XIII

Après le déjeuner, il proposa un tour dans les jardins et dans le parc,

mais madame Barincq se déclara fatiguée par la nuit passée en chemin de

fer ; d'ailleurs elle les connaissait, ces jardins, et les longues

promenades qu'elle y avait faites autrefois en compagnie de son

beau-frère, quand elle lui demandait son intervention contre leurs

créanciers, ne lui avaient laissé que de mauvais souvenirs.

— Moi, je ne suis pas fatiguée, dit Anie.

— Surtout, n'encourage pas ton père dans ses folies, et ne te mets pas

avec lui contre moi.

— Veux-tu que nous commencions par les communs ? dit-il en sortant.

— Puisque nous allons tout voir, commençons par où tu voudras.

Ils étaient considérables, ces communs ; ayant été bâtis à une époque où

l'on construisait à bas prix, on avait fait grand, et les écuries, les

remises, les étables, les granges, auraient suffi à trois ou quatre

terres comme celle d'Ourteau ; tout cela, bien que n'étant guère utilisé,

en très bon état de conservation et d'entretien.

En sortant des cours qui entourent ces bâtiments, ils traversèrent les

jardins et descendirent aux prairies. Pour les protéger contre les

érosions du gave dont le cours change à chaque inondation, on ne coupe

jamais les arbres de leurs rives, et toutes les plantes aquatiques,

joncs, laiches, roseaux, massettes, sagittaires, les grandes herbes, les

buissons, les taillis d'osiers et de coudriers, se mêlent sous le

couvert des saules, des peupliers, des trembles, des aulnes, en une

végétation foisonnante au milieu de laquelle les forts étouffent les

faibles dans la lutte pour l'air et le soleil. Malgré la solidité de

leurs racines, beaucoup de ces hauts arbres arrachés par les grandes

crues qui, avec leurs eaux furieuses, roulent souvent des torrents de

galets, se sont penchés ou se sont abattus de côté et d'autre, jetant

ainsi des ponts de verdure qui relient les rives aux îlots entre

lesquels se divisent les petits bras de la rivière. C'est à une certaine

distance seulement de cette lisière sauvage que commence la prairie

cultivée, et encore nulle part n'a-t-on coupé les arbres de peur d'un

assaut des eaux, toujours à craindre ; dans ces terres d'alluvion

profondes et humides, ils ont poussé avec une vigueur extraordinaire, au

hasard, là où une graine est tombée, où un rejeton s'est développé, sans

ordre, sans alignement, sans aucune taille, branchus de la base au

sommet, et en suivant les contours sinueux du gave ils forment une sorte

de forêt vierge, avec de vastes clairières d'herbes grasses.

— Le beau Corot ! s'écria Anie, que c'est frais, vert, poétique ! est-il

possible vraiment de deviner ainsi la nature avec la seule intuition du

génie ! certainement, Corot n'est jamais venu ici, et il a fait ce

tableau cent fois.

— Cela te plaît ?

— Dis que je suis saisie d'admiration ; tout y est, jusqu'à la teinte

grise des lointains, dans une atmosphère limpide, jusqu'aux nuances

délicates de l'ensemble, jusqu'à cette beauté légère qui donne des

envolées à l'esprit. C'est audacieux à moi, mais dès demain je commence

une étude.

— Alors tu n'entends pas renoncer à la peinture ?

— Maintenant ? jamais de la vie. C'était à Paris que, dans des heures de

découragement, je pouvais avoir l'idée de renoncer à la peinture, quand

je me demandais si j'aurais jamais du talent, ou au moins la moyenne de

talent qu'il faut pour plaire à ceux-ci ou à ceux-là, aux maîtres, à la

critique, aux camarades, aux ennemis, au public. Mais, maintenant, que

m'importe de plaire ou de ne pas plaire, pourvu que je me satisfasse

moi-même ! C'est quand on travaille en vue du public qu'on s'inquiète de

cette moyenne ; pour soi, il est bien certain qu'on n'en a jamais assez ;

alors, il n'y a pas besoin de s'inquiéter du plus ou du moins ; on va de

l'avant ; on travaille pour soi, et c'est peut-être la seule manière

d'avoir de l'originalité ou de la personnalité. Qu'est-ce que ça nous

fait, à cette heure, que mes croûtes tapissent les murailles

incommensurables du château ! ça n'est plus du tout la même chose que si

elles s'entassaient dans mon petit atelier de Montmartre sans trouver

d'acheteurs.

Elle prit le bras de son père, et se serrant contre lui tendrement :

— C'est comme si je ne trouvais point de mari ; maintenant, qu'est-ce que

cela nous ferait ? Tu penses bien qu'en fait de mariage je ne pense plus

aujourd'hui comme le jour de notre soirée, où tu as été si étonné, si

peiné, en me voyant décidée à accepter n'importe qui, pourvu que je me

marie. Te souviens-tu que je te disais qu'à vingt ans une fille sans dot

était une vieille fille, tandis qu'à vingt-quatre ou vingt-cinq ans,

celle qui avait de la fortune était une jeune fille ? Puisque me voilà

rajeunie, et pour longtemps, par un coup de baguette magique, je n'ai

pas à me presser. Il y a un mois, c'était au mariage seul que je

m'attachais ; désormais, ce sera le mari seul que je considérerai pour

ses qualités personnelles, pour ce qu'il sera réellement, et s'il me

plaît, si je rencontre un peu en lui du prince charmant auquel j'ai rêvé

autrefois, je te le demanderai quel qu'il soit.

— Et je te le donnerai, confiant dans ton choix.

— Voilà donc une affaire arrangée qui, de mon côté, te laisse toute

liberté. Habitons ici, rentrons à Paris, il en sera comme tu voudras.

Mais maman ? Imagine-toi que depuis que l'héritage est assuré, nous avons

passé notre temps à chercher des appartements.

— Quel enfantillage !

— S'il n'y en a pas un d'arrêté boulevard des Italiens, c'est parce

qu'elle hésite entre celui-là et un autre rue Royale ; et permets-moi de

te dire que je ne trouve pas du tout, en me plaçant au point de vue de

maman, que ce soit un enfantillage. Elle est Parisienne et n'aime que

Paris, comme toi, né dans un village, tu n'aimes que la campagne ; rien

n'est plus agréable pour toi que ces prairies, ces champs, ces horizons

et la vie tranquille du propriétaire campagnard ; rien n'est plus doux

pour maman que la vue du boulevard et la vie mondaine ; tu étouffes dans

un appartement, elle ne respire qu'avec un plafond bas sur la tête ; tu

veux te coucher à neuf heures du soir, elle voudrait ne rentrer qu'au

soleil levant.

— Mais, en vous proposant d'habiter Ourteau, je ne prétends pas vous

priver entièrement de Paris. Si nous restons ici huit ou neuf mois, nous

pouvons très bien en donner trois ou quatre à Paris. Cette vie est celle

de gens qui nous valent bien, qui s'en contentent, s'en trouvent heureux

et ne passent pas pour des imbéciles. Tu me rendras cette justice, mon

enfant, que, depuis que tu as des yeux pour voir et des oreilles pour

entendre, tu ne m'as jamais entendu me plaindre, ni de la destinée, ni

de l'injustice des choses, ni de personne.

— C'est bien vrai.

— Mais je puis le dire aujourd'hui : depuis longtemps à bout de forces,

je me demandais si je ne tomberais pas en chemin : ces vingt dernières

années de vie parisienne, de travail à outrance, de soucis, de

privations, sans un jour de repos, sans une minute de détente, m'ont

épuisé ; cependant, j'allais, simplement parce qu'il fallait aller, pour

vous ; parce qu'avant de penser à soi, on pense aux siens. C'est ici que

j'ai senti mon écrasement, par ma renaissance. Il faut donc que vous

donniez à ma vieillesse la vie naturelle qui a manqué à mon âge viril,

et c'est elle que je vous demande.

— Et tu ne doutes pas de la réponse, n'est-ce pas ?

— D'ailleurs, cette raison n'est pas la seule qui me retienne ici, j'en

ai d'autres qui, précisément parce qu'elles ne sont pas personnelles,

n'en sont que plus fortes. J'ai toujours pensé que la richesse impose

des devoirs à ceux qui la détiennent et qu'on n'a pas le droit d'être

riche rien que pour soi, pour son bien-être ou son plaisir. Sans avoir

rien fait pour la mériter, du jour au lendemain, la fortune m'est tombée

dans les mains ; eh bien ! maintenant il faut que je la gagne, et, pour

cela, j'estime que le mieux est que je l'emploie à améliorer le sort des

gens de ce pays, que j'aime, parce que j'y suis né.

Cette proposition lui fit regarder son père avec un étonnement où se

lisait une assez vive inquiétude : qu'entendait-il donc par employer la

fortune qui lui tombait aux mains à l'amélioration du sort des paysans

d'Ourteau ?

Ce n'est pas impunément que dans une famille on s'habitue à voir

critiquer le chef, discuter ses idées, mettre en doute son

infaillibilité, contester son autorité et le rendre responsable de tout

ce qui va mal dans la vie : le cas était le sien. Que de fois, depuis

son enfance, avait-elle entendu sa mère prendre son père en pitié :

« Certainement je ne te fais pas de reproches, mon ami. » Que de fois

aussi, sa mère, s'adressant à elle, lui avait-elle dit : « Ton pauvre

père ! » Cette compassion pas plus que ces blâmes discrets n'avaient

amoindri sa tendresse pour lui : elle le chérissait, elle l'aimait,

« pauvre père », d'un sentiment aussi ardent, aussi profond, que si elle

avait été élevée dans des idées d'admiration respectueuse pour lui ; mais

enfin, ce respect précisément manquait à son amour qui ressemblait plus

à celui d'une mère pour son fils, « pauvre enfant », qu'à celui d'une

fille pour son père ; en adoration devant lui, non en admiration ; pleine

d'indulgence, disposée à le plaindre, à le consoler, toujours à

l'excuser, mais par cela même à le juger.

Dans quelle aventure nouvelle voulait-il s'embarquer ?

Il répondit au regard inquiet qu'elle attachait sur lui.

— Ton oncle, dit-il, s'était peu à peu désintéressé de cette terre pour

toutes sortes de raisons : maladies des vignes, exigences des ouvriers

ensuite, voleries des colons aussi, de sorte que dans l'état d'abandon

où il la laissait, après l'avoir entièrement reprise entre ses mains,

elle ne lui rapportait pas deux pour cent, et encore n'était-ce que dans

les très bonnes années. Vous seriez les premières, ta mère et toi, à me

blâmer, si je continuais de pareils errements.

— T'ai-je jamais blâmé ?

— Je sais que tu es une trop bonne fille pour cela ; mais enfin, il n'en

est pas moins vrai que vous seriez en droit de trouver mauvaise la

continuation d'une pareille exploitation.

— Tu veux arracher les vignes malades ?

— Je veux transformer en prairies artificielles toutes les terres

propres à donner de bonnes récoltes d'herbe. Le foin qui, il y a

quelques années, se vendait vingt-cinq sous les cinquante kilos, se vend

aujourd'hui cinq francs, et avec le haut prix qu'a atteint la

main-d'œuvre pour le travail de la vigne et du maïs, alors que les

ouvriers exigent par jour deux francs de salaire, une livre de pain, et

trois litres de vin, il est certain qu'il y a tout avantage à produire,

au lieu de vin médiocre, de l'herbe excellente ; ce que je veux obtenir,

non pour vendre mon foin, mais pour nourrir mes vaches, faire du beurre

et engraisser des porcs avec le lait doux écrémé.

De nouveau il vit le regard inquiet qu'il avait déjà remarqué se fixer

sur lui.

— Décidément, dit-il, il faut que je t'explique mon plan en détail, sans

quoi tu vas t'imaginer que l'héritage de ton oncle pourrait bien se

trouver compromis. Allons jusqu'à ce petit promontoire qui domine le

cours du Gave ; là tu comprendras mieux mes explications.

Ils ne tardèrent pas à arriver à ce mouvement de terrain qui coupait la

prairie et la rattachait par une pente douce aux collines.

— Tu remarqueras, dit-il, que cette éminence se trouve à l'abri des

inondations les plus furieuses du Gave, et qu'un canal de dérivation qui

la longe à sa base produit ici une chute d'eau autrefois utilisée,

maintenant abandonnée depuis longtemps déjà, mais qui peut être

facilement remise en état. Cela observé, je reprends mon explication. Je

t'ai dit que je commençais par arracher toutes les vignes qui ne

produisent plus rien ; mais comme pour transformer une terre défrichée en

une bonne prairie il ne faut pas moins de trois ans, des engrais

chimiques pour lui rendre sa fertilité épuisée et des cultures

préparatoires en avoine, en luzerne, en sainfoin, ce n'est pas un

travail d'un jour, tu le vois. En même temps que je dois changer

l'exploitation de ces terres, je dois aussi changer le bétail qui

consommera leurs produits. Ton oncle pouvait, avec le système adopté par

lui, se contenter de la race du pays, qui est la race basquaise plus ou

moins dégénérée, de petite taille, nerveuse, sobre, à la robe couleur

grain de blé, aux cornes longues et déliées, comme tu peux le voir avec

les vaches qui paissent au-dessous de nous ; cette race, d'une vivacité

et d'une résistance extraordinaire au travail, est malheureusement

mauvaise laitière ; or, comme ce que je demanderai à mes vaches ce sera

du lait, non du travail, je ne peux pas la conserver.

— Si jolies les basquaises !

— En obéissant à la théorie, je les remplacerais par des normandes qui,

avec nos herbes de première qualité, me donneraient une moyenne

supérieure à dix-huit cents litres de lait ; mais, comme je ne veux pas

courir d'aventures, je me contenterai de la race de Lourdes qui a le

grand avantage d'être du pays, ce qui est à considérer avant tout, car

il vaut mieux conserver une race indigène avec ses imperfections, mais

aussi avec sa sobriété, sa facilité d'élevage et son acclimatation

parfaite, que de tenter des améliorations radicales qui aboutissent

quelquefois à des désastres. Me voilà donc, quand la transformation du

sol est opérée, à la tête d'un troupeau de trois cents vaches que le

domaine peut nourrir.

— Trois cents vaches !

— Qui me donnent une moyenne de quatre cent cinquante mille litres de

lait par an, ou douze à treize cents litres par jour.

— Et qu'en fais-tu de cette mer de lait ?

— Du beurre. C'est précisément pour que tu te rendes compte de mon

projet que je t'ai amenée ici. Pour loger mes vaches, au moins quand

elles ne sont pas encore très nombreuses, j'ai les bâtiments

d'exploitation qui, dans le commencement, me suffisent, mais je n'ai pas

de laiterie pour emmagasiner mon lait et faire mon beurre ; c'est ici que

je la construis, sur ce terrain à l'abri des inondations et à proximité

d'une chute d'eau, ce qui m'est indispensable. En effet, je n'ai pas

l'intention de suivre les vieux procédés de fabrication pour le beurre,

c'est-à-dire d'attendre que la crème ait monté dans des terrines et de

la battre alors à l'ancienne mode ; aussitôt trait, le lait est versé

dans des écrémeuses mécaniques qui, tournant à la vitesse de 7,000 tours

à la minute, en extraient instantanément la crème ; on la bat aussitôt

avec des barattes danoises ; des délaiteuses prennent ce beurre ainsi

fait pour le purger de son petit lait ; des malaxeurs rotatifs lui

enlèvent son eau ; enfin des machines à mouler le compriment et le

mettent en pains. Tout cela se passe, tu le vois, sans l'intervention de

la main d'ouvriers plus ou moins propres. Ce beurre obtenu, je le vends

à Bordeaux, à Toulouse ; l'été dans les stations d'eaux : Biarritz,

Cauterets, Luchon ; l'hiver je l'expédie jusqu'à Paris. Mais le beurre

n'est pas le seul produit utilisable que me donnent mes vaches.

Elle le regarda avec un sourire tendre.

— Il me semble, dit-elle, que tu récites la fable de la _Laitière et le

pot au lait_.

— Précisément, et nous arrivons, en effet, au cochon.

Anie · 第 16 / 48 题