ne dis rien. Je prends ma quenouille, et au lieu de la

_femme du XVIIe siècle_, je suis la simple fille des champs, et cela me

fait plaisir, me distrait, me détend l’âme. Il y a en moi un côté qui

touche aux classes les plus simples et s’y plaît infiniment. Aussi

n’ai-je jamais rêvé de grandeur ni de fortune; mais que de fois d’une

petite maison hors des villes, bien proprette avec ses meubles de bois,

ses vaisselleries luisantes, sa treille à l’entrée, des poules! et moi

là, avec je ne sais qui, car je ne voudrais pas un paysan tel que les

nôtres, qui sont rustres et battent leurs femmes. Te souviens-tu de...?

Journal et fragments · 第 15 / 55 题