M. Georges Courteline

n’envoie pas dire leur fait aux directeurs et appuie ses démonstrations

d’une opulente érudition.

Mon cher Huret,

Mille pardons d’avoir tant tardé à vous répondre. Je n’étais pas à

Paris, en sorte que je ne trouve qu’aujourd’hui votre lettre.

Est-ce que les directeurs de théâtres vont nous raser encore

longtemps? Ils nous assomment avec leurs revendications. Sous le

prétexte--d’ailleurs mensonger--que leur commerce ne bat que d’une

aile, ils décrètent l’univers entier d’accusation et portent plainte

contre les passants. Un jour, c’est l’Assistance publique qui les

ruine; le lendemain, c’est le billet de faveur qui est la cause

de leurs désastres; il y a un mois, c’était Montmartre qui leur

prenait leur clientèle; aujourd’hui c’est le café-concert dont le

«développement» les menace. En vérité, on n’a pas idée de ça. Et puis

quoi, le café-concert? Qu’est-ce qu’il a fait, le café-concert? Et où

est-il le «développement» que ces gens nous signalent du doigt comme

une sorte de spectre rouge? Si vous voulez bien vous reporter aux

dernières années de l’Empire, c’est-à-dire à trente ans d’ici, vous

constaterez, preuves en main, que Paris comptait, pour le moins, une

demi-douzaine de beuglants qui ont aujourd’hui disparu et n’ont pas été

remplacés. Vous me direz: «Parisiana.» Bon! Eh bien! et la Tertulia?

et les Porcherons? et le XIXe Siècle? Sans parler de l’Eldorado

devenu théâtre régulier, de l’Alcazar, qu’on a démoli il y a six

semaines, et de l’Horloge, que notre ami Bodinier, si j’en crois une

information récente, se propose de désaffecter au profit des jeunes

écrivains dramatiques. Cependant, depuis la guerre, je vois surgir la

Renaissance, les Nouveautés, la Comédie-Parisienne, le Nouveau-Théâtre,

la Bodinière, est-ce que je sais? Alors quoi? Nous avons cinq théâtres

de plus, six cafés-concerts de moins, et c’est le concert qui se

développe!... Je vous avoue que je ne comprends pas. Et remarquez que,

si j’ai oublié involontairement de mentionner les Bouffes-du-Nord,

j’ai fait exprès de ne citer ni le Théâtre libre, ni l’Œuvre, ni les

Escholiers, ces maisons n’étant pas ouvertes au public payant et ne

créant, dès lors, aucune concurrence aux théâtres à bureaux ouverts.

Tout ça, c’est des bêtises et des mauvaises raisons. A bonne pièce,

bonne recette; toute l’affaire est là. Est-ce que _La Douloureuse_ de

Maurice Donnay n’a pas été une grosse affaire d’argent? _Le Chemineau_

de Richepin a-t-il, oui ou non, tenu l’affiche pendant cinq mois? _La

Samaritaine_, de Rostand, a-t-elle réalisé près de 70,000 francs en

dix représentations à peine? Prenons les choses de moins haut. Est-ce

que Michaut a à se plaindre avec _Champignol_, _La Tortue_, _L’Hôtel

du Libre-Echange_ et aussi le _Sursis_, qui en est, aujourd’hui, à la

280e? Il faut peut-être que je m’apitoie sur le sort de l’infortuné

Rochard qui se fait des rentes avec _Les Deux Gosses_, depuis quelque

chose comme deux ans. Et l’excellent Léon Marx, directeur du théâtre

Cluny et professeur de pourboires aux cochers, il faut aussi que

je verse des larmes sur la misérable condition où l’ont réduit les

cabarets de Montmartre et les cafés-concerts du centre? Je vous répète,

mon cher Huret, que tout cela est enfantin, et que les directeurs de

théâtre sont mal fondés dans leurs plaintes. Si Samuel a 3,500 francs

de frais par jour et si Baduel, à la Porte-Saint-Martin, remporte une

tape avec _Don César de Bazan_ et avec des pièces de Déroulède, j’en

suis fâché; mais ce n’est la faute ni de Reschal, ni d’Yvette, ni du

grand Brunin.

Qu’on ne fasse pas de bêtises; on ne sera pas tenté de les faire payer

aux autres.

Bien à vous,

Loges et coulisses · 第 98 / 162 题