4 mai 1897.

Un de ces vieux clichés, comme il s’en fane tous les jours,

prétend que les arts sont frères. Les voici, au contraire, qui se

concurrencent! L’exposition des peintures et des sculptures des

artistes lyriques et dramatiques s’ouvre demain mercredi dans les

galeries Bernheim jeune et fils, 8, rue Laffitte. Elle durera jusqu’au

30 mai. On peut y aller, on doit même y aller. Le produit des entrées

est destiné à la caisse de l’Association des artistes.

Nous avons pu, en privilégié, voir donner la dernière couche de vernis

à ces produits des comédiens et comédiennes de ce temps. Il serait trop

facile d’en rire, il serait exagéré d’en pleurer. On est d’ailleurs

prévenu, dès l’entrée, qu’on n’y met pas de prétention. Mlle Rachel

Boyer, de la Comédie-Française, a dessiné, de ses mains spirituelles

l’affiche de l’exposition: c’est un Romain, ou un pompier, déguisé en

pantin dont on voit les ficelles. De ses bras articulés il tient, à

droite, un pinceau qui pourrait être un sceptre, à gauche une palette

qui est un bouclier; un petit cœur percé d’une flèche est dessiné sur

le biceps gauche.

L’exposition est au premier étage. On me donne un catalogue; je l’ouvre

et--déception!--je ne retrouve pas les vers qu’avait écrits, en

préface, et sans vouloir les signer, la plus accorte des soubrettes de

la Maison de Molière.

N’importe, je les sais par cœur, et les voici qui me montent aux lèvres:

Les Comédiens et les Chanteurs,

L’été, forment la ribambelle

Qu’on voit assiéger les hauteurs

Où la nature est le plus belle.

Ils font des dessins et des vers,

Ils veulent tous croquer le site

Qui, pendant les sombres hivers,

Gardera le soleil au gîte.

Les peintures et les pastels

Qui sous nos yeux vont apparaître,

Ruisseaux, chaumes, lilas, castels,

Sont les doux souvenirs du reître,

Du marquis ou bien du valet,

De Turcaret, roi des finances,

Du baryton, du ténor et

Du jeune premier en vacances.

Pour un but plein de charité,

Nous avons fait cet assemblage.

Voyez combien le Comité

A réussi son étalage.

Nous avons des tableaux très gais

Peints par une reine tragique,

Et tel dramatique sujet

Est l’œuvre d’un acteur comique.

Nous voici devant l’exposition de Mme Sarah Bernhardt, les bustes de

Louise Abbema, de Régina Bernhardt, en marbre, et d’Émile de Girardin,

en bronze, et la poétesse dit:

La sculpture est un art divin:

Voyez ces bustes mirifiques,

Voyez M. de Girardin,

Modelé par des doigts magiques.

Plus loin, c’est l’envoi de Mme Blanche Pierson, un double tableau, qui

tient tout un panneau: _Le Noël des pauvres_ et _Le Noël des riches_.

D’un côté, un gros sabot d’où sortent une poupée en carton, un ballon

d’un sou, une toupie, un petit cheval, une trompette, un chapelet et

un rond de boudin; délicieuse imagination! De l’autre, autour d’une

pantoufle fourrée de cygne, un bracelet d’or, un riche collier de

perles, un miroir sans reflet, un éventail. Ce n’est rien, mais cela

parle au cœur!... Aussi la poétesse en dit éloquemment:

Voyez ce diptyque réel:

L’agape du riche suivie

Du souper pauvre, à la Noël,

--Sujet amer comme la vie.

Mais nous sommes devant le vrai clou de l’exposition: les paysages et

les marines de Bouvet.

Et ces cailloux, cailloux si bleus

Qu’ils donnent leur nom à la lande,

Sont d’un chanteur, peintre amoureux

Des flots de la plage normande.

En effet, Bouvet a envoyé là dix paysages bretons, quoi qu’en dise la

rime, dont quelques-uns sont des merveilles de coloris tendre et de

poésie. L’un de ces tableaux a figuré au Salon des Champs-Élysées:

c’est _la Lande des cailloux_, à nu devant la marée basse et le

crépuscule, indiscutablement impressionniste; Bouvet aime cette heure

changeante et troublante, et il excelle à faire palpiter les rayons

de la lune levante sur les flots à peine agités. Il rêve de devenir

seulement un peintre, et il faut l’y encourager:

Et la poète conclut:

Le _planches_ sont sœurs du burin!

Ce sont là nos humbles oboles.

Nous remplissons notre destin:

Des _actes_ après des paroles!

Enfin, lorgnez et regardez

Tous les bustes, toutes les toiles.

Vite, approchez... vite, achetez

Les bolides de vos Étoiles!

J’ai compté 170 toiles, dessins ou sculptures. Mais je n’ai pas pu les

noter tous. Relevons seulement au hasard: cinq toiles de Mme Brémont,

des portraits surtout où la finesse ne manque pas; quatre toiles de

Mme Foyot d’Alvar (la créatrice d’_Aïda_ à l’Opéra), entre autres des

chrysanthèmes et des hortensias pleins de fraîcheur; une jolie marine

et une petite maison d’opéra-comique de Fugère (Opéra-Comique); le

portrait de sa mère par M. Gailhard, directeur de l’Opéra, qui en vaut

bien d’autres; quatre pastels de M. Joliet, de la Comédie-Française;

des fleurs de Mme Judic et le portrait de sa vache Manette, les pieds

dans l’eau, que la grande critique a déjà consacrés; des dessins

de M. Alb. Lambert fils, un Mounet-Sully qui a les jambes un peu

courtes, mais qu’importe! de belles pensées de M. Viola; deux toiles

de Mlle Jane Morey, du Vaudeville, dont l’une s’appelle _Douloureuse_,

symbolique allusion sans amertume à la pièce de Maurice Donnay dont

elle n’est pas; une caricature de Gobin, du Palais-Royal, par lui-même;

un village de Mlle Diéterle, des Variétés, et deux plats de fleurs

et de fruits en relief; un tableau de M. Paul Blaque, qu’on ira

voir exprès: ce sont les ruines du Château-Gaillard, que le peintre

a voulues réelles: il y a collé des graviers, très gros au premier

plan, plus fins aux plans suivants, il les a peints et vernis, ce qui

donne un aspect criant de sincérité à cette œuvre d’un genre nouveau;

ajoutons que les graviers viennent directement des Andelys, de sorte

qu’il n’y a pas à s’y méprendre. On a envie de marcher dessus.

Quoi encore? Une mer de M. Boudouresque, deux toiles de M. Brémont, un

bouquet de fleurs de Mlle de Craponne, des caricatures de M. Giraud,

de l’Opéra: M. Lapissida, débraillé, les mains dans les poches, des

verrues sur la face, un œil malin et l’autre naïf, d’après nature; M.

Reyer, campé dans une posture de danseur; M. Gailhard, en conquistador,

sombre et ennuyé comme à l’ordinaire; des Volny, des bustes de Renée de

Pontry, etc., etc.

En descendant de l’exposition des comédiens et comédiennes, où vous

n’aurez pas perdu votre temps, vous pourrez voir des Ziem, des Corot,

des Daubigny, qui ne vous paraîtront pas plus mal pour cela.

Loges et coulisses · 第 67 / 162 题