Bientôt s’ouvrira dans les galeries Bernheim jeune, rue Laffitte,
l’exposition de peintures, sculptures, miniatures, dessins, etc.,
uniquement réservée aux artistes de tous les théâtres et aux musiciens
de tous les pays, et qui sera faite au profit de l’Œuvre des artistes
dramatiques et de l’Orphelinat des Arts.
Un Comité s’était organisé à cet effet, qui a à sa tête Mme Sarah
Bernhardt comme présidente, M. Max Bouvet, de l’Opéra-Comique, comme
vice-président, et MM. Albert Lambert fils et Gaston Bernheim jeune
comme secrétaires.
Cette exposition sera une surprise!
On ignore en effet, généralement, combien sont nombreux les artistes
dramatiques et lyriques qui, en pratiquant l’art difficile du
maquillage, en vivant au milieu du trompe-l’œil de la scène et des
décors, ont pris goût à la peinture et à la sculpture et aux autres
arts de l’œil et la main.
Ce qu’on verra là sera pour le moins curieux.
Déjà on sait les noms d’un certain nombre d’artistes qui concourent à
cette exposition, et qui ne craindront pas de soumettre leurs «œuvres»
à MM. Detaille et Bonnat, qu’on espère avoir dans le jury d’admission,
lequel jury recevra d’ailleurs tout ce qu’on lui enverra, ou alors
c’est qu’il n’y a plus d’égalité.
Mme Sarah Bernhardt, élève de J.-P. Laurens et de Clairin pour la
peinture, de Falguière pour la sculpture, et qui dès longtemps a fait
ses preuves, exposera le buste de Girardin, le masque de Damala mort,
et probablement le buste de M. Sardou, s’il est fini.
Le vice-président de l’Œuvre, M. Max Bouvet, l’un des meilleurs
artistes de M. Carvalho, est un professionnel de la peinture. Élève
de Cormon, il a exposé plusieurs fois aux Champs-Élysées, a même été
médaillé en 1893, pour un paysage que l’État a acheté ensuite. Je
causais l’autre jour avec lui de ses deux arts, et il m’a fait d’assez
originales confidences:
--Mais je préfère cent fois la peinture au théâtre, et j’ai bien
l’intention de me retirer de la scène, aussitôt que je le pourrai, pour
me consacrer exclusivement à la peinture. Quand je peins, moi, je n’ai
pas de besoins! Des toiles, de la couleur, des pinceaux, une pipe et du
tabac, voilà tout! Aussi, allez, dès que j’aurai cinq sous de côté, je
m’en irai! Je m’en irai bien loin, en Bretagne, peindre des crépuscules
au bord de la mer. Je reviendrai à Paris, de temps en temps, voir,
par comparaison, si je suis en progrès, chercher des critiques, me
retremper enfin, et puis, cela fait, je repiquerai des deux vers les
plages de l’Armorique, avec une joie!...»
On ne peut pas donner aujourd’hui la liste complète des œuvres qui
figureront à cette exposition. D’ailleurs, toutes les adhésions ne sont
pas encore arrivées. Mais ne sait-on pas que M. Mounet-Sully fait de la
sculpture, que même il s’amuse à sculpter quelquefois les figures qu’il
doit porter sur la scène? C’est ainsi qu’il exposera sans doute un
_Œdipe_, et, en plus, un médaillon de Pasteur. M. Albert Lambert fils
fait des dessins et des charges; M. Le Bargy exposera des illustrations
de _Don Juan_; Mlle Reichenberg dessine au crayon; Mme Pierson peint
des natures mortes; la regrettée petite Thomsen dessinait à ravir et
peignait des aquarelles délicieuses; M. Delaunay fils est peintre; Mme
Lerou, aquarelliste; Coquelin cadet a des crayons; M. Volny annonce
un immense dessin qui sera une copie de Cabanel: _Adam et Ève_, et un
portrait-aquarelle de M. George Ohnet.
M. Joliet dessine très bien; M. Albert Lambert père est sculpteur;
M. Saint-Germain dessine les chats avec une habileté surprenante; M.
Gobin, du Palais-Royal, est un paysagiste convaincu; M. Lassouche,
dessine des caricatures; M. Duquesne, le Napoléon de _Madame
Sans-Gêne_, fait de la peinture; M. Eugène Damoye et M. Dorival,
de l’Odéon, sont peintres également; Mme Jane Hading a, dit-on,
la spécialité des croquis mortuaires; M. Victor Maurel fait de
la peinture--d’idées et d’impressions mélangées; M. Fugère, de
l’Opéra-Comique, peint des paysages et des natures mortes; M. Mondaud,
baryton, a été peintre de fleurs, à Bordeaux; MM. Laurent, Lubert et
Viola, ténors, sont paysagistes; M. Gresse fils, basse, fait de la
caricature; M. Belhomme, basse, dessine; Mlle Nina Pack est peintre.
A citer encore: MM. Louis Fourcade, de l’Opéra (peinture); Montigny,
du Vaudeville (paysages); Fontbonne (paysages); Mme Renée de Pontry,
sculpteur, qui exposera les bustes de Christine Nilsson, du prince
Karageorgewitch (en bronze) et de Brémont (en marbre); Mlle Craponne,
du théâtre de Lyon, de la peinture; Mmes Netty, France, Virginie
Rolland, Jane Morey (du Vaudeville), MM. Alexandre fils, du Châtelet;
Prosper de Witt, de Bruxelles, etc., etc.
Mais il arrive tous les jours, de tous les coins de la France, des
adhésions nouvelles à la galerie de la rue Laffitte, on affiche des
placards dans tous les théâtres de la province et de l’étranger. Et,
quand s’ouvrira, du 15 au 20 avril, chez Bernheim, l’exposition des
Artistes, ce ne sera vraiment pas là un spectacle ordinaire. On pourra
s’y rendre de confiance: on en aura pour son argent.
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