sous le couvert de théories personnelles, dit quelques vérités à
plusieurs de ses contemporains.
Paris, 10 août 1897.
Mon cher Huret,
Comme il est beaucoup plus facile de faire de belles théories sur
l’art dramatique que de bonnes pièces, je ne vois pas pourquoi je ne
répondrais pas à votre questionnaire.
Vous me demandez mon avis sur la mise en scène luxueuse et
minutieusement exacte. La faut-il telle ou non? Il me semble que, dans
deux cas au moins, le luxe de la mise en scène et son exactitude sont
indispensables. D’abord, pour la pièce mondaine contemporaine, la pièce
à la mode: nous en avons connu quelques-unes qui ont dû leur succès aux
jolis mobiliers et aux jolies toilettes. Puis, pour la pièce historique
à prétentions de reconstitution. Et encore, pour celle-ci, faut-il
être circonspect. Mounet, dans _Iphigénie_, coiffait un certain casque
qui rappelait à tout le monde les carabiniers d’Offenbach. Et, dans
_Frédégonde_, nous vîmes défiler, sous des noms mérovingiens, toutes
les figures d’un jeu de cartes. Le public riait: rire d’ignorants, à
coup sûr; mais la pièce en souffrait tout de même.
Maintenant, si l’intérêt d’une œuvre dramatique réside surtout dans les
caractères ou dans le mouvement des passions, je crois qu’on distrait
imprudemment l’attention du spectateur en lui montrant trop de décors,
de mobiliers et de costumes. Une vraie belle pièce psychologique doit
se contenter du «palais à volonté» des tragédies de Racine.
Mais faut-il faire des pièces psychologiques? me demandez-vous. Et,
précisant votre question, vous ajoutez: «A l’exemple d’Ibsen, va-t-on
vers le théâtre d’idées ou vers le drame passionnel?»
Vous savez mieux que moi, mon cher Huret, pour en avoir recueilli
naguère un stock divertissant, la vanité des pronostics sur le théâtre,
le roman, la poésie de demain. C’est comme le sort des batailles
prochaines: il dépend du grand capitaine, encore ignoré, qui les
gagnera. Le grand dramaturge que nous attendons sera-t-il sollicité par
les causes mystérieusement enchaînées des passions et des actes, ou par
l’action et la passion mêmes? De cela dépendra le théâtre de demain. Ce
qui me paraît acquis aujourd’hui, c’est qu’on commence à se lasser de
la pièce «où il y a une belle scène au second acte». Et encore que la
séparation se fera plus nette, plus profonde, entre le théâtre grave et
le théâtre gai, qui se mariaient assez volontiers pendant ces dernières
années.
--Et la pièce à thèse? interrogez-vous.
Elle n’est, je crois, qu’un cas particulier de ce que vous nommez
le théâtre d’idées. _Nora_, _Les Revenants_, etc., sont des pièces
à thèse. Dès que l’auteur est susceptible de concevoir des idées
générales, elles dirigent forcément son art. Il serait facile de
prouver que _Mme Bovary_ est un roman-thèse, et l’on démontrerait sans
trop de peine qu’_Amants!_ de notre brillant Maurice Donnay, est une
pièce à thèse...
Ce qui est franchement désagréable, c’est la pièce à thèse apparente,
agressive, avec des personnages construits sur mesure, ne parlant,
n’agissant que pour prouver quelque chose. De telles pièces,
fussent-elles parfaites d’ailleurs, ont le défaut suprême: la vie
leur manque. Quant à la moralité qu’elles prétendent illustrer, elles
la rendent plutôt odieuse. Tels ces petits _tracts_ protestants qui
donneraient à un saint des envies de libertinages.
Certes, il est parfaitement légitime de ne rien vouloir démontrer du
tout, au théâtre; de faire une œuvre simplement lyrique, poétique ou
pittoresque. Mais, si l’on prétend démontrer quelque chose, il faut
le démontrer _par la seule image de la vérité_,--comme un physicien
démontre les forces de la nature.
«Enfin, me demandez-vous, va-t-on vers le théâtre analytique ou vers le
théâtre synthétique?»
J’ai peur de ne pas très bien comprendre ce qu’on veut dire par
«théâtre analytique» et «théâtre synthétique». Peut-être le public
appelle-t-il tout simplement ainsi le théâtre à façons lentes
et minutieuses,--et le théâtre bref, express. Car le théâtre est
nécessairement synthétique, puisqu’il doit traduire toutes les
passions, toutes les pensées de la vie humaine _par la seule parole_,
laquelle n’en est qu’une expression hâtive et résumée... Par goût,
j’aime assez le théâtre «continu». Les sautes brusques, les trous:
c’est vraiment là un procédé trop facile. Et _Le Supplice d’une femme_
me paraît une bien mauvaise pièce...
Voilà de belles théories, mon cher Huret, n’est-il pas vrai? Pour y
mettre une conclusion, je noterai simplement cette observation, que je
crois indiscutable: «Il n’y a pas d’exemple qu’une pièce de théâtre
systématique, je veux dire conçue, construite d’après un système et
proposée par son auteur comme le type parfait de ce système, soit une
très belle œuvre.»
Cordialement à vous,
Marcel PRÉVOST.