Mon cher confrère,
Exécutons-nous!
_Où passez-vous vos vacances et comment? Travaillez-vous pour le
théâtre en ce moment? Pour qui? Qu’est-ce?_
Vous rappelez-vous le _Lys dans la vallée_? Eh bien! j’habite
Clochegourde--en réalité La Chevrière--perché en haut des falaises de
l’Indre, où Balzac a placé les scènes de son roman. De mon cabinet de
travail j’aperçois Saché, sur le coteau de l’autre rive, Saché, où
Balzac venait tous les étés passer deux ou trois mois. Tous les vieux
qui l’ont connu sont morts, le dernier,--son tailleur--il y a deux
ans. Il y a bien, paraît-il, à Pont-de-Ruan, un reste de vieux garçon
de moulin qui jetait autrefois l’épervier dans l’Indre pour le grand
homme, mais rien à en tirer: il est sourd comme un pot.
Je pêche, en attendant l’ouverture de la chasse.
J’achève en ce moment le drame que Rochard donnera à l’Ambigu après _La
Joueuse d’orgue_. J’ai, d’autre part, à la Porte-Saint-Martin, un drame
à grand spectacle dont le titre provisoire est: les _Derniers Bandits_,
et qui sera joué aussi dans le courant de la prochaine saison. Enfin,
j’ai sur le chantier, vous le savez, _Sébastopol_, mais la pièce, à
laquelle j’ai déjà travaillé six mois, ne sera pas faite avant la fin
de l’année. Ç’aura été une dure besogne.
_Le drame historique est-il mort? A-t-il besoin de se renouveler?
Comment?_
Rien ne meurt. Le drame historique dort. Un beau jour, il se
réveillera, tout frais et gaillard, parce qu’il aura bien dormi.
Toutefois la quantité de documents publiés depuis quelques années ouvre
une voie nouvelle--celle de l’histoire par les petits côtés, la plus
vraie pour le public, celle qu’il comprend le mieux--les autres points
de vue, plus généraux--étant du domaine spéculatif et lui échappant
presque toujours. Ceux qui font l’histoire s’en rendent-ils bien
compte? Je ne sais pas si cette voie nouvelle ne serait pas de montrer
les tragédies de l’histoire--ou ses comédies--conduites par leurs héros
en robe de chambre. Le panache a fait son temps.
_Quelle direction prend en ce moment le drame populaire? En quoi la
formule d’il y a 50 ou 60 ans diffère-t-elle de celle d’aujourd’hui? En
un mot, quelle différence y a-t-il entre les vieux mélos qu’on n’ose
plus reprendre et les drames que vous avez signés?_
La direction du drame populaire? Croyez bien, qu’il n’en prend aucune.
Le drame, populaire ou non, restera éternellement, en se conformant,
pour des menus détails, aux mœurs qui changent. Voilà tout! Le drame
populaire comprend tout--drame et comédie--et c’est une des plus belles
expressions de l’art dramatique.
Pas de public, dit-on. Non pas. Point de théâtres, oui, à l’exception
de ceux de Rochard et de Lemonnier. Et voilà pourquoi le drame a l’air
de languir. On cherche bien à fonder un Théâtre lyrique pour faire
concurrence aux cafés-concerts--et personne ne songe au drame qui,
sous forme de roman-feuilleton, réunit encore et réunira toujours
une clientèle formidable, des millions et des millions de lecteurs.
Donnez-leur des drames à ces millions de lecteurs, ils n’iront plus au
café-concert.
La formule? Mais c’est purement du métier. On n’écrit pas aujourd’hui
le dialogue ampoulé, redondant, d’il y a 50 ans. Certaines ficelles--le
métier en est plein--sont devenues câbles; ce sont ces ficelles qui
rendent une pièce vieillotte. Le drame doit revenir, et revient,
forcément, à une simplicité primitive, en se mêlant à la comédie,
au débat des sentiments et des situations, mais pour _aboutir_ à la
dernière expression de la haine, de la jalousie, de la colère, du
mépris, etc.: la comédie reste en chemin; le drame aboutit toujours.
Tous les deux sont dans le vrai.
La différence? Elle n’est qu’en surface et dans le tour de main.
_Roger la Honte_, _Le Régiment_, _Sabre au clair_ ont réussi parce
qu’ils étaient habillés à la moderne. Nous ne pouvons pas inventer des
passions nouvelles, mais on peut varier les manières d’en souffrir:
voilà pour le fond. Quant aux détails, ils sont de tous les jours et
tout autour de nous. Il n’y a qu’à se baisser pour en prendre.
_N’y a-t-il pas de l’exagération dans les mises en scène actuelles?
Un trop grand souci d’exactitude et de luxe dans les toilettes,
l’ameublement, etc.? Une réaction n’est-elle pas proche en sens
contraire? Le drame populaire peut-il se passer de tant d’exactitude et
de minutie? Ou doit-il évoluer vers plus de vérité et de réalité dans
la mise en scène?_
Il y a des pièces--et nombreuses--qui n’ont réussi, en ces derniers
temps, que par ce souci d’exactitude. Le pli est pris. C’est une loi:
il n’y a guère d’amendements possibles. Les meubles peints sur la toile
de fond sont devenus ridicules.
Le drame populaire doit évoluer dans le même sens, s’il ne veut pas
courir le risque d’être traité de vieux. Et même, un conseil: si vous
avez, dans votre pièce, un coin de l’intrigue qui languit, vite,
mettez-y un ameublement du plus pur Louis XVI. Le spectateur admire et
ne s’aperçoit de rien.
_A quoi attribuez-vous le succès des cafés-concerts? Le public
populaire ne va-t-il pas là plus volontiers qu’au théâtre? Comment l’en
détacher?_
J’ai répondu plus haut: donnez-nous des théâtres de drame! Mais
j’ajouterai que les mœurs publiques suivent, au théâtre, un
_decrescendo_ qui s’observe autre part. Où sont et que deviennent les
grands cafés de luxe, maintenant? Ils sont devenus brasseries. Où sont
les restaurants fins? Ils ont rejoint les écrevisses. Il faut aller
aux Nouveautés ou au Palais-Royal pour voir des couples d’amoureux en
partie fine dans des cabinets particuliers. Le café-concert est un peu,
au théâtre, ce que la brasserie est à l’ancien café.
Excusez la longueur de cette lettre, mon cher Huret, mais c’est votre
faute. Vos questions soulèvent des discussions et des théories sans
nombre et il faudrait des volumes pour y répondre.
Cordialement à vous,
Jules MARY.