VIII

A six heures du matin le train déposa Barincq à la gare de Puyoo ; de là

à Ourteau, il avait deux lieues à faire à travers champs. Autrefois, une

voiture se trouvait toujours à son arrivée, et, par la grande route plus

longue de trois ou quatre kilomètres, le conduisait au château ; mais il

n'avait pas voulu demander cette voiture par une dépêche, et l'état de

sa bourse ne lui permettait pas d'en prendre une à la gare. D'ailleurs,

cette course de deux lieues ne l'effrayait pas plus que le chemin de

traverse qu'il connaissait bien ; le temps était doux, le soleil venait

de se lever dans un ciel serein ; après une nuit passée dans l'immobilité

d'un wagon, ce serait une bonne promenade ; sa valise à la main, il se

mit en route d'un pas allègre.

Mais il ne continua pas longtemps cette allure, et sur le pont il

s'arrêta pour regarder le Gave, grossi par la première fonte des neiges,

rouler entre ses rives verdoyantes ses eaux froides qui fumaient par

places sous les rayons obliques du soleil levant et pour écouter leur

fracas torrentueux. Il venait de quitter les lilas de son jardin à peine

bourgeonnants et il trouvait les osiers, les saules, les peupliers en

pleine éclosion de feuilles, faisant au Gave une bordure vaporeuse

au-dessus de laquelle s'élevaient les tours croulantes du vieux château

de Bellocq. Que cela était frais, joli, gracieux, et, pour lui,

troublant par l'évocation des souvenirs ! Mais ce qui, tout autant que le

bruit des eaux bouillantes, le bleu du ciel, la verdure des arbres,

réveilla instantanément en lui les impressions de ses années de

jeunesse, ce fut la vue d'un char qui arrivait à l'autre bout du pont :

formé d'un tronc de sapin dont l'écorce n'avait même pas été enlevée, il

était posé sur quatre roues avec des claies de coudrier pour ridelles ;

deux bœufs au pelage bringé, habillés de toile, encapuchonnés d'une

résille bleue, le traînaient d'un pas lent, et devant eux marchait leur

conducteur, la veste jetée sur l'épaule, une ceinture rouge serrée à la

taille, les espadrilles aux pieds, un long aiguillon à la main ; pour

s'abriter du soleil il avait tiré en avant son béret qui formait ainsi

visière au-dessus de ses yeux brillants dans son visage rasé de frais.

Que de fois avait-il ainsi marché devant ces attelages de bœufs,

l'aiguillon à la main, à la grande indignation de son frère qui,

n'aimant que la chasse, la pêche et les chevaux, l'accusait d'être un

paysan !

Après un bonjour échangé, il se remit en marche, et, au lieu de

continuer la grande route, prit le vieux chemin qui montait droit à la

colline.

Pour être géographiquement dans le midi et même dans l'extrême midi de

la France, il n'en résulte pas que le Béarn soit roussi ou pelé, c'est

au contraire le pays du vert, et d'un vert si frais, si intense, qu'en

certains endroits on pourrait se croire en Normandie, n'était la chaleur

du soleil, le bleu du ciel, la sérénité, la limpidité, la douceur de

l'atmosphère ; l'Océan est près, les Pyrénées sont hautes, et, tandis que

la montagne le défend des vents desséchants du sud, la mer lui envoie

ses nuages qui, tombant sur une terre forte, y font pousser une

vigoureuse végétation ; dans les prairies l'herbe monte jusqu'au ventre

du bétail ; sur les collines, dans les _touyas_ que les paysans

routiniers s'obstinent à conserver en landes, les ajoncs, les bruyères

et les fougères dépassent la tête des hommes ; le long des chemins les

haies sont épaisses et hautes.

De profondes ornières pleines d'eau coupaient celui qu'il avait pris,

mais trop large de moitié, il offrait de chaque côté des tapis herbus

qu'on pouvait suivre. De ce gazon, le printemps avait fait un jardin

fleuri jusqu'au pied des haies où pâquerettes, primevères et renoncules

se mêlaient aux scolopendres et aux tiges rousses de la fougère royale

qui, au bord des petites mares et dans les fonds tourbeux, commençait

déjà à pousser des jets vigoureux.

Quelle fête pour ses yeux que cette éclosion du printemps, si superbe

dans cette humilité de petites plantes mouillées de rosée, et combien le

léger parfum que dégageait leur floraison évoquait en lui de souvenirs

restés vivants !

Ce fut en égrenant le chapelet de ces souvenirs qu'il continua son

chemin jusqu'au haut de la montée. Déjà une fois il l'avait vu aussi

fleuri dans une matinée pareille à celle-ci et il lui était resté dans

les yeux tel qu'il le retrouvait.

A la suite d'une épidémie on avait licencié le collège, et le train

venant de Pau les avait descendus à Puyoo à cette même heure, son frère

et lui. Comme on n'était pas prévenu de leur retour, personne ne les

attendait à la gare, et, au lieu de louer une voiture, ils s'étaient

fait une joie de s'en aller bride abattue à travers champs pour

surprendre leur père. Que de changements cependant, tandis que tout

restait immuable dans ce coin de campagne, que de tristesses : son père,

son frère morts, lui debout encore, mais secoué si violemment que

c'était miracle qu'il n'eut pas le premier disparu. Combien à sa place

se fussent abandonnés, et certainement il eût cédé aussi à la

désespérance s'il n'avait pas lutté pour les siens. Le secours qui lui

venait d'eux l'avait jusqu'au bout soutenu : un sourire, une caresse, un

mot de sa fille, son regard, la musique de sa voix.

Au haut de la colline il s'arrêta, et, posant sa valise au pied d'un

arbre, il s'assit sur le tronc d'un châtaignier qui attendait, couché

dans l'herbe, que les chemins fussent assez durcis pour qu'on pût le

descendre à la scierie.

De ce point culminant qu'un abatage fait dans les bois avait dénudé, la

vue s'étendait libre sur les deux vallées, celle du Gave de Pau qu'il

venait de quitter aussi bien que sur celle du Gave d'Oloron où il allait

descendre, et au-delà, par-dessus leurs villages, leurs prairies et

leurs champs, sur un pays immense, de la chaîne des Pyrénées couronnée

de neige aux plaines sombres des Landes qui se perdaient dans l'horizon.

Comme il n'avait pas mis plus d'une heure à la montée et qu'il ne lui

faudrait que quarante ou cinquante minutes pour la descente, il pouvait,

sans crainte de retard, se donner la satisfaction de rester là un moment

à se reposer, en regardant le panorama étalé devant lui.

Tandis que la base des montagnes était encore noyée dans des vapeurs

confuses, les sommets neigeux, frappés par le soleil, se découpaient

assez nettement pour qu'il pût les reconnaître tous, depuis le pic

d'Anie, qui avait donné son nom à sa fille, comme à toutes les aînées de

la famille, jusqu'à la Rhune, dont le pied trempe dans la mer à

Saint-Jean-de-Luz. En temps ordinaire il se serait amusé à distinguer

chaque pic, chaque col, chaque passage, en se rappelant ses excursions

et ses chasses ; mais, en ce moment, ce qui le touchait plus que la

chaîne des Pyrénées, si pleine de souvenirs et d'émotions qu'elle fût

pour lui, c'était le village natal ; aussi, quittant les croupes vertes

qui de la montagne s'abaissent vers la plaine, chercha-t-il tout de

suite le Gave qui, en un long ruban blanc courant entre la verdure de

ses rives, l'amenait à la maison paternelle : isolée au milieu du parc,

il la retrouva telle qu'elle s'était si souvent dressée devant lui en

ses mauvais jours, quand il pensait à elle instinctivement comme à un

refuge, avec ses combles aux ardoises jaunies, ses hautes cheminées et

sa longue façade blanche, coupée de chaînes rouges, mais aussi avec un

changement qui lui serra le cœur ; au lieu d'apercevoir toutes les

persiennes ouvertes, il les vit toutes fermées, faisant à chaque étage

des taches grises qui se répétaient d'une façon sinistre. Personne non

plus au travail, ni dans les jardins, ni dans le parc, ni devant les

écuries, les remises, les étables ; pas de bêtes au pâturage dans les

prairies, le long du Gave, ou dans les champs ; certainement la roue de

la pêcherie de saumon qui détachait sa grande carcasse noire sur la pâle

verdure des saules ne tournait plus ; partout le vide, le silence, et

dans la vaste chambre du premier étage, celle où il était né, celle où

son père était mort, son frère dormant son dernier sommeil.

Cette évocation qui le lui montrait comme si, par les persiennes

ouvertes, il l'eût vu rigide sur son lit, l'étouffa, et tout se brouilla

devant ses yeux pleins de larmes.

Anie · 第 12 / 48 题