A son arrivée à Paris, tout occupé de l'invention d'une bouée lumineuse,
il avait été consulter un chimiste dont les livres qu'il avait
longuement travaillés lui inspiraient confiance, et dont le nom faisait
autorité dans la science, François Sauval ; et pendant assez longtemps il
avait poursuivi, sous la direction de celui-ci, une série d'expériences
sur les matières à employer pour la production de l'éclairage dans
l'eau. De là étaient nées des relations entre eux, bienveillantes chez
le maître, très attentif à séduire la jeunesse, respectueuses chez
l'élève, et quand il avait un conseil à demander ou un doute à
éclaircir, c'était toujours à Sauval qu'il s'adressait.
Sauval était chimiste parce que son grand-père ainsi que son père
l'avaient été, et parce qu'avec son sens juste de la vie il avait, tout
jeune, compris les avantages qu'il y avait pour lui à profiter du nom et
de l'autorité qu'ils s'étaient acquis dans le monde scientifique, et à
se mettre en état d'hériter des positions officielles qu'ils avaient
successivement occupées ; mais, plus que chimiste encore, plus que
savant, il était, bien qu'il s'en défendît, un homme d'affaires
incomparable, devant qui l'agréé le plus fin, l'avoué le plus retors
n'étaient que des écoliers.
En écoutant d'une oreille complaisante les projets et les rêveries de
Barincq, il avait sagement douché son ambition d'une main impitoyable,
et, avec l'expérience que lui donnaient son autorité et sa situation, il
lui avait prouvé qu'il ne devait pas chercher à sortir de l'ordre de
recherches dans lequel il avait eu la chance de réussir.
— Tenez-vous-en à l'industrie, ne cessait-il de lui répéter ; gagnez de
l'argent, et, puisque vous n'avez pas pris dès le départ le chemin qui
conduit au mandarinat scientifique, laissez la science aux mandarins.
Ah ! si j'étais à votre place, et si j'avais vos aptitudes pour les
affaires, quelle fortune je ferais !
« Faire fortune, gagner de l'argent », était le refrain de sa
conversation ; et, s'il est vrai que le mot qui revient le plus souvent
sur nos lèvres soit celui qui donne la clé de notre nature, on pouvait
conclure en l'écoutant qu'il était un homme d'argent. Cela surtout,
avant tout et par-dessus tout, avec un but aussi généreux que touchant,
qui était de donner à chacune de ses cinq filles un million en la
mariant. Le type du savant, gauche, simple, maladroit, timide ou
rébarbatif, qui ne sort pas de son laboratoire, ignore le monde, ne voit
dans l'argent qu'un métal ductile et malléable qui fond vers 1000°, et
peut se combiner avec l'oxygène, n'était nullement celui de Sauval qui,
au contraire, représentait mieux que tout autre le savant aimable,
élégant, homme du monde autant qu'homme d'affaires, assez prudent pour
ne pas se laisser exploiter par les industriels, et assez habile pour
les exploiter lui-même par des procédés perfectionnés qui en exprimaient
jusqu'à la dernière goutte la substance utilisable.
Toutes les positions officielles que l'État peut donner, Sauval les
avait successivement occupées ou les occupait encore, à l'Institut
agronomique, au Conservatoire, aux Gobelins, au Muséum, à l'École
centrale, à la préfecture de la Seine, à la préfecture de police ; de
plus il était le directeur-conseil de nombreuses fabriques de produits
chimiques ou pharmaceutiques qui payaient de cette façon son influence ;
mais, comme tout cela, si important qu'en fût le total cumulé, n'était
point encore assez gros pour son appétit, et ne pouvait pas lui gagner
les millions qu'il voulait, il les demandait à l'industrie en prenant
des brevets dans les branches de la chimie où il y a de l'argent à
gagner, celle des engrais et celle des matières colorantes.
Ces brevets, il ne les exploitait pas lui-même, retenu par sa situation,
mais il les cédait à des commerçants, à des spéculateurs que cette
situation précisément éblouissait, et qui se laissaient entraîner par
l'espoir de produire avec rien quelque chose de valeur, tout comme les
dupes des anciens alchimistes espéraient obtenir la transmutation des
métaux. Comment n'eussent-ils pas subi le prestige de son nom qu'il
savait très habilement faire tambouriner par les journaux ! Ce n'était
pas avec un pauvre diable d'inventeur qu'ils traitaient, mais avec un
savant dont les titres occupaient une longue suite de lignes dans les
annuaires ; ce n'était pas dans un galetas que les signatures
s'échangeaient, mais dans une noble maison donnée par l'État, sur la
cour de laquelle s'ouvraient les portes d'écuries habitées par quatre
chevaux, et de remises abritant trois voitures élégantes dignes du
mondain le plus correct.
En conseillant à Barincq de gagner de l'argent, jamais Sauval ne lui
avait conseillé d'exploiter un de ses nombreux brevets ; seulement ce
qu'il ne disait pas franchement il l'insinuait avec des finesses
auxquelles on ne pouvait pas ne pas se laisser prendre. Mais, féru de
ses idées en vrai inventeur qu'il était, Barincq avait longtemps résisté
à ses avances : pourquoi acheter les découvertes des autres quand on en a
soi-même à revendre ; ce n'était pas du manque d'idées qu'il souffrait,
mais bien de ne pouvoir pas faire accepter les siennes.
Cependant, à la longue, exaspéré par l'hostilité qu'il rencontrait,
découragé par l'indifférence qu'on lui opposait, écrasé par l'injustice,
il avait fini par se demander si ces idées que tout le monde repoussait,
valaient réellement quelque chose ; si on se les appropriait par
d'adroites modifications, n'était-ce pas parce qu'elles manquaient d'une
forte empreinte personnelle ? Enfin, s'il ne réussissait en rien
maintenant, n'était-ce pas parce qu'il avait épuisé sa veine ? Il y a du
joueur dans tout inventeur, et quel joueur ne croit pas à la chance ?
Si la sienne déclinait, celle de Sauval s'affirmait chaque jour
davantage, à ce point qu'il ne touchait pas à une chose sans la
réussir. Dans ces conditions ne serait-ce pas pousser l'infatuation
jusqu'à l'aveuglement que de s'obstiner dans ses luttes stériles au lieu
de saisir l'occasion qui s'offrait à lui ?
Bien souvent, Sauval lui parlait d'expériences poursuivies depuis
longtemps dans son laboratoire, qui, le jour où elles aboutiraient,
seraient pour certaines matières extraites du goudron de houille ce que
la découverte de Lightfoot avait été pour le noir d'aniline. Un jour, en
venant consulter Sauval, il aperçut exposées en belle place des bandes
de calicot teintes en rouge, en ponceau, en jaune, en bleu, en violet.
— Je vois que ces échantillons vous intéressent, dit Sauval qui avait
suivi ses regards ; ils vous intéresseront encore bien davantage quand
vous saurez que ces couleurs qui ont subi l'opération du vaporisage sont
pour quelques-unes aussi indestructibles que le noir d'aniline.
Sans être chimiste de profession, et sans avoir étudié spécialement la
chimie des matières colorantes, Barincq savait cependant qu'on ne
possédait encore que le noir d'aniline qui fût indestructible, et que
les autres couleurs qu'on essayait d'extraire de la houille ne
présentaient aucune solidité. En disant que la teinture de ces bandes de
calicot était aussi indestructible que celle du noir d'aniline, Sauval
annonçait donc une découverte considérable, qui allait produire une
révolution dans l'industrie des étoffes et apporter à son inventeur une
fortune énorme.
— Croyez-vous que vous n'auriez pas mieux fait, mon pauvre Barincq, de
suivre cette voie pratique que je vous ouvrais, dit Sauval, que celle
qui vous a mené dans le bagne où vous vous débattez ? Ah ! si au lieu
d'être un savant, fils et petit-fils de savant, j'étais un industriel,
si, au lieu d'être enchaîné par ma situation, j'étais libre, quelle
fortune je ferais ! Tandis que je vais me laisser rouler, et finalement
dépouiller par des coquins qui se moqueront de moi. Que n'ai-je un
gendre dans l'industrie ! Il y a des moments où, pensant à l'avenir de
mes filles, je me demande si je ne manque pas à mes devoirs de père en
ne me démettant pas de toutes mes fonctions pour exploiter moi-même mes
brevets.
Ainsi engagé, l'entretien était vite arrivé à une proposition pratique.
Au lieu de se démettre de ses fonctions, Sauval cédait ses brevets à
Barincq, qui avait à ses yeux le grand mérite de n'être point un
commerçant de profession, c'est-à-dire un exploiteur et lui inspirait
toute confiance ; par ce moyen, il assurait la fortune de ses filles, et,
d'autre part, il faisait celle d'un brave garçon pour qui il avait
autant de sympathie que d'estime. Cette cession il la consentait aux
conditions les plus douces : quatre cent mille francs pour le prix des
brevets, et en plus, pendant leur durée, une redevance de dix pour cent
sur le montant brut de toutes les ventes des produits fabriqués ; comme
ce qu'on vendrait cent cinquante ou deux cents francs le kilogramme ne
coûterait pas plus de trois ou quatre francs à fabriquer, il était
facile dès maintenant de calculer les bénéfices.
Barincq ne pouvait pas ne pas se laisser éblouir par une affaire ainsi
présentée, pas plus qu'il ne pouvait pas ne pas se laisser toucher au
cœur par l'amitié dont son maître lui donnait une si grande preuve ;
enfin, découragé par ses déboires, il ne pouvait pas non plus ne pas
reconnaître que ce serait folie de s'obstiner dans ses rêves creux, au
lieu d'accepter ces propositions généreuses.
Il est vrai que pour les accepter il fallait pouvoir exécuter les
conditions sous lesquelles elles étaient faites, et ce n'était pas son
cas : de son père, il avait reçu environ deux cent mille francs et
c'était son seul capital, car les grosses sommes que ses inventions lui
avaient rapportées jusqu'à ce jour avaient été dévorées par ses
expériences ou englouties dans ses procès : comment, avec ces deux cent
mille francs, payer les brevets et faire les fonds pour établir une
usine de fabrication ?
Ce qui était une difficulté, une impossibilité pour lui, n'était rien
pour Sauval. Des spéculateurs trouvés par lui achetèrent les brevets de
Barincq, bon marché, il est vrai, trop bon marché, beaucoup au-dessous
de leur valeur réelle, c'était lui-même qui le disait, mais ils
payeraient comptant, ce qui était à considérer. En même temps il le
marierait à une orpheline qui apporterait une dot de quatre cent mille
francs en argent. De plus, il lui ferait vendre dans les conditions les
plus favorables une fabrique de matières colorantes établie depuis
longtemps, de telle sorte que tout en organisant la fabrication des
produits créés par ses procédés, on continuerait celle des anciens qui
ne seraient pas remplacés par les nouveaux ; il donnerait son concours à
cette fabrication, et, pour l'en payer, sa redevance de dix pour cent
s'étendrait à toutes les ventes que ferait l'usine. Enfin il obtiendrait
d'une fabrique de produits chimiques, dans laquelle il était intéressé,
un marché par lequel cette fabrique s'engagerait à livrer, pendant dix
ans, à un prix très au-dessous du cours, toutes les matières nécessaires
à la production des nouvelles couleurs.
C'était le propre de Sauval de mener rondement tout ce qu'il
entreprenait ; ce qui tenait, disait-il, à ce que, n'entendant rien aux
affaires, il ne se noyait pas dans les détails. En trois mois les
brevets de Barincq furent vendus, ses procès abandonnés, son mariage fut
fait, l'usine fut achetée et l'on se trouva en état de marcher ;
l'industrie de la teinture, chauffée par les articles des journaux que
Sauval inspirait quand il ne les dictait pas, était dans l'attente de la
révolution annoncée.
On marcha, en effet, mais, chose extraordinaire, les expériences si
concluantes, si admirables dans le laboratoire de Sauval, ne donnèrent
pas industriellement les résultats attendus : si les rouges présentaient
une certaine solidité bien éloignée cependant de l'indestructibilité du
noir d'aniline, les autres couleurs étaient d'une extrême fugacité.
Cette chute terrible n'avait pas écrasé Sauval, et même elle ne l'avait
nullement ébranlé ; à l'émoi de Barincq il s'était contenté de répondre
qu'il fallait rester calme parce qu'il voyait clair. Cette déception
n'était rien. Il allait se mettre au travail comme il le devait,
puisqu'il s'était engagé à faire profiter la fabrique de tous les
développements et de toutes les améliorations que ses brevets pouvaient
recevoir de ses recherches scientifiques, et avant peu ce léger accroc
serait réparé. Il voyait clair. En attendant il n'y avait qu'à continuer
la fabrication des anciens produits. Cela sauvait la situation et
démontrait combien il avait été sage de faire acheter cette vieille
usine au lieu d'en créer une nouvelle qui n'eût pas eu de clientèle.
Ce qu'il avait été surtout, c'était avisé pour ses intérêts, puisque,
sur la vente des produits fabriqués d'après les anciens procédés, il
touchait sa redevance : un peu de patience, ce n'était plus maintenant
qu'une affaire de temps ; le succès était certain ; encore quelques jours,
encore un seul.
Le temps avait marché sans que les couleurs qui devaient bouleverser
l'industrie devinssent plus solides ; on vendait du rouge ; personne
n'achetait du ponceau, du bleu, du vert, du jaune ; et, pendant que les
perfectionnements annoncés se faisaient attendre, la fabrique de
produits chimiques exécutant son marché continuait à livrer chaque jour
les matières nécessaires à la fabrication des nouvelles couleurs...
qu'on ne fabriquait pas, par cette raison qu'on ne trouvait pas à les
vendre.
La foi que le maître avait inspirée à l'élève s'était ébranlée : à payer
la redevance de dix pour cent, le plus clair des bénéfices réalisés sur
la fabrication par les anciens procédés s'en allait dans la caisse de
Sauval, et prendre chaque jour livraison de dix mille kilogrammes de
produits chimiques qu'il fallait revendre à perte, ou même jeter à
l'égout quand on ne trouvait pas à les vendre, conduisait à une ruine
aussi certaine que rapide.
Cependant Sauval, qui continuait à rester calme dans son stoïcisme
scientifique, et à voir très clair, poursuivait ses recherches en
répétant son même mot :
— Patience ! encore un jour.
Ce jour écoulé, il en prenait un autre, puis un autre encore.
En réponse à ces demandes du maître, l'élève en avait formulé deux à son
tour : ne plus payer la redevance ; résilier le marché de la fourniture
des produits chimiques. Mais le maître n'avait rien voulu entendre :
puisqu'il donnait son temps et sa science, la redevance lui était due ;
puisqu'un marché avait été conclu, il devait être exécuté ; s'il ne
connaissait rien aux affaires commerciales, il savait cependant, comme
tout galant homme, qu'on ne revient pas sur un engagement pris.
C'était beaucoup pour échapper aux procès, dont il avait l'horreur, que
Barincq avait accepté les propositions de Sauval, qui semblaient devoir
lui offrir une sécurité absolue ; cependant devant ce double refus il
avait fallu se résoudre à plaider de nouveau ; une fille lui était née,
il ne pouvait pas la laisser ruiner, pas plus qu'il ne devait laisser
dévorer la fortune de sa femme déjà gravement compromise. Il avait donc
demandé aux tribunaux la nomination d'experts qui auraient à examiner si
les procédés de Sauval étaient susceptibles d'une application
industrielle ; à constater que si dans le laboratoire ils donnaient des
résultats superbes, dans la pratique ils n'en donnaient d'aucune sorte ;
enfin à reconnaître qu'ils ne reposaient pas sur une base sérieuse et
que ce qu'il avait vendu était le néant même.
Quelle stupéfaction, quelle indignation pour Sauval !
Il croyait bien pourtant s'être entouré de toutes les précautions en ne
traitant pas avec un de ces commerçants de profession qui n'achètent une
découverte que pour dépouiller son inventeur ; mais voilà le terrible,
c'est que l'esprit commercial est contagieux, et qu'aussitôt qu'on
touche aux affaires on devient un homme d'affaires.
Sans doute il ferait facilement le sacrifice des bénéfices qui étaient
le fruit de son travail, et sur ce point il était prêt à toutes les
concessions ; mais il y en avait un que sa position ne lui permettait pas
de mettre en discussion : c'était de subir le contrôle d'experts qui dans
la science ne pouvaient pas être ses pairs.
Il fallait donc qu'il se défendît et n'acceptât pas qu'en sa personne le
savant fût une fois de plus exploité par le commerçant.
L'affaire s'était traînée de juridiction en juridiction, et, pendant que
les clercs grossoyaient des monceaux de papier timbré en expliquant
longuement la technique des matières colorantes à deux francs le rôle ;
pendant que les avocats plaidaient et refaisaient chacun à son point de
vue l'histoire de la chimie ; pendant que les juges écoutaient,
somnolaient ou jugeaient, la situation commerciale, de Barincq sombrait,
s'enfonçant chaque jour un peu plus. Il lui aurait fallu des capitaux
pour faire marcher sa maison en même temps que pour continuer ses
procès, et il ne se soutenait plus que par des miracles d'énergie
appuyés par des sacrifices désespérés.
Alors qu'il pensait faire lui-même sa vie, sans secours d'aucune sorte,
au moyen des seules idées qu'il avait en tête, il avait pu abandonner
avec indifférence la plus grosse part de son héritage paternel ; aux
abois, traqué de tous les côtés, affolé, il revint à Ourteau pour
expliquer sa situation à son frère, et lui demander de le sauver en
consentant une garantie hypothécaire pour une somme de cent cinquante
mille francs. Bien que le mot hypothèque fût un épouvantail pour Gaston,
la garantie fut accordée, sinon sans inquiétude, au moins sans
marchandages :
— Puisque tu as besoin de moi, cadet, c'est mon devoir de te venir en
aide.
Ces cent cinquante mille francs avaient été une goutte d'eau. Six mois
après leur versement, c'était du garant que le créancier exigeait par
acte d'huissier le paiement de ses intérêts, le garanti étant dans
l'impossibilité de se libérer.
Les rapports des deux frères, jusque-là affectueux, s'étaient aigris : un
huissier au château, c'était la première fois que pareil scandale se
produisait ; la lettre qui l'annonçait avait été dure malgré le
parti-pris de modération.
« Tu n'as donc pas pensé que le « parlant à » pourrait être rempli au nom
d'un de mes domestiques, ce qui a eu lieu ? »
Pour arranger la situation, Mme Barincq avait voulu venir à Ourteau avec
sa fille. Gaston n'était-il pas un oncle à héritage ? Il importait de le
ménager.
Au lieu d'aplanir les difficultés, elle les avait exaspérées, en
insistant plus qu'il ne convenait sur la générosité que son mari avait
montrée lors du partage de la succession paternelle. Comment l'aîné
pouvait-il admettre la générosité, quand il était convaincu que son
cadet avait simplement accompli son devoir ?
Lorsqu'au bout de huit jours elle avait quitté le château pour rentrer à
Paris, la rupture entre les deux frères était irréparable.
Les procès se prolongèrent pendant dix-huit mois encore, au bout
desquels un arrêt définitif prononçait la nullité des brevets ; mais il
était trop tard. Barincq, épuisé, n'avait plus qu'à abandonner à ses
créanciers le peu qu'il lui restait, et s'il échappait à la mise en
faillite, c'était grâce à la généreuse intervention de Sauval.
Un ami le recueillit par pitié dans la petite maison de l'Abreuvoir, et
le directeur de l'_Office cosmopolitain des inventeurs_, qui avait gagné
tant d'argent avec lui, le prenait comme dessinateur aux appointements
de deux cents francs par mois.