Il est impossible que l’Opéra-Comique reste ce qu’il a été jusqu’à
ce jour: un musée où l’on allait régulièrement et invariablement
admirer quatre ou cinq pièces, tout au plus; une maison où l’on
n’avait quelques chances d’être admis que si l’on portait l’habit à
palmes vertes; une sorte de vitrine des boutiques de deux ou trois
gros éditeurs dont le jeu est de laisser croire aux directeurs de la
province et de l’étranger que rien n’est possible en dehors des œuvres
dont le succès, s’étant affirmé malgré leur indifférence, suffit à
accroître ou maintenir leur fortune, sans leur faire courir de risques
nouveaux.
La nouvelle direction... celle que nous attendons et espérons, est
éclairée sur ces points. Elle amènera des idées indépendantes,
délivrée, qu’elle doit être, des entraves qui stérilisèrent les
dernières années de la direction Léon Carvalho, et qui firent de
l’Opéra-Comique le jouet de quelques influences, et de quelques
personnalités.
Une grande et intéressante part peut être laissée au répertoire ancien;
mais ici encore la nouvelle direction peut et doit rénover.
Le musicien qui sera le conseil de cette direction trouvera avec nous,
et le public avec lui, que le _Tableau parlant_ de Grétry vaut _Les
Noces de Jeannette_, que _l’Irato_ de Méhul est aussi amusant que _Le
Chalet_, et qu’une reprise de _Fidelio_ vaudra mieux que celle d’une
inutile _Fanchonnette_... et qu’on peut rire, être charmé, être ému, en
dehors des Adolphe Adam, des Clapisson, dont les vallons helvétiques
sont devenus si lamentables, et dont les mélodies sont passées de mode
même chez les bourgeois les plus rétrogrades du Marais, qui, faute de
mieux, préfèrent maintenant accompagner les balancements de pendule de
leurs corps aux accents délirants du café-concert.
Certes, on doit nous faire entendre tout ce que l’étranger produit
d’intéressant; mais je crois qu’on ne doit pas donner le pas aux œuvres
étrangères sur les œuvres françaises. Du reste, récapitulons, et voyons
à quoi est réduite la question.
Les Lapons, les Turcs, les Kurdes, les Grecs, les Suisses, les Anglais,
les Espagnols et les Danois font peu ou pas d’opéras-comiques, de
drames lyriques.
Les Scandinaves et les Slaves exhalent leurs âmes de musiciens dans
d’exquises mélodies, de délicieuse musique de chambre; chez eux, en
dehors de feu Tchaïkowski et de bien plus feu Glinka, il y a peu
d’œuvres théâtrales.
Les Roumains ne produisent que des moustaches et des violonistes.
Les Tchèques viennent de lancer un musicien qui fut notre camarade de
classe chez notre maître Massenet, où il apprit beaucoup de ce qu’il
sait, et qui n’est par conséquent pas une note nouvelle.
Restent les Allemands et les Italiens...
Les Allemands, en dehors de Wagner, c’est Humperdinck, avec _Hantzel et
Gretzel_... et puis voilà... Les Italiens, c’est Leoncavallo, avec son
_Paillasse_, et Mascagni, avec les rusticaneries qu’il peut lui rester
à écouler... Et enfin, c’est surtout le fonds Sonzogno. En somme, on le
voit, on peut facilement être très hospitalier pour les étrangers, et
avoir encore en réserve des trésors de prodigalités pour les nôtres.
Nulle part ailleurs, à l’heure présente, la production n’est aussi
ardente et intéressante qu’en France. Nulle part ne peut se produire
l’œuvre nécessaire à alimenter ce théâtre auquel on est convenu
d’adjoindre l’épithète de «National», mieux que chez nous, où, si on
nous encourage, elle peut surgir pétrie par le génie de notre race.
Beaucoup attendent qui ont travaillé confiants dans un avenir
meilleur... Qu’ils ne soient pas déçus à nouveau!... Et que celui des
nôtres qui présidera un peu à nos destinées amène avec lui l’espoir
qui soutient, et que son avènement nous ouvre la voie où nous voulons
pénétrer à sa suite.
Que serait le Théâtre lyrique d’essai? Un théâtre où l’on jouerait les
pièces sans décors, sans costumes, avec un orchestre au rabais, des
chœurs lamentables, et des artistes épaves de toutes les troupes?...
Un piège où l’on étranglerait impitoyablement des œuvres ayant coûté
tant de recherches?... Un gouffre où s’effondreraient tant d’efforts
sincères?... Si c’est cela qu’on préconise... Dieu nous en préserve!
Du reste, essayer quoi?... Si les pièces peuvent oui ou non faire de
l’argent?... Eh bien! la preuve ne peut pas être faite par ce moyen.
Ni _Faust_, ni _Carmen_, ni _Mireille_ ne furent des succès à leur
apparition, et si leur sort avait dépendu de l’impression produite sur
un Théâtre d’essai, ces partitions ne seraient pas aujourd’hui les
exemples de _bonnes affaires_ qu’on vous cite sans cesse.
Le théâtre de la Monnaie de Bruxelles, dirigé avec une si grande
préoccupation d’art, a essayé plusieurs d’entre nous, et moi-même, ma
tentative y fut plus qu’heureuse, et j’étais en droit d’espérer une
prompte consécration après cela... Eh bien! j’attends encore.
Donc, le Théâtre lyrique d’essai n’avancerait rien.
Alors, que l’on nomme vite le directeur qu’on nous promet, et
qu’ensuite il refuse ou reçoive nos pièces: mais au moins, qu’il les
entende.
Xavier LEROUX.