Ce n'était pas la première fois qu'il s'apercevait que les honnêtes gens
éprouvent dans la vie des difficultés et des embarras qui n'entravent
pas la marche des coquins.
Coquin, il eût sans remords supprimé ce testament, et les choses
auraient suivi leur cours.
Mais, honnête homme, il ne pouvait pas employer un moyen qui, pour faire
le bonheur des siens, faisait sûrement son malheur à lui, en
empoisonnant sa vie.
Il se connaissait et savait que ce n'était pas quand chaque matin, aux
premiers instants qui suivent le réveil, on passe l'examen de sa
conscience, qu'on pourrait la charger d'un pareil poids : toutes les
subtilités du raisonnement ne tenaient pas contre ce chiffon de papier
qui, aux yeux de la loi, faisait du capitaine l'héritier de Gaston, et,
tant qu'on ne lui aurait pas restitué la fortune dont légalement il
était propriétaire, on ne pouvait pas espérer le repos.
Telle était la vérité ; le reste ne reposait que sur les sophismes du
cœur et de l'intérêt personnel. Et encore se sentait-il convaincu que,
s'il était seul, l'intérêt personnel ne s'obstinerait pas dans ces faux
raisonnements, qui n'avaient tant de puissance que parce qu'ils tenaient
quand même et malgré tout au bonheur de sa femme et de sa fille.
Arrivé à cette conclusion, il n'avait qu'à rentrer chez lui, prendre le
testament de Gaston et le remettre à Rébénacq.
Cependant il n'en fit rien, et les raisons ne lui manquèrent pas pour
différer ce sacrifice : du côté du capitaine, il n'y avait pas urgence et
quelques jours de plus ou de moins étaient de peu d'importance ; du côté
des siens, il ne pouvait pas ainsi sans préparation leur porter ce coup,
qui jetait sa femme dans le désespoir et brisait le mariage de sa
fille ; enfin, lui-même avait besoin de réfléchir encore et de se
reconnaître dans le dédale de contradictions où il se débattait. Ce
n'était pas à la légère qu'il devait se décider ; aucun inconvénient à
attendre ; rien que des avantages ; en tout cas, on verrait.
Les journées s'écoulèrent longues et agitées, les nuits plus longues
encore, plus agitées ; mais que peut le temps sur ce qui ne dépend que de
notre volonté ! fatalement la situation ne pouvait pas changer tant qu'il
ne se résoudrait pas, soit à déchirer le testament, soit à le déposer
aux mains de Rébénacq, et par conséquent ses tourments, ses inquiétudes,
ses angoisses, resteraient ce qu'ils étaient, avec le remords en plus de
son impuissance.
Cet état n'avait pas pu se prolonger sans éveiller l'attention de sa
femme et de sa fille, et, comme à toutes leurs questions il avait
toujours répondu qu'il n'était point malade, elles avaient cherché entre
elles quelles pouvaient être les causes de ces changements d'humeur, et
madame Barincq s'était arrêtée à l'idée qu'il fallait les attribuer au
mariage d'Anie.
— Ton père t'aime trop, il ne peut pas s'habituer à la pensée que
bientôt tu seras perdue pour lui.
— Je ne serai pas perdue pour lui, mais, alors même que nous devrions
être séparés, je sais qu'il m'aime assez pour accepter ce sacrifice s'il
avait la conviction que c'est pour mon bonheur. Seulement il faudrait
que cette conviction fût bien solide chez lui, et peut-être ne
l'est-elle pas au point de ne pas laisser place à l'inquiétude.
— Avec un homme charmant comme le baron, quelles inquiétudes veux-tu
qu'il ait ?
— Je ne veux pas qu'il en ait, je ne dis pas qu'il en a ; mais enfin cela
est possible ; et si cela est, sa préoccupation s'expliquerait tout
naturellement.
— Si ton père avait des craintes, il m'en ferait part ; je suis autant
que lui intéressée à ton bonheur. D'ailleurs, quelles craintes M.
d'Arjuzanx peut-il lui inspirer ?
— Si je les connaissais, nous serions fixées.
— Je l'interrogerai.
L'occasion était trop belle quand sa femme le questionna sur ses
inquiétudes pour qu'il n'en profitât pas : en même temps qu'elles
justifiaient son souci qu'il ne pouvait pas nier, elles avaient
l'avantage de préparer la rupture des projets de mariage.
— Si je n'ai pas de griefs précis à reprocher au baron, je ne suis
cependant pas rassuré.
— Pourquoi ne m'en parlais-tu pas ?
— Précisément parce que les griefs précis me manquent... et que je
trouve inutile de te tourmenter... si, comme je l'espère, il n'y a rien
contre le baron.
— Alors, pourquoi te tourmentes-tu toi-même ?
— Parce que je voudrais savoir ce que je n'apprends pas.
— Savoir quoi ?
Ce qu'on veut dire quand on parle de lui, ou plutôt ce qu'on veut ne pas
dire : n'as-tu pas été frappée des réticences qu'on emploie à son égard ?
— Réticences... c'est beaucoup.
— Le mot ne fait rien à la chose ; pourquoi ces étonnements polis quand
il est question du baron ? Pourquoi ces silences quand on voit que nous
serions disposés à l'accepter pour gendre au cas où Anie l'agréerait ?
— L'envie.
— C'est possible ; ce n'est pas certain.
— Alors, quoi ?
— C'est ce que je cherche. Voilà pourquoi je ne voudrais pas te voir
considérer comme fait un mariage qui, en réalité, peut ne pas se faire.
— Tu ne voudrais pas le rompre pour si peu.
— Non, certes ; mais j'envisage sa rupture comme possible si...
— Si....
— Si je trouve ce que je cherche. Et cela, tu en conviendras, me donne
bien le droit d'être préoccupé.
— Enfin, que cherches-tu ?
— A voir clair dans ce qui est obscur ; à faire préciser ce qui est vague
et insaisissable.
— Le baron est un galant homme.
— Je le crois.
— Un honnête homme.
— J'en suis sûr.
— Alors ?
— Galant homme, honnête homme, on peut être mauvais mari : la
responsabilité d'un père qui marie sa fille est trop lourde pour qu'il
laisse rien au hasard.
— Tu t'inquiètes à tort.
— Qu'en sais-tu ? Je pourrais te dire que de ton côté tu t'obstines à
tort aussi dans ton parti-pris de ne voir que ce que tu désires : si ce
mariage peut se faire, il peut ne pas se faire.
— Il se fera.
— Tu ne peux pas le souhaiter plus vivement que moi.
— Ce serait folie de prendre au sérieux des propos en l'air ; il n'y a
rien, il ne peut y avoir rien contre le baron, et ce que tu crois de la
suspicion est simplement de l'envie : envie chez ses amis parce qu'Anie
lui apporte une belle fortune ; envie chez nos amis, à nous, parce qu'il
apporte à Anie un beau nom.
Il s'attendait à cette résistance et n'alla pas plus loin ; maintenant
que l'ouverture était faite, il pourrait revenir sur cette rupture, et
amener peu à peu l'esprit de sa femme à en admettre la possibilité, afin
que le jour où elle se produirait elle ne fût pas un coup de foudre.
Avec Anie il procéda de la même façon, mais l'accueil qu'elle fit à ses
paroles entortillées ne ressembla en rien à celui de sa mère :
— S'il y a dans ce mariage quelque chose qui t'inquiète, lui dit-elle,
le mieux est d'y renoncer tout de suite.
— Tu n'en souffrirais pas, ma chérie ?
— Pas du tout, je t'assure ; quand tu m'as fait part de la demande de M.
d'Arjuzanx, je t'ai répondu que je n'en étais ni charmée ni fâchée ; j'en
suis toujours au même point ; je crois t'avoir dit aussi, faisant mon
examen de conscience, que je ne trouvais en moi qu'une parfaite
indifférence à son égard ; bien que depuis ce jour-là nous nous soyons
rencontrés cinq fois, je n'ai point changé. Dans ces conditions, je
pense donc que, ce mariage ne t'offrant plus les avantages que tu y
trouvais, surtout une entière sécurité, le mieux est de le rompre avant
d'aller plus loin.
— Tu ne le regretterais point ?
— Comment pourrais-je le regretter, puisque je ne sais pas encore si je
l'accepterai !
— Alors ces entrevues de Biarritz n'ont rien produit ?
— Elles auraient produit un ennui réel si elles n'avaient pas eu lieu au
bord de la mer, qui était une distraction, et si, d'autre part, elles
n'avaient pas été égayées par le capitaine.
— Ah ! le capitaine.
Cette exclamation fut prononcée d'un ton qui frappa Anie.
— Que trouves-tu d'étonnant à ce que je dis là ?
Il l'examinait ; pendant un certain temps il la regarda sans répondre.
— Je me demande, dit-il, si tu n'accordes pas au capitaine des mérites
que tu refuses au baron.
— Il n'y a aucune comparaison à faire entre eux.
De nouveau il garda le silence, et elle fut toute surprise de voir que
les mains de son père tremblaient comme si elles étaient agitées par une
profonde émotion.
— Qu'as-tu ? demanda-t-elle.
Il ne répondit pas, et il se mit à marcher en long, en large, à pas
saccadés, la tête haute, les yeux brillants, les lèvres frémissantes.
— Une idée ! dit-il tout à coup en s'arrêtant devant elle, une idée que
me suggère ta réflexion à propos du capitaine, et qui me fait te
demander de répondre franchement à la question que je vais te poser.
— Elle est donc bien grave, cette question, qu'elle te met dans cet état
d'agitation ?
— La plus grave qui puisse se présenter pour toi, pour moi.
— Alors dis tout de suite.
— Si le capitaine avait demandé ta main, ta réponse aurait elle été
celle que tu as faite au baron ?
— Mais... papa.
— Je t'en prie, je t'en supplie, ma chérie, sois franche avec ton père ;
tu ne sais pas quelles conséquences peut avoir la réponse que je
demande.
— Mais je m'en doute bien un peu, à ton trouble.
— Alors, parle, parle.
— Eh bien, je reconnais, pour parler comme toi, que j'accorde au
capitaine des mérites que je ne vois pas dans le baron.
— Et ces mérites auraient-ils été assez grands pour que, malgré son
manque de naissance ou plutôt malgré la tare de sa naissance, et aussi
malgré son manque de fortune, tu l'acceptes comme mari ?
— Justement parce que, grâce à l'héritage de mon oncle, la fortune ne
compte pas pour moi, j'aurais aimé à choisir mon mari en dehors de
toute préoccupation d'argent ; ne pas le refuser parce qu'il aurait été
pauvre, ne pas l'accepter parce qu'il aurait été riche.
— Et la naissance ?
— Ça, c'est une autre affaire : il est certain que dans le monde le baron
d'Arjuzanx, dont les ancêtres occupaient des charges auprès du roi
Henri, fait une autre figure que le capitaine Valentin Sixte.
— Tu l'aurais donc refusé pour cette tare ?
— Je ne dis pas ça : J'aurais regretté que le capitaine n'eût pas le nom
du baron ; mais je regrette encore bien plus à tous les autres points de
vue que le baron ne soit pas le capitaine.
— Ah ! ma chère enfant !
— Tu voulais de la franchise.
— Ma chère petite Anie, ma fille, mon enfant bien-aimée, ma chérie.
Il l'avait prise dans ses bras et il l'embrassait.
— Le capitaine m'a demandée ? dit-elle.
— Non.
— Ah !
— Mais cela ne fait rien.
— Cela fait tout au contraire. Comment peux-tu me poser de pareilles
questions ! Je ne t'ai répondu que parce que je croyais à cette demande.
Elle se dégagea des bras de son père et alla à la fenêtre pour cacher sa
confusion.
Doucement il vint à elle, et, lui mettant la main sur l'épaule avec
tendresse :
— Ne me suppose pas des intentions qui sont loin de ma pensée, dit-il ;
rien, je t'assure, ne peut m'être plus doux que ce que tu viens de
m'apprendre, rien, rien.
En effet ; plus d'une fois il avait vaguement entrevu un mariage entre
Anie et Sixte comme la fin des angoisses au milieu desquelles il se
débattait désespérément. Tout, de cette façon, était tranché pour le
mieux : Anie ne perdait pas la fortune de son oncle, et, de son côté,
Sixte héritait de son père ; ainsi se conciliaient les droits de chacun ;
pas de luttes, pas de sacrifices ni d'un côté ni de l'autre ; plus de
doutes sur la validité du testament, pas plus que sur la filiation du
capitaine : ce n'était ni comme fils, ni comme légataire qu'il jouissait
de la fortune de Gaston, mais comme mari d'Anie ; et, de son côté, ce
n'était pas en qualité de nièce qu'elle gardait cette jouissance, mais
comme femme du capitaine.
S'il ne s'était pas arrêté à cette idée lorsqu'elle avait traversé son
esprit, s'il n'avait même pas voulu l'examiner lorsqu'elle lui revenait
malgré ses efforts pour la chasser, c'est qu'il la considérait comme un
misérable calcul, et la spéculation honteuse d'une conscience aux abois ;
n'était-ce pas vendre sa fille ? et de sa vie, de son bonheur, payer leur
repos à tous et la fortune ? Mais, du moment que spontanément, et sans
que ce fût un sacrifice pour elle, Anie préférait le capitaine au baron,
la situation se retournait ; à marier Anie et le capitaine il n'y avait
plus ni calcul ni spéculation, on ne la vendait plus et, en même temps
qu'on tranchait l'inextricable difficulté du testament, en même temps
qu'on faisait un juste partage de la succession de Gaston entre ceux
qui, à des titres divers, avaient des droits pour la recueillir, on
assurait le bonheur de ceux qu'on mariait. Quel meilleur mari pouvait-on
souhaiter pour Anie que ce beau garçon intelligent, franc, loyal, que
cet officier distingué devant qui s'ouvrait le plus brillant avenir ?
Quelle femme pouvait-il trouver qui fût comparable à Anie ? De là son
élan de joie quand il avait entendu Anie venir au-devant du désir qu'il
n'avait même pas osé former.
— Tu m'as parlé franchement, reprit-il, parce que le capitaine te plaît,
et aussi parce que tu sais que, de ton côté, tu plais au capitaine.
— Mais je ne sais rien du tout ! s'écria-t-elle en se retournant vers son
père.
— Tu ne le sais pas, j'en suis certain ; il ne te l'a pas dit, je le
crois ; mais cela n'empêche pas que tu n'en sois sûre ; une jeune fille ne
se trompe pas là-dessus ; c'est là l'essentiel ; le reste est de peu
d'importance.
— Que veux-tu donc ?
— Que tu épouses le capitaine, puisqu'il te plaît.
— Mais ce ne sont pas les jeunes filles qui épousent, on les épouse.
— Si le baron ne te plaît pas, et si au contraire le capitaine te plaît,
il y a d'autre part tant d'avantage à ce que ton mariage avec le
capitaine se fasse, que nous devons nous unir pour qu'il réussisse.
— Mais je ne peux pas lui demander de m'épouser.
— Il ne s'agit pas de cela. Ce qu'il faut avant tout, c'est que tu
refuses M. d'Arjuzanx.
— C'est facile et j'y suis toute disposée. Je n'ai accepté ces entrevues
que pour t'obéir. Tu veux maintenant que nous les supprimions, je
t'obéis encore bien plus volontiers. Quoi qu'il arrive, je ne
regretterai point M. d'Arjuzanx. Je n'ai pour lui ni antipathie ni
répulsion ; il m'est indifférent, voilà tout ; et ce n'est vraiment pas
assez pour l'épouser : ami, oui ; mari, non. De son côté, ce que tu
désires est donc fait. Seulement, je serais curieuse de savoir pourquoi
tu le voulais pour gendre il y a un mois, et pourquoi tu ne le veux plus
aujourd'hui.
Il resta un moment assez embarrassé.
— N'était-il pas alors ce qu'il est encore ? et du côté du capitaine
as-tu appris des choses qui te le montrent sous un jour plus favorable ?
Il avait eu le temps de se remettre :
— J'ai à plusieurs reprises entendu parler de M. d'Arjuzanx d'une façon
qui ne m'a pas plu.
— Que disait-on ?
— Rien de précis ; mais c'est justement le vague de ces propos qui fait
mon inquiétude. Quant au capitaine, j'ai au contraire appris à le
connaître sous un jour qui a singulièrement augmenté ma sympathie pour
lui et l'a transformée en une estime sérieuse.
— Comment cela ? demanda-t-elle avec une vivacité caractéristique.
— En lisant ses lettres à Gaston ? Cette correspondance, qui commence
quand le jeune garçon entre au collège de Pau et se continue sans
interruption jusqu'à ces derniers temps, a été conservée par ton oncle,
on l'a trouvée à l'inventaire et je viens de la lire. C'est une
confession, ou plutôt, car elle ne contient l'aveu d'aucune faute, un
journal qui embrasse toute sa jeunesse. Quels renseignements vaudraient
ceux qu'il donne lui-même dans ces lettres où on le suit pas à pas, où
l'on voit se former l'homme qu'il est devenu, et un homme de cœur, de
caractère, droit, loyal, que la tare d'une naissance malheureuse n'a
point aigri, mais qu'elle a au contraire trempé ; enfin, le type du mari
qu'un père qui connaît la vie choisirait entre tous pour sa fille.
Pendant qu'il parlait, elle souriait sans avoir conscience de l'aveu que
son visage épanoui trahissait :
— Alors, ces lettres... dit-elle machinalement pour dire quelque chose
et pour le plaisir de parler de lui.
— Ces lettres sont un panégyrique d'autant plus intéressant qu'il est
écrit au jour le jour. Sais-tu quelles étaient mes pensées en les
lisant ?
— Dis.
— Je me demandais comment ton oncle n'avait pas eu le désir de te le
donner pour mari, ce qui conciliait tout : son affection pour ce jeune
homme et ses devoirs envers nous.
— Il n'a pas exprimé ce désir.
— Cela est vrai ; mais ce qu'il n'a pas fait, pour une raison que nous
ignorons, simplement peut être parce que la mort l'a surpris, je puis
le faire. Si ton oncle avait des devoirs envers nous, envers moi, envers
toi, je me considère comme en ayant envers le capitaine qui a
certainement des droits à la fortune dont nous héritons... quand ce ne
serait que ceux que donne l'affection partagée : un mariage entre vous
règle tous ces devoirs comme tous ces droits, et, de plus, il assure ton
bonheur. Tu comprends pourquoi j'ai été si heureux quand je t'ai entendu
manifester avec franchise tes sentiments ?
— Et maintenant ?
— Quoi, maintenant ?
— J'entends, que veux-tu faire ?
— Aller trouver Rébénacq qui est l'ami et le conseil du capitaine.
— Mais M. Rébénacq ne peut pas offrir ma main à M. Sixte.
— Assurément ; mais Rébénacq peut lui faire comprendre quels sont mes
sentiments à son égard, et adroitement, discrètement, lui laisser
entendre que, s'il voulait devenir le mari d'une belle jeune fille qu'il
connaît et qu'il a pu apprécier, il n'aurait qu'à plaire à cette belle
fille et se faire aimer d'elle pour que la famille l'accueillît, malgré
son manque de fortune, à bras ouverts. Il n'y a point là d'offre, dont
je ne veux pas plus que toi, mais une ouverture comme en doivent faire
ceux qui sont riches à ceux qui ne le sont pas. Y a-t-il là-dedans
quelque chose qui ne te convienne pas ?
Au lieu de répondre, elle interrogea :
— Et M. d'Arjuzanx ?
— Je lui écrirai que nos projets ne peuvent pas avoir les suites que
nous espérions.
— Que vous espériez, lui et toi ?
— Dame !
— N'es-tu pour rien dans cette rupture ?
— J'arrangerai les choses de façon à porter ma part de responsabilité.
— Fais-la légère pour toi, plus grosse pour moi, ce ne sera que justice.
Mais ce que je voudrais encore, ce serait qu'au lieu d'aller trouver M.
Rébénacq et d'écrire ensuite à M. d'Arjuzanx, tu commences par cette
lettre. Je connais assez M. Sixte pour être certaine qu'il ne
consentirait pas à entrer en rivalité avec un ami. S'il est sensible à
l'ouverture de M. Rébénacq, ce ne sera certainement que quand il aura la
preuve que cet ami a été refusé.
— Tu as raison ; j'écris tout de suite au baron et demain seulement
j'irai voir Rébénacq.
— Et maman ! tu es d'accord avec elle ?
— Je compte sur toi.
— Tu sais qu'elle trouve toutes les qualités à M. d'Arjuzanx : la
naissance, la distinction, la beauté, et bien d'autres choses encore,
sans parler de sa fortune qui ne peut pas être comparée à celle de M.
Sixte.
— Ta mère ne veut que ton bonheur ; quand elle sera convaincue que tu
n'aimeras jamais M. d'Arjuzanx, elle cédera.
— Enfin, je ferai ce que tu veux, mais si nous partageons les
responsabilités, partageons aussi les difficultés : que j'amène maman à
accepter ta rupture d'un mariage qu'elle souhaite si ardemment, toi, de
ton côté, amène-la à accepter celui que tu désires.
— Et toi, ne le désires-tu pas aussi ?
Elle vint à son père, les yeux baissés, marchant avec componction.
— Une fille soumise n'a d'autre volonté que celle de son papa.