M. Xavier Leroux.

Il est impossible que l’Opéra-Comique reste ce qu’il a été jusqu’à

ce jour: un musée où l’on allait régulièrement et invariablement

admirer quatre ou cinq pièces, tout au plus; une maison où l’on

n’avait quelques chances d’être admis que si l’on portait l’habit à

palmes vertes; une sorte de vitrine des boutiques de deux ou trois

gros éditeurs dont le jeu est de laisser croire aux directeurs de la

province et de l’étranger que rien n’est possible en dehors des œuvres

dont le succès, s’étant affirmé malgré leur indifférence, suffit à

accroître ou maintenir leur fortune, sans leur faire courir de risques

nouveaux.

La nouvelle direction... celle que nous attendons et espérons, est

éclairée sur ces points. Elle amènera des idées indépendantes,

délivrée, qu’elle doit être, des entraves qui stérilisèrent les

dernières années de la direction Léon Carvalho, et qui firent de

l’Opéra-Comique le jouet de quelques influences, et de quelques

personnalités.

Une grande et intéressante part peut être laissée au répertoire ancien;

mais ici encore la nouvelle direction peut et doit rénover.

Le musicien qui sera le conseil de cette direction trouvera avec nous,

et le public avec lui, que le _Tableau parlant_ de Grétry vaut _Les

Noces de Jeannette_, que _l’Irato_ de Méhul est aussi amusant que _Le

Chalet_, et qu’une reprise de _Fidelio_ vaudra mieux que celle d’une

inutile _Fanchonnette_... et qu’on peut rire, être charmé, être ému, en

dehors des Adolphe Adam, des Clapisson, dont les vallons helvétiques

sont devenus si lamentables, et dont les mélodies sont passées de mode

même chez les bourgeois les plus rétrogrades du Marais, qui, faute de

mieux, préfèrent maintenant accompagner les balancements de pendule de

leurs corps aux accents délirants du café-concert.

Certes, on doit nous faire entendre tout ce que l’étranger produit

d’intéressant; mais je crois qu’on ne doit pas donner le pas aux œuvres

étrangères sur les œuvres françaises. Du reste, récapitulons, et voyons

à quoi est réduite la question.

Les Lapons, les Turcs, les Kurdes, les Grecs, les Suisses, les Anglais,

les Espagnols et les Danois font peu ou pas d’opéras-comiques, de

drames lyriques.

Les Scandinaves et les Slaves exhalent leurs âmes de musiciens dans

d’exquises mélodies, de délicieuse musique de chambre; chez eux, en

dehors de feu Tchaïkowski et de bien plus feu Glinka, il y a peu

d’œuvres théâtrales.

Les Roumains ne produisent que des moustaches et des violonistes.

Les Tchèques viennent de lancer un musicien qui fut notre camarade de

classe chez notre maître Massenet, où il apprit beaucoup de ce qu’il

sait, et qui n’est par conséquent pas une note nouvelle.

Restent les Allemands et les Italiens...

Les Allemands, en dehors de Wagner, c’est Humperdinck, avec _Hantzel et

Gretzel_... et puis voilà... Les Italiens, c’est Leoncavallo, avec son

_Paillasse_, et Mascagni, avec les rusticaneries qu’il peut lui rester

à écouler... Et enfin, c’est surtout le fonds Sonzogno. En somme, on le

voit, on peut facilement être très hospitalier pour les étrangers, et

avoir encore en réserve des trésors de prodigalités pour les nôtres.

Nulle part ailleurs, à l’heure présente, la production n’est aussi

ardente et intéressante qu’en France. Nulle part ne peut se produire

l’œuvre nécessaire à alimenter ce théâtre auquel on est convenu

d’adjoindre l’épithète de «National», mieux que chez nous, où, si on

nous encourage, elle peut surgir pétrie par le génie de notre race.

Beaucoup attendent qui ont travaillé confiants dans un avenir

meilleur... Qu’ils ne soient pas déçus à nouveau!... Et que celui des

nôtres qui présidera un peu à nos destinées amène avec lui l’espoir

qui soutient, et que son avènement nous ouvre la voie où nous voulons

pénétrer à sa suite.

Que serait le Théâtre lyrique d’essai? Un théâtre où l’on jouerait les

pièces sans décors, sans costumes, avec un orchestre au rabais, des

chœurs lamentables, et des artistes épaves de toutes les troupes?...

Un piège où l’on étranglerait impitoyablement des œuvres ayant coûté

tant de recherches?... Un gouffre où s’effondreraient tant d’efforts

sincères?... Si c’est cela qu’on préconise... Dieu nous en préserve!

Du reste, essayer quoi?... Si les pièces peuvent oui ou non faire de

l’argent?... Eh bien! la preuve ne peut pas être faite par ce moyen.

Ni _Faust_, ni _Carmen_, ni _Mireille_ ne furent des succès à leur

apparition, et si leur sort avait dépendu de l’impression produite sur

un Théâtre d’essai, ces partitions ne seraient pas aujourd’hui les

exemples de _bonnes affaires_ qu’on vous cite sans cesse.

Le théâtre de la Monnaie de Bruxelles, dirigé avec une si grande

préoccupation d’art, a essayé plusieurs d’entre nous, et moi-même, ma

tentative y fut plus qu’heureuse, et j’étais en droit d’espérer une

prompte consécration après cela... Eh bien! j’attends encore.

Donc, le Théâtre lyrique d’essai n’avancerait rien.

Alors, que l’on nomme vite le directeur qu’on nous promet, et

qu’ensuite il refuse ou reçoive nos pièces: mais au moins, qu’il les

entende.

Xavier LEROUX.

Loges et coulisses · 第 137 / 162 题