Le porc à s'engraisser coûtera peu de son

et même il n'en coûtera pas du tout. Après la séparation de la crème et

du lait il me reste au moins douze cents litres de lait écrémé doux avec

lequel j'engraisse des porcs installés dans une porcherie que je fais

construire au bout de cette prairie le long de la grande route, où elle

est isolée. Pour ces porcs, je procède à peu près comme pour mes vaches,

c'est-à-dire qu'au lieu d'essayer des porcs anglais du Yorkshire ou du

Berkshire, je croise ces races avec notre race béarnaise et j'obtiens

des bêtes qui joignent la rusticité à la précocité. Tu connais la

réputation des jambons de Bayonne ; à Orthez se fait en grand le commerce

des salaisons ; je ne serai donc pas embarrassé pour me débarrasser dans

de bonnes conditions de mes cochons, qui, engraissés avec du lait doux,

seront d'une qualité supérieure. Voilà comment, avec mon beurre, mes

veaux et mes porcs je compte obtenir de cette propriété un revenu de

plus de trois cent mille francs, au lieu de quarante mille qu'elle donne

depuis un certain nombre d'années. Mes calculs sont établis, et, comme

j'ai eu à étudier une affaire de ce genre à l'_Office cosmopolitain_,

ils reposent sur des chiffres certains. Que de fois, en dessinant des

plans pour cette affaire, ai-je rêvé à sa réalisation, et me suis-je

dit : « Si c'était pour moi ! » Voilà que ce rêve peut devenir réalité, et

qu'il n'y a qu'à vouloir pour qu'il soit le nôtre.

— Mais l'argent ?

— Il y a dans la succession des valeurs qu'on peut vendre pour les frais

de premier établissement, qui, d'ailleurs, ne sont pas considérables :

trois cents vaches à 450 francs l'une coûtent 135,000 francs ; les

constructions de la laiterie et de la porcherie, ainsi que

l'appropriation des étables, n'absorberont pas soixante mille francs,

les défrichements cinquante mille ; mettons cinquante mille pour

l'imprévu, nous arrivons à deux cent quarante-cinq mille francs,

c'est-à-dire à peu près le revenu que ces améliorations, ces révolutions

si tu veux, nous donneront. Crois-tu que cela vaille la peine de les

entreprendre ? Le crois-tu ?

Elle avait si souvent vu son père jongler avec les chiffres qu'elle

n'osait répondre, cependant elle était troublée...

— Certainement, dit-elle enfin, si tu es sûr de tes chiffres, ils sont

tentants.

— J'en suis sûr ; il n'est pas un détail qui ait été laissé de côté :

dépenses, produits, tout a été établi sur des bases solides qui ne

permettent aucun aléa ; les dépenses forcées, les produits abaissés,

plutôt que grossis. Mais ce n'est pas seulement pour nous que ces

chiffres sont tentants comme tu dis ; ils peuvent aussi le devenir pour

ceux qui nous entourent, pour les gens de ce pays ; et c'est à eux que je

pensais en parlant tout à l'heure des devoirs des riches. Jusqu'à

présent nos paysans n'ont tiré qu'un médiocre produit du lait de leurs

vaches ; aussitôt que mes machines fonctionneront et que mes débouchés

seront assurés, je leur achèterai celui qu'ils pourront me vendre et le

paierai sans faire aucun bénéfice sur eux. Ainsi je verserai dans le

pays deux cents, trois cent mille francs par an, qui non seulement

seront une source de bien-être pour tout le monde, mais encore qui peu à

peu changeront les vieilles méthodes de culture en usage ici. Sur notre

route depuis Puyoo tu as rencontré à chaque instant des champs de

bruyères et de fougères, d'ajoncs, c'est ce qu'on appelle des _touyas_,

et on les conserve ainsi à l'état sauvage pour couper ces bruyères et en

faire un engrais plus que médiocre. Quand le nombre des vaches aura

augmenté par le seul fait de mes achats de lait, la quantité de fumiers

produite augmentera en proportion, et en proportion aussi les touyas

diminueront d'étendue ; on les mettra en culture parce qu'on pourra les

fumer ; de sorte qu'en enrichissant d'abord le petit paysan je ne

tarderai pas à enrichir le pays lui-même. Tu vois la transformation et

tu comprends comment en faisant notre fortune nous ferons celle des gens

qui nous entourent ; n'est-ce pas quelque chose, cela ?

Elle s'était rapprochée de lui à mesure qu'il avançait dans ses

explications, et lui avait pris la main ; quand il se tut, elle se haussa

et lui passant un bras autour des épaules elle l'embrassa :

— Tu me pardonnes ? dit-elle.

— Te pardonner ? Que veux-tu que je te pardonne ? demanda-t-il en la

regardant tout surpris.

— Si je te le disais, tu ne me pardonnerais pas.

— Alors ?

— Donne-moi l'absolution quand même.

— Tu ne voulais pas habiter Ourteau ?

— Donne-moi l'absolution.

— Je te la donne.

— Maintenant sois tranquille, je te promets que ce sera maman elle-même

qui te demandera à rester ici.

Anie · 第 17 / 48 题