Tombé en désuétude, le genre éminemment national de l’opéra-comique,
«l’Éminemment», comme on dit aujourd’hui volontiers, se compromet dans
le voisinage folichon de l’opérette; désertant son temple, il s’est
éparpillé dans les théâtres de genre où il semble avoir trouvé un
refuge propice à ses manifestations, d’ailleurs assez restreintes.
«L’Éminemment», délices de nos pères, ne me paraît plus être armé
en guerre; je ne lui connais, en effet, ni auteurs, ni musiciens,
ni interprètes, en assez grand nombre du moins, ni d’essence assez
subjuguante pour favoriser son développement, voire son alimentation.
Qui donc, comme on chante dans les opéras d’Auber, pourrait lui prédire
un destin prospère?
On le sait, les aspirations des jeunes couches n’ont rien à démêler
avec les visées esthétiques chères aux auteurs de _La Dame blanche_ ou,
même, des _Mousquetaires de la Reine_.
A quoi bon, dès lors, maintenir sur le nouvel édifice une étiquette
que, sans aucun doute, ne saurait justifier le caractère des ouvrages
appelés à y être représentés?... Voyez plutôt la liste de ceux qu’en
ces dernières campagnes nous convia à entendre le directeur défunt.
Cela ne veut pas dire que le répertoire de l’Opéra-Comique ne contienne
point des œuvres dignes d’être maintenues sur l’affiche, et cela en
dépit de l’évolution actuelle... Non, loin de moi telle pensée! Ces
œuvres, chacun les désigne, chacun a leur nom sur le bout des lèvres.
Désireuse de vivre et de prospérer, la direction nouvelle devra
donc s’appliquer à faire, dans le vieux répertoire, un choix plein
de tact et de discernement, tout en faisant large part aux modernes
productions; étayant, pour ainsi dire, les tentatives des contemporains
avec les opéras de nos aînés dont le succès semble le plus légitimement
acquis et le plus durable.
Pour cela faire, il faudra que le nouvel impresario s’outille en
conséquence (qui veut la fin veut les moyens!). Agrandissement
des cadres des chœurs et de l’orchestre; engagements d’artistes
susceptibles, par leurs moyens vocaux comme par leurs qualités
dramatiques, de mettre en relief les ouvrages de nos jeunes maîtres:
telles sont les modifications qui s’imposent à la vigilance artistique
du nouvel élu.
J’ajouterai que je ne verrais pas sans plaisir, en ce théâtre si
parisien, l’organisation d’un sémillant corps de ballet.
Dans un esprit de libéralisme bien compris et s’inspirant du sentiment
de générosité chevaleresque qui est le fond de notre race, la nouvelle
direction pourrait, de loin en loin, faire une petite place à quelque
partition étrangère, surtout lorsque, s’imposant par une valeur
indiscutable et par une carrière déjà glorieuse, cette partition
mériterait la consécration suprême de notre grand Paris.
Mais avec quelle parcimonie le directeur nouveau ne devra-t-il pas
exercer cette manière d’hospitalité!... car il doit--et cela avant
tout--donner à la production française toute la satisfaction possible.
Or, je crains fort que notre école nationale, par l’importance de son
effort comme par l’intérêt artistique qui s’y rattache, ne permette
qu’à de très rares intervalles l’usage d’un procédé marqué, cependant,
au coin de notre légendaire courtoisie.
Il ressort, ce me semble, assez clairement de ce qui précède que la
création d’une troisième scène lyrique est chose indispensable.
Sur ce théâtre essentiellement combatif, et qui dégagerait l’Opéra et
l’Opéra-Comique de trop onéreuses obligations, pourraient se livrer
librement les luttes si ardentes, si âpres, si suggestives de l’Art
nouveau.
Là pourraient être représentées des œuvres qui, une fois consacrées par
le succès, seraient transportées, sans coup férir, sur notre première
scène lyrique, ou sur l’autre, selon que le comporterait leur caractère.