comme à son ordinaire, déborde de bon sens:
Blois, 21 août 1897.
Mon cher Huret,
Vous l’avez l’art de poser des questions difficiles et insidieuses
et l’on ne peut s’en tirer avec vous que par la simplicité. En ce qui
concerne la première de ces questions: «Les cafés-concerts et les
établissements de Montmartre nuisent-ils aux théâtres et les directeurs
ont-ils raison de leur faire la guerre?» Je crois qu’en effet les
petites scènes de Montmartre font beaucoup de tort aux théâtres; mais
réciproquement les théâtres font un tort considérable aux petites
scènes de Montmartre. C’est la concurrence la plus légitime du monde.
Et qui sait d’ailleurs si tous ces établissements fantaisistes et
irréguliers ne sont pas les débuts de quelque chose d’important, par
exemple d’une forme nouvelle de nos plaisirs? Combien de spectacles
interdits d’abord par la police qui sont devenus officiels quelques
années plus tard!
Ce qu’on appelait autrefois le «spectacle coupé», demandez-vous en
second lieu, est-il définitivement mort, et le succès précisément des
petits théâtres d’à côté ne peut-il lui redonner la vogue?
Cela est très possible, sinon probable. Il est convenu aujourd’hui dans
le monde dramatique que le public ne va pas aux spectacles coupés.
Mais comme il y va, à Montmartre, je ne vois aucune raison essentielle
pour qu’il n’y retourne pas, sur le boulevard. Et le théâtre qui eût
donné le même soir _Le Plaisir de rompre_, de Jules Renard; _Un Client
sérieux_, de Courteline et _Le Fardeau de la liberté_, de Tristan
Bernard, n’aurait certainement pas fait une mauvaise spéculation, pour
parler simplement à ce point de vue.
Votre question sur la mise en scène, mon cher Huret, est une des
plus actuelles de l’art dramatique, mais elle exigerait plus de
développement que n’en comportent ces petites réponses «d’été». On
pourrait dire de la mise en scène ce que Brummel disait de l’élégance
du costume. Un homme est parfaitement habillé lorsqu’on ne peut faire,
sur sa toilette et sur la façon dont il la porte, aucune observation ni
en bien, ni en mal. De même, une pièce est bien montée, lorsque la mise
en scène ne se remarque pas et qu’elle semble naturelle et nécessaire à
l’action. L’idéal serait qu’à la fin du spectacle on ne se rappelât pas
si les décors étaient vieux ou neufs.
Vous êtes bien aimable, mon cher ami, de me demander aussi à quoi je
travaille. Je suis en train de terminer une comédie en quatre actes.
Poignée de main,
Alfred CAPUS.