est à la fois, pour les réformes et pour la tradition:
Bornier, par Aimargues (Gard), 7 août 1897.
Mon cher confrère,
Votre lettre m’arrive à la campagne, et, malgré la chaleur torride
qui invite à la paresse, je me fais un plaisir de répondre à votre
questionnaire.
Ce que je fais? Je regarde si les nuages qui arrivent de la mer
voudront bien crever un peu sur mes vignes. C’est rare, car les
montagnes et le Rhône attirent les nuages, et je ressemble à un poète
dramatique qui se demande si un directeur de théâtre voudra bien jouer
sa pièce.
Du reste, je connais les deux questions, et si je savais faire
des chroniques, je vous en enverrais une, où je démontrerais que
viticulteur et auteur dramatique sont deux métiers qui se ressemblent
absolument.
Vous me demandez si je trouve qu’il y ait assez de théâtres pour le
drame historique et le drame en vers? Certes, non! Et je ne pense pas
sans tristesse aux jeunes gens qui ont le courage d’écrire des drames
en vers--la malice dit tragédies, dans l’espoir de ridiculiser et de
nuire.
Vous qui touchez de très près, et avec une juste sympathie, aux
choses du théâtre, savez-vous bien, cependant, qu’il n’est guère de
martyre pareil à celui d’un jeune poète que la vipère dramatique a
mordu? D’abord tout homme qui fait des pièces, des pièces en vers
particulièrement, semble un ennemi pour les autres hommes, sauf
quelques honorables exceptions. Pourquoi? Pour une foule de raisons,
entre autres parce que les succès de théâtre, presque toujours,
donnent instantanément la richesse et la renommée: de là les envieux.
Faites des romans, des volumes de vers, des sonnets, des poèmes
épiques, on sourira doucement ou ironiquement, voilà tout; mais ne
tendez pas votre main vers les fruits d’or du théâtre, ou vous aurez
tout de suite mille ennemis connus et inconnus. Je pourrais citer tel
individu qui passe sa vie à empêcher les autres de faire jouer leurs
pièces, c’est son petit plaisir. Et il y réussit par des moyens très
ingénieux. Si les poètes qui ont acquis déjà la célébrité trouvent des
difficultés pareilles, on peut juger de tous les déboires qui attendent
un poète jeune, inconnu et timide. A quelle porte ira-t-il frapper, qui
ne soit presque fermée d’avance?
C’est pour cela qu’il faut un plus grand nombre de théâtres
littéraires, de théâtres où l’on joue des drames en vers, afin que les
directeurs se fassent concurrence--ce qui ne les empêchera pas de faire
fortune, au contraire! Je réclame mieux encore pour les jeunes auteurs:
un Comité de lecture. Non pas seulement des examinateurs qui lisent les
manuscrits chez eux, quand il leur plaît, à bâtons rompus, mais, de
plus, comme au Théâtre-Français, un Comité qui entende la pièce lue
par l’auteur. Un Comité c’est déjà un public qui juge l’œuvre parlée,
tandis qu’un examinateur isolé ne reçoit pas l’impression directe du
poète. Ceci demanderait de longs développements, mais je vous en ai
dit assez pour attirer l’attention et la bienveillance sur mes jeunes
confrères.
Ainsi donc, augmenter le nombre des théâtres littéraires le plus
possible, le plus tôt possible! Quant aux acteurs, vous en trouverez,
n’en doutez pas: il en est beaucoup de disponibles, et il en viendra
des nouveaux, selon les besoins des théâtres futurs.
J’en viens à votre dernière question:
_Le vers libre doit-il bientôt faire son entrée dans le drame en vers?_
Je suis très loin de blâmer les tentatives et les nouveautés
littéraires. Je me rappelle, j’avais alors dix-huit ans, que Viennet,
l’auteur de _Clovis_ et d’_Arbogaste_, écrivait à une de mes parentes:
«Votre neveu réussira peut-être, mais ses vers sont trop pleins
_d’impuretés romantiques_.» Je ne peux donc pas à mon tour, m’indigner
des impuretés prosodiques de mes jeunes contemporains; je crois même
que ces tentatives peuvent amener quelques bons résultats pour la
poésie lyrique, comme le Théâtre libre en a réellement produit pour
la comédie et le drame. Mais je ne conseillerai pas l’emploi du vers
libre pour le drame, et cela pour une raison fort simple: c’est que
le public a dans l’oreille le vers régulier de douze syllabes avec
hémistiche; si vous faites des vers de quatorze ou quinze syllabes sans
hémistiche et avec un grand nombre d’hiatus, le public, désorienté,
passera son temps à chercher si les vers sont plus ou moins longs et il
ne suivra plus la pensée de l’auteur, ce qui est la chose importante.
Cette raison seule suffirait, selon moi, à ne pas conseiller aux poètes
le vers irrégulier. Du reste, le vers régulier de douze syllabes à
rimes suivies n’a pas empêché Corneille, Racine, Victor Hugo, et tant
d’autres d’écrire des chefs-d’œuvre pour la scène, et on peut se
contenter des libertés rythmiques d’_Hernani_ et de _Marion Delorme_.
Voilà, très sommairement, ce que je pense et ce que je devais vous
dire dans l’intérêt des nouveaux poètes. Puisque vous m’avez incité à
leur donner un conseil, en voici un autre plus important. Je reçois
souvent des lettres dont l’auteur me confie qu’il a l’intention de
mettre au théâtre tel grand personnage historique; c’est mal comprendre
la mission du drame moderne. Il ne s’agit pas de faire une pièce
sur Charlemagne, César ou Henri IV; l’essentiel est d’avoir, avant
tout, une pensée philosophique, juste et simple, de l’examiner sous
toutes ses faces. Quant aux personnages et à l’époque, on les trouvera
toujours, ou, plutôt, ils se présenteront d’eux-mêmes. Alors, il faut
étudier l’époque et les personnages d’après les documents les plus
sérieux et les plus nombreux, en un mot, _vivre dans le milieu_.
L’histoire est le naturalisme dramatique.
Vous avez raison, mon cher confrère, de poser publiquement ces
questions; si je vous ai quelque peu aidé à les résoudre, j’en serai
très heureux et très flatté.
Henri de BORNIER.