M. Georges Ancey

fait un retour sur lui-même et parle avec maîtrise de la mise en scène:

Kerbonne, en Camaret (Finistère),

7 août 1897.

Cher monsieur,

Je passe l’été au fin fond de la Bretagne, à l’extrémité d’une pointe,

dans la lande et devant la mer. C’est là que j’ai échoué, dans mes

pérégrinations et que je suis revenu, depuis, chaque année. La solitude

y est complète; quelques amis qui passent, dans ces environs, et voilà

tout. Je m’en voudrais cependant d’omettre trois ou quatre paysans et

pêcheurs, en bragon-braz et en sabots, dont j’ai fait mes amis et qui

parlent comme des personnages d’Ibsen.

Quant à mes occupations, elles varient tous les ans. J’ai fait un peu

de tout dans mon désert, même du jardinage. Cette année, c’est la

bicyclette, pendant deux heures tous les matins. Le reste du temps je

lis, je travaille et je braconne. Le soir, j’ai envie de dormir, ce

qui ne m’arrive qu’ici.

Voilà dans quel coin votre lettre est venue me trouver. Et maintenant

que vous êtes édifié sur mes occupations, voici quelles sont mes

préoccupations.

J’ai trois pièces en train. Aucune n’est encore terminée, mais j’espère

en avoir bientôt fini. Je puis vous en donner les titres, car ils

n’ont rien de bien compromettant, et ils appartiennent à tous. L’une

a pour titre _Le Mariage_, le second _L’Héritage_ et le troisième _La

Tutelle_. Les titres mêmes du Code, comme vous voyez. J’ai tâché de

rester le plus possible dans les généralités; je ne sais si j’y aurai

réussi.

Vous me demandez, de plus, si je crois à l’efficacité de la mise en

scène réelle et luxueuse pour le succès d’une pièce. Je n’y crois pas

du tout. La théorie de la mise en scène réelle, avec de la vraie eau,

de la vraie soupe, de vrais accessoires, peut se défendre quand on

est très jeune. Moi-même, autrefois, je l’ai exigée. C’était un bon

terrain de lutte, un bon sujet d’article, il y a six ou sept ans, voilà

tout. Le théâtre vit de sentiments, que ces sentiments soient justes

et dramatiquement exprimés, le public, quelque peu imaginatif qu’il

soit, aura bientôt fait de s’en créer la mise en scène. Sans aller

jusqu’à dire que nous devons en revenir au système de Shakespeare ou

même à celui de l’Odéon, avec des fauteuils peints sur les murs dans

des bosquets également peints, je crois que pour nous tout au moins,

qui travaillons _dans le bourgeois_, une mise en scène honnête est

suffisante.

Je ne parle là, bien entendu, que de la mise en scène au point de

vue _décor_, de la basse mise en scène extérieure, qui n’est qu’une

question de meubles, de la seule mise en scène qui préoccupe, hélas!

la généralité de nos directeurs; car, à côté de cette besogne

subalterne et oiseuse, il y a une mise en scène qui est un art, plein

de ressources et de trouvailles: c’est celle qui consiste, pour

l’homme du métier, à aider à la compréhension d’une œuvre, à en créer

l’atmosphère, et même à y ajouter de la vie et des _effets_ avec les

mouvements plus ou moins ingénieux des personnages, et leur évolution

raisonnée dans les meubles et le décor. La mise en scène qui s’enroule

autour du drame, qui s’appuie sur ce texte, qui commente l’action, qui

fait lever l’acteur sur telle phrase, qui le fait asseoir sur telle

autre, peut doubler la vie d’une œuvre, en soulignant la signification

du mot par la signification du geste. Telle réplique dite en remontant

le théâtre est décisive; dite sur place, elle serait sans valeur. Telle

scène, qui n’aurait qu’un sort ordinaire jouée autour d’une table, peut

s’imposer, devenir capitale, si elle est jouée devant une cheminée.

Seulement, cette mise en scène-là est un art; elle exige de la part

du metteur en scène, qui devient alors un véritable collaborateur,

une compréhension complète de l’œuvre; elle veut de l’intelligence

littéraire, elle veut des artistes.

Il faut avouer qu’on en est encore loin, même dans certains de nos

grands théâtres. Le metteur en scène est généralement un monsieur très

pressé qui regarde souvent l’heure. Il se contente bénévolement de

faire mettre des coussins, beaucoup de coussins sur les canapés, et,

quand le texte l’embarrasse, il fait, à bout de ressources, placer un

panier à ouvrage par beaucoup de machinistes. A moins qu’il n’en sorte

par la phrase trop souvent entendue: «Mon petit chat, voilà assez

longtemps que vous êtes à gauche, veuillez donc passer à droite.»

Mais je m’aperçois, cher monsieur, que cette question de la mise en

scène, qui me passionne par l’abondance de ses moyens, m’a entraîné

fort loin. Vous me permettrez donc de passer rapidement sur les deux

autres questions que vous me posez.

L’art dramatique a-t-il pour but la moralisation? Je ne le crois pas.

L’œuvre d’art doit être impartiale, elle vit seulement de beauté et de

vérité. Il y a, du reste, très peu d’œuvres absolument immorales. Je ne

connais guère, pour ma part, que le _Chandelier_ qui soit dans ce cas.

Peut-être aussi, dans un autre genre, _Severo Torelli_. Réfléchissez-y

bien: vous verrez. Mais qu’importe?

Votre dernière question m’inquiète davantage; car je crois que toute

œuvre de théâtre doit être à la fois synthétique et analytique:

synthétique dans le choix des caractères et des passions, analytique

dans les détails nécessaires à leur expression. Mais j’ai peur de jouer

un peu sur les mots avec vous et peut-être au fond nous entendons-nous

fort bien.

Veuillez agréer, cher monsieur, etc.

Georges ANCEY.

Loges et coulisses · 第 89 / 162 题