M. François de Curel

donne un assaut solide au théâtre à thèse:

Les Marmousets, 13 août 1897.

Cher monsieur,

Si par vacances vous entendez le temps passé hors Paris, je suis en

vacances depuis plus d’un an, toujours à la campagne ou en voyage.

J’ai travaillé à deux pièces, l’une terminée, l’autre qui s’achève. La

première, en cinq actes, s’appelle _Le Repas du Lion_ et sera jouée au

nouveau théâtre d’Antoine, dans le courant de novembre. C’est une pièce

sociale comportant pas mal de personnages.

Je réponds maintenant à vos autres questions:

Tout porte à croire que la mise en scène va continuer à être très

exacte. L’exactitude est une conquête dont il ne faut pas s’exagérer

l’importance, mais conquête tout de même, qui a créé dans le public

un goût dont il faut tenir compte. Si j’admets le besoin d’exactitude

et de pittoresque, je suis convaincu qu’il y aura réaction contre la

richesse exagérée de la mise en scène. Ce n’est pas une conquête, cela,

c’est une épidémie qui, de tout temps, a tué des théâtres. D’ailleurs,

je suis peut-être un juge partial quant au peu d’importance de la mise

en scène, pour la bonne raison que mon théâtre n’en comporte guère. Je

ne vois parmi mes pièces que _Les Fossiles_ et le _Repas du Lion_ dont

je parlais tout à l’heure qui exigent une mise en scène très soignée.

Il me paraît téméraire d’affirmer d’une façon générale qu’il faut ou

qu’il ne faut pas faire de pièces à thèse. Ainsi Dumas fils aurait

probablement beaucoup perdu à n’en pas faire. Il avait l’instinct de la

prédication, et, sans aucun doute, l’idée qu’il convertissait le public

servait à grandir et à fortifier son talent. Sur ce sujet, chaque

auteur ne peut donc parler qu’à un point de vue personnel qui révèle

ses véritables aptitudes. Mon sentiment est qu’au théâtre on perd son

temps à vouloir convertir le public. D’abord, parce que l’action seule

l’intéresse; il dort pendant les tirades régénératrices, ou, s’il

parvient à les écouter, c’est pour en sourire, car il a le bon sens

d’être peu convaincu de la valeur morale des écrivains de la rampe. Si

nous l’amusons:--Bravo! Mais si nous faisons de la moralité: Holà! de

quoi te mêles-tu? Ajoutez à cela que, par elle-même, la pièce à thèse

n’inspire pas confiance. On sent trop qu’elle est fabriquée pour les

besoins d’une cause. Elle donne des conseils peut-être excellents,

mais par la bouche de personnages dont la conception est un mensonge,

car l’auteur, qui n’est qu’un avocat madré, charge tant qu’il peut la

partie adverse et blanchit outre mesure son client. L’ensemble sonne

faux.

Du reste, pour peu que l’on cherche dans l’histoire le point de

départ des grandes réformes, on constate que les thèses ont presque

toujours produit des effets très différents de ceux qu’attendaient

leurs inventeurs. Cela n’est pas pour nous encourager à prêcher, aux

dépens de la valeur artistique de notre œuvre et aussi de sa durée,

puisqu’elle est morte dès que les mœurs, en se modifiant, l’ont rendue

sans objet.

Tout en ne prêchant pas, un homme intelligent, qu’il écrive pour le

théâtre ou pour le livre, ne peut rester indifférent au bien ou au

mal qui résultera de son travail. Si je voyais, dans la société qui

m’entoure, une plaie à guérir, un abus à frapper, au lieu d’exposer

une méthode de guérison plus ou moins contestable en un drame qui, au

fond, ne serait qu’un monologue coupé en paragraphes récités à tour de

rôle par des bonshommes faits sur mesure, je me bornerais plutôt à une

peinture aussi vivante que possible de cette société en péril. A mes

yeux, c’est le choix du sujet, le milieu où on le place, qui donnent

à l’écrivain pénétré de sa responsabilité le moyen de l’exercer. Ce

choix fait, il n’y a plus qu’à être sincère. Aider un peuple à se bien

connaître, lui faire sentir une douleur à l’endroit de la plaie, cela

suffit pour que, de lui-même, il évolue vers le salut. L’écrivain a

rempli son devoir lorsqu’il a dit la vérité avec toute l’énergie dont

il est capable.

Vous me demandez enfin si le mouvement actuel va vers l’art dramatique

synthétique ou vers l’analytique?

Le théâtre est un art de raccourci. Nous avons, nous auteurs

dramatiques, deux ou trois heures pour faire vivre sur les planches ce

qu’un romancier raconterait dans un gros livre. Toute pièce suppose

donc une condensation extrême de faits et de sentiments. Chaque mot

doit éclairer le passé et préparer l’avenir, la moindre intention est

à triple détente. Une pièce ainsi composée est, ou ne peut être,

qu’une synthèse. L’expression _théâtre d’analyse_ désignant un genre

parallèle au roman d’analyse est de nature à donner une idée tout à

fait fausse du théâtre dont il s’agit. J’aimerais mieux l’appeler

théâtre psychologique, expression sans doute trop ambitieuse, mais qui,

du moins, n’écarte pas la notion de synthèse inséparable de celle du

théâtre.

Cela dit, j’ajoute: Oui, le mouvement actuel va vers l’art dramatique

psychologique. Les auteurs sentent la nécessité de rajeunir les sujets

terriblement usés, et la psychologie est une des sources--pas la

seule--où l’on peut puiser.

Le public suivra-t-il les auteurs dans cette voie? Ceci est une

question que l’avenir décidera.

Croyez, cher monsieur, à mes meilleurs sentiments,

François de CUREL.

On ne pourra s’empêcher de remarquer encore une fois ici le refus des

auteurs à différencier la formule analytique de la formule synthétique.

Tous ou presque tous s’acharnent à vouloir que tout le théâtre confonde

et réunisse les deux formules. Il se fût agi, au contraire, de

préciser les choses: _L’Assommoir_, de Zola, et _Germinie Lacerteux_,

de Goncourt, et _La Pêche_, de M. Céard, tout le théâtre de Jean

Jullien et tant d’autres productions dramatiques contemporaines du même

ordre peuvent-ils être appelés des œuvres synthétiques?

Loges et coulisses · 第 91 / 162 题