Pendant que Barincq préparait le brouillon de sa lettre au baron, Anie
annonçait à sa mère que, décidément, et après un sérieux examen de
conscience, elle ne pouvait pas se résigner à accepter M. d'Arjuzanx
pour mari.
Aux premiers mots ce fut de l'étonnement chez madame Barincq, puis de la
stupéfaction, puis de la colère et de l'indignation qui s'exaspérèrent
en une crise de larmes.
Elle était la plus malheureuse des femmes ; rien de ce qu'elle désirait
ne comptait.
Ne sachant à qui s'en prendre, elle tourna sa colère contre son mari.
— C'est ton père avec ses sottes histoires, ses propos vagues, ses
inquiétudes sans causes, qui a changé tes sentiments pour M. d'Arjuzanx.
Anie défendit son père en répondant que précisément ses sentiments
n'avaient pas changé : tels ils étaient le jour où on lui avait parlé de
ce mariage, tels ils étaient encore. M. d'Arjuzanx lui était
indifférent, et elle n'accepterait jamais de devenir la femme d'un homme
qu'elle n'aimerait pas ; elle n'aimait pas M. d'Arjuzanx, elle ne
l'aimerait jamais, elle avait interrogé son cœur, non pas une fois,
mais vingt, mais cent, la réponse avait toujours été la même ; et,
puisque ce mariage ne se ferait pas, il convenait de rompre des
relations qui n'avaient que trop duré et qui, en se prolongeant,
deviendraient compromettantes. Pour ne pas vouloir du baron, elle ne
renonçait pas au mariage : il ne fallait donc pas que plus tard on
cherchât à savoir ce qui s'était passé entre M. d'Arjuzanx et elle, et
pourquoi ils ne s'étaient pas mariés.
De tous les arguments qu'employa Anie, celui-là fut celui qui porta le
plus juste et le plus fort ; pendant trop longtemps madame Barincq avait
vécu dans l'avenir pour que les sécurités du présent lui eussent fait
perdre l'habitude de l'escompter : pour rompre avec le baron, Anie ne
rompait pas avec le mariage, et il était très possible, il était même
probable, il était vraisemblable qu'elle en ferait un beaucoup plus beau
que celui auquel elle renonçait : pourquoi le baron ne serait-il pas
remplacé par un prince, le gentillâtre par un homme dans une grande
situation ?
Alors elle se calma, et si bien, qu'elle voulut donner elle-même le
texte de la lettre à écrire au baron ; ce qu'il fallait, c'était éviter
de présenter des explications difficiles, et se contenter de dire avec
politesse que, leur fille n'étant pas décidée à se marier encore, il
convenait d'interrompre des entrevues qui pouvaient avoir des
inconvénients.
Anie et son père se regardèrent, se demandant s'ils devaient profiter de
cette ouverture, mais ni l'un ni l'autre n'osa commencer ; c'était un si
heureux résultat d'avoir obtenu l'abandon du baron qu'ils jugèrent plus
sage de s'en tenir là ; plus tard on agirait pour faire accepter le
capitaine ; à la vérité tous deux sentaient qu'il eût mieux valu donner
un autre motif de rupture que celui que madame Barincq proposait, et ne
pas l'appuyer sur la volonté d'Anie de ne pas se marier encore ; mais
cela n'était possible qu'en entrant dans des explications devant
lesquelles le père et la fille reculèrent.
Quand la lettre fut écrite, madame Barincq la relut deux fois, puis,
avant de l'enfermer dans son enveloppe, elle la balança plusieurs fois
entre ses doigts :
— Tu veux qu'elle parte ? dit-elle en regardant sa fille.
— Mais certainement.
— Que ta volonté s'accomplisse, et fasse le ciel que ce soit pour ton
bonheur ! Qui sait si celui qui remplacera M. d'Arjuzanx le vaudra !
Mais cette parole n'émut ni la fille ni le père ; ils savaient, eux,
combien celui qui devait remplacer le baron valait mieux que celui-ci.
Le lendemain matin, à l'ouverture de l'étude, Barincq entrait dans le
cabinet de Rébénacq. Quand le notaire entendit parler de rupture avec le
baron, il ne montra aucune surprise.
— Dois-je t'avouer que je m'y attendais ? dit-il.
— Et pourquoi t'y attendais-tu ?
— Parce que M. d'Arjuzanx n'est pas du tout le mari qui convient à ta
fille.
— Et tu ne me l'as pas dit ?
— Tu devais t'en apercevoir tout seul ; cela valait mieux.
— M'apercevoir de quoi ?
— De ce que tout le monde disait.
— Mais que disait tout le monde ? Vingt fois j'ai voulu aller au fond de
certaines paroles énigmatiques ou de silences étranges, on ne m'a jamais
répondu. Maintenant que ce mariage est rompu, ne parleras-tu pas
franchement ?
— On s'étonnait que tu consentisses à donner une jolie fille comme
mademoiselle Anie, discrète, délicate de sentiments, distinguée
d'esprit, à un homme comme le baron, qui n'est pas précisément doué de
qualités semblables.
— Que lui reproche-t-on ?
— Un homme qui va en vélocipède à Paris, qui paraît en maillot dans les
baraques, qui vit en intimité avec un lutteur.
— Ah !
— On ne parlait que de ça à Bayonne et à Orthez.
— On est sévère à Bayonne et à Orthez.
— Tu plaisantes en Parisien sceptique ; mais, si ridicules que te
paraissent les préjugés provinciaux, crois-tu qu'un homme qui n'a pas
d'autres occupations et d'autres plaisirs que de briller dans les luttes
du cirque ou du sport soit précisément le mari qui convienne à une fille
intelligente comme la tienne ? Quels points de contact vois-tu entre eux ?
Sois certain que la province n'est pas si bête que Paris l'imagine.
— Sans doute tu as raison, puisque ma fille n'a pas voulu de M.
d'Arjuzanx.
— J'estime qu'elle a été sage, et j'ajoute que de sa part je n'en suis
pas étonné.
— Il est vrai qu'elle demande chez son mari d'autres qualités que celles
que M. d'Arjuzanx pouvait lui offrir ; seulement le mari chez qui nous
rencontrerions ces qualités n'est pas facile à trouver.
Il y eut un moment de silence ; tout à coup le notaire, prenant son
menton dans sa main, dit, comme s'il se parlait à lui-même :
— Ça dépend.
— De quoi ça dépend-il ?
— Des qualités exigées.
— Simplement morales et intellectuelles ; physiques aussi, il est vrai,
car il faut que ce mari plaise à Anie.
— Évidemment. Ainsi la fortune n'entre pour rien dans vos exigences...
ni la naissance ?
— Pour rien.
— Et la position sociale ?
— C'est une autre affaire.
— Ainsi tu accepterais pour gendre un homme doué de tous les avantages
corporels et ayant devant lui le plus bel avenir, mais sans fortune et
sans naissance ?
— Tu as quelqu'un en vue ?
Ils se regardèrent assez longuement sans parler, franchement, les yeux
dans les yeux.
— Oui, dit enfin le notaire.
— Qui ?
— Note que je ne suis chargé d'aucune ouverture, et que je parle
simplement en camarade, en ami, de toi d'abord, et aussi de ta fille
pour qui j'ai une vive sympathie.
— Parle donc.
— Tu ne m'en voudras pas ?
— Le nom.
— Sixte.
C'était assez timidement que le notaire avait prononcé ce nom en
regardant avec une inquiétude manifeste son ancien camarade, ce fut
franchement que celui-ci lui tendit la main :
— Je venais pour te parler de lui.
— Et moi je t'en aurais parlé depuis longtemps, si je ne t'avais cru
engagé avec M. d'Arjuzanx.
— Nous sommes à l'égard du capitaine dans une situation délicate, car
nous lui avons enlevé une fortune qu'il devait considérer comme sienne.
— Il serait à peu près dans la même situation envers vous, si le
testament de Gaston n'avait pas été détruit.
— De sorte qu'on peut dire que cette fortune nous a appartenu à l'un et
à l'autre ; une alliance entre nous remettrait tout en état.
— Veux-tu me permettre de te dire que je me suis demandé plus d'une fois
comment cette idée ne t'était pas venue ? il est vrai que tu ne
connaissais pas Sixte comme moi et ne savais pas ce qu'il vaut.
— Je viens de l'apprendre en lisant ses lettres à Gaston trouvées à
l'inventaire, et elles m'ont inspiré pour lui une véritable estime.
— N'est-ce pas que c'est un brave garçon ?
— J'ai lu aussi les lettres de sa mère et je me suis demandé comment il
pouvait être le fils de cette coquine.
— S'il est le fils de Gaston, comme on peut le croire, cette paternité
explique tout.
— C'est ce que je me suis dit, et tout cela : caractère de l'homme,
filiation, fortune, fait que j'ai pensé à un mariage, et que cette idée
ayant pris corps, j'ai voulu te la soumettre pour te demander conseil
d'abord, puis, plus tard, ton concours s'il y a lieu. Car, si je suis
disposé à l'accepter pour gendre, je ne sais pas si lui est disposé à se
marier ; et, le fût-il, je ne peux pas lui offrir ma fille.
— Mon amitié pour toi et pour Sixte t'assure à l'avance que je vous suis
entièrement dévoué à l'un comme à l'autre, et franchement je ne crois
pas, eu égard à vos situations respectives, que tu pouvais t'adresser à
un meilleur intermédiaire. A ta question : Sixte est-il disposé à se
marier ? je puis répondre tout de suite par l'affirmative, il se mariera
quand il trouvera la femme qu'il désire ; et si, jusqu'à ce moment, il
est resté garçon, c'est que cette femme ne s'est pas rencontrée. Les
occasions ne lui ont cependant pas manqué, ce qui ne doit pas te
surprendre, beau garçon, officier brillant, héritier présumé de Gaston,
il avait tout pour faire un gendre et un mari désirables. Il est vrai
que maintenant l'héritage s'est envolé, mais pour cela il n'est pas
devenu une non-valeur. Ainsi, à l'heure présente, on lui propose deux
partis.
— Ah !
— Il n'est disposé à accepter ni l'un ni l'autre, et maintenant,
certainement, il ne balancera pas entre mademoiselle Anie et celles
qu'on lui propose.
— Certainement ?
— Cela ne fait pas de doute, et tu vas en juger. L'une de ces jeunes
filles est l'aînée des demoiselles Harraca ; et, quelle que soit la
déférence de Sixte pour son général, quel que soit son dévouement, son
respect pour son chef qu'il aime, ils n'iront pas jusqu'à faire de lui
le mari d'une femme sans le sou, médiocrement agréable, flanquée d'une
mère impossible et de quatre sœurs qui seront probablement à sa charge
un jour ; ce serait un suicide. Réalisable peut-être quand Sixte était
l'héritier probable de Gaston, cette idée est devenue de la folie toute
pure du jour où l'inventaire a prouvé que le testament sur lequel on
était en droit de compter n'existait pas, et, pour que la famille
Harraca ne l'ait pas abandonnée, il faut que les services que Sixte rend
au général soient tels qu'on le croie capable de tous les sacrifices. Ce
que je vais te dire, je ne le tiens pas de Sixte, qui est discret, mais
de la femme du chef d'état-major du général, notre cousine, en bonne
position pour savoir ce qui se passe dans la famille Harraca. Malgré ses
apparences de solidité, le pauvre général est perdu de rhumatismes et
bronchiteux au point de tousser dix mois par an. Si cela était connu,
bien qu'il n'ait que soixante-deux ans, on le remiserait ; alors, que
deviendrait-on avec cinq filles à marier ? Tout le souci de la famille
est donc de cacher la vérité, et s'il ne peut pas devenir commandant de
corps d'armée, d'arriver au moins à soixante-cinq ans. Pour cela tous
les moyens sont bons, et les artifices qu'on emploie seraient comiques
s'ils n'étaient navrants. Sixte, en bon garçon qu'il est, s'associe à
cette campagne, et si aux dernières grandes manœuvres où le général n'a
été qu'un invalide la face a été sauvée, c'est à lui qu'on le doit. Il a
accompli de véritables miracles dont un fait entre cent te donnera
l'idée : il a appris à imiter l'écriture du général, et quand celui-ci
doit écrire une lettre de sa propre main tordue par les douleurs, c'est
celle de Sixte qui la remplace.
— Le brave garçon !
— Tu comprends donc combien on serait heureux de faire un gendre de ce
brave garçon ; mais, si brave qu'il soit, il ne peut pas se mettre au cou
la corde de l'officier pauvre. Donc il n'épousera pas mademoiselle
Harraca, pas plus que mademoiselle Libourg, l'autre jeune fille qu'on
lui propose. Celle-là appartient au genre riche, et c'est pour sa
richesse gagnée par deux faillites de son père que Sixte ne veut pas
d'elle, de sorte qu'elle va être obligée de se rabattre sur un petit
nobliau du Rustan qui a pour tout mérite de porter les corps saints et
les reliques dans les processions de Saint-Cernin, d'être brancardier à
Lourdes, et d'avoir un long nez qui justifie, si l'on veut, sa
prétention de descendre d'une bâtarde de Louis XV.
— Je comprends qu'elle lui préfère le capitaine.
— Et tu dois comprendre aussi qu'à elle et à mademoiselle Harraca Sixte
préfère ta fille ; au reste tu seras fixé bientôt là-dessus, j'irai
demain à Bayonne.