n’envoie pas dire leur fait aux directeurs et appuie ses démonstrations
d’une opulente érudition.
Mon cher Huret,
Mille pardons d’avoir tant tardé à vous répondre. Je n’étais pas à
Paris, en sorte que je ne trouve qu’aujourd’hui votre lettre.
Est-ce que les directeurs de théâtres vont nous raser encore
longtemps? Ils nous assomment avec leurs revendications. Sous le
prétexte--d’ailleurs mensonger--que leur commerce ne bat que d’une
aile, ils décrètent l’univers entier d’accusation et portent plainte
contre les passants. Un jour, c’est l’Assistance publique qui les
ruine; le lendemain, c’est le billet de faveur qui est la cause
de leurs désastres; il y a un mois, c’était Montmartre qui leur
prenait leur clientèle; aujourd’hui c’est le café-concert dont le
«développement» les menace. En vérité, on n’a pas idée de ça. Et puis
quoi, le café-concert? Qu’est-ce qu’il a fait, le café-concert? Et où
est-il le «développement» que ces gens nous signalent du doigt comme
une sorte de spectre rouge? Si vous voulez bien vous reporter aux
dernières années de l’Empire, c’est-à-dire à trente ans d’ici, vous
constaterez, preuves en main, que Paris comptait, pour le moins, une
demi-douzaine de beuglants qui ont aujourd’hui disparu et n’ont pas été
remplacés. Vous me direz: «Parisiana.» Bon! Eh bien! et la Tertulia?
et les Porcherons? et le XIXe Siècle? Sans parler de l’Eldorado
devenu théâtre régulier, de l’Alcazar, qu’on a démoli il y a six
semaines, et de l’Horloge, que notre ami Bodinier, si j’en crois une
information récente, se propose de désaffecter au profit des jeunes
écrivains dramatiques. Cependant, depuis la guerre, je vois surgir la
Renaissance, les Nouveautés, la Comédie-Parisienne, le Nouveau-Théâtre,
la Bodinière, est-ce que je sais? Alors quoi? Nous avons cinq théâtres
de plus, six cafés-concerts de moins, et c’est le concert qui se
développe!... Je vous avoue que je ne comprends pas. Et remarquez que,
si j’ai oublié involontairement de mentionner les Bouffes-du-Nord,
j’ai fait exprès de ne citer ni le Théâtre libre, ni l’Œuvre, ni les
Escholiers, ces maisons n’étant pas ouvertes au public payant et ne
créant, dès lors, aucune concurrence aux théâtres à bureaux ouverts.
Tout ça, c’est des bêtises et des mauvaises raisons. A bonne pièce,
bonne recette; toute l’affaire est là. Est-ce que _La Douloureuse_ de
Maurice Donnay n’a pas été une grosse affaire d’argent? _Le Chemineau_
de Richepin a-t-il, oui ou non, tenu l’affiche pendant cinq mois? _La
Samaritaine_, de Rostand, a-t-elle réalisé près de 70,000 francs en
dix représentations à peine? Prenons les choses de moins haut. Est-ce
que Michaut a à se plaindre avec _Champignol_, _La Tortue_, _L’Hôtel
du Libre-Echange_ et aussi le _Sursis_, qui en est, aujourd’hui, à la
280e? Il faut peut-être que je m’apitoie sur le sort de l’infortuné
Rochard qui se fait des rentes avec _Les Deux Gosses_, depuis quelque
chose comme deux ans. Et l’excellent Léon Marx, directeur du théâtre
Cluny et professeur de pourboires aux cochers, il faut aussi que
je verse des larmes sur la misérable condition où l’ont réduit les
cabarets de Montmartre et les cafés-concerts du centre? Je vous répète,
mon cher Huret, que tout cela est enfantin, et que les directeurs de
théâtre sont mal fondés dans leurs plaintes. Si Samuel a 3,500 francs
de frais par jour et si Baduel, à la Porte-Saint-Martin, remporte une
tape avec _Don César de Bazan_ et avec des pièces de Déroulède, j’en
suis fâché; mais ce n’est la faute ni de Reschal, ni d’Yvette, ni du
grand Brunin.
Qu’on ne fasse pas de bêtises; on ne sera pas tenté de les faire payer
aux autres.
Bien à vous,