M. Albin Valabrègue

plaisante:

Heiden, le 6 août 1897.

Mon cher confrère,

Vous m’adressez une quinzaine de questions. Heureusement, je suis dans

le pays des avalanches:

1º Je passe mes vacances, l’hiver, à Paris; l’été, je fais comme la

nature, je produis. Cette année, délaissant un peu les fleurs... de

rhétorique et les plates-bandes philosophiques, j’ai particulièrement

soigné les vignes qui me donnent ce petit vin clairet, dont les

Nouveautés et le Palais-Royal attendent chacun une barrique. Ils

l’auront! Le _Journal des Débats_ nous dira si c’est du vin de derrière

les _Faguets_;

2º Je préfère de beaucoup le théâtre au café-concert, parce que je

vais au théâtre gratuitement et qu’au café-concert je paye ma place.

Je ne vois qu’un moyen de ruiner l’industrie des cafés-Yvette: c’est de

multiplier les entrées de faveur dans les théâtres;

3º Le drame historique et en vers ne manque pas de débouchés. Il a:

_a_) La Comédie-Française;

_b_) L’Odéon;

_c_) La Porte-Saint-Coquelin;

_d_) La Renaissance;

_e_) Le Château-d’Eau (qui a joué des vers de M. Jules Barbier).

Donc, si l’on construit de nouvelles salles, je demande qu’elles soient

affectées à la représentation d’œuvres lyriques de l’école française,

d’œuvres étrangères très profondes. (Il n’y a rien qui fasse faire de

l’argent aux vaudevilles comme de multiplier, ailleurs, les spectacles

ennuyeux);

4º Les chapeaux de femme se maintiendront encore à l’orchestre, cette

année. Mais qu’importe? Enlevez les chapeaux, il reste les têtes

coiffées!... Il faudrait donc n’admettre, à l’orchestre, que de petites

femmes chauves!

5º J’ignore complètement ce que voudront, cette année, les abonnés de

l’_Œuvre_. Je conseille aux auteurs de la maison de nous donner un peu

de tout, d’égaler le plus possible Shakespeare, Molière, Victor Hugo,

etc., etc., et ce sera très bien;

6º Il est désirable que les spectacles coupés reviennent à la mode.

Voici, pour mon compte, ce que j’ai imaginé: j’ai créé le BAISSER

DE RIDEAU, politique, social, littéraire, artistique, religieux,

philosophique, scientifique, etc., etc.

J’ai remis à Porel et à Carré un petit acte, modeste et simple, dans

lequel je traite, en un quart d’heure, la question de l’_éducation de

l’âme_, de beaucoup supérieure à l’instruction actuelle, c’est-à-dire à

l’entassement des connaissances humaines dans des cerveaux d’enfants.

Maintenant, voici pourquoi cette innovation doit conquérir Paris, la

province et l’étranger: le _baisser de rideau_ sera _gratuit_; il sera

donné en supplément de spectacle. (J’espère que le gouvernement n’y

verra pas une loterie.)

Si le spectateur s’ennuie, il n’aura rien à réclamer... que son

pardessus.

L’heure est venue où le théâtre doit _prouver quelque chose_. Il faut

préparer, amorcer, tâter le public, au moyen de petites œuvres d’une

durée de dix à quinze minutes. Si le public accepte et applaudit, on

deviendra ambitieux.

On va encore dire que je suis un original, mais je voudrais bien faire

comprendre à mes contemporains que tout progrès a sa source dans

l’originalité et qu’une chose doit être neuve avant d’être ancienne.

Sur cette conclusion, dédiée à M. La Palisse, je vous ferai observer

que j’ai répondu, en six numéros, à vos quinze questions, et je serre

vos mains d’inquisiteur.

Albin VALABRÈGUE.

Loges et coulisses · 第 101 / 162 题