LA SENSIBILITÉ DES COMÉDIENS

1er mai 1897.

M. Binet, qui est directeur du Laboratoire psychologique de la

Sorbonne, et qui a la réputation d’un savant, vient de s’attaquer à

une enquête qui n’ajoutera rien à sa gloire. Il a repris le _Paradoxe

sur le Comédien_ de Diderot, et a conclu qu’il ne reposait sur aucune

observation sérieuse. Puis il s’est proposé de confesser quelques

notoires artistes contemporains et d’apporter, en regard de la thèse si

admirablement développée par Diderot, leurs affirmations hasardeuses.

C’est le résultat de ces confidences un peu vagues et contradictoires

que M. Binet publie aujourd’hui dans la _Revue des revues_. Disons

tout de suite, et pour ne pas avoir à discuter par le détail son

enquête, ce qui ne serait que de la polémique vaine, que le savant

directeur du Laboratoire psychologique de la Sorbonne, dans ce travail

comme dans celui qu’il a déjà publié sur la psychologie des auteurs

dramatiques, commet l’erreur fondamentale de _croire_ sur parole

ses interlocuteurs. Un psychologue penserait peut-être qu’autant il

est intéressant--à des points de vue multiples--de faire parler sur

certains sujets des écrivains ou des acteurs, pour savoir ce qu’ils

veulent avoir l’air de penser, ou même ce qu’ils pensent réellement,

autant il est dangereux, pour un «savant», de s’en rapporter à leur

sincérité ou même à leur capacité d’analyse, lorsqu’il s’agit de

généraliser leurs dires et d’en tirer des conclusions scientifiques.

J’affirme, pour ma part, et _a priori_, m’être instruit cent fois plus

aux développements psychologiques sortis du grand cerveau de Diderot

sur la sensibilité des comédiens qu’aux balbutiements des comédiens

eux-mêmes sur leur propre émotivité. Je connais d’ailleurs des acteurs,

et non des moindres, qui partagent cette manière de voir. Mais, ces

réserves faites quant au résultat _scientifique_ de l’_enquête_ de M.

Binet, il n’en reste pas moins curieux, à un point de vue beaucoup plus

fragmentaire, d’écouter parler Mme Bartet, MM. Got, Mounet-Sully, Paul

Mounet, Le Bargy, Worms, Coquelin, Truffier, de Féraudy, et M. Binet

lui-même, sur la question.

Rappelons la thèse,--dit M. Binet:

Diderot soutient qu’un grand acteur ne doit pas être sensible; il ne

doit pas, en d’autres termes, éprouver les émotions qu’il exprime:

«C’est l’extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres; c’est le

manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes.»

Or, il paraît que les neuf comédiens interrogés par M. Binet ont été

unanimes à répondre que la thèse de Diderot est insoutenable, et que

l’acteur en scène éprouve toujours, au moins à quelque degré, les

émotions du personnage. On lui a dit, pourtant, que d’autres comédiens

sont d’un avis contraire; il paraîtrait que Coquelin aîné fait

profession de ne rien sentir... Ainsi présentée, l’affirmation est tout

au moins contestable, Coquelin ne souscrirait certainement pas à cette

formule.

Mme Bartet a répondu:

«Oui, certes, j’éprouve les émotions des personnages que je

représente, mais par _sympathie_ et non pour mon propre compte. Je ne

suis, à vrai dire, que la première émue parmi les spectateurs, mais mon

émotion est du même ordre que la leur, elle la précède seulement... La

quantité d’émotion mise dans un rôle varie selon les jours, cela tient

beaucoup à mon état moral ou physique. Rien n’est plus intolérable que

de ne rien ressentir, cela m’est arrivé très rarement pourtant; mais

chaque fois j’en ai souffert comme d’une chose humiliante, diminuante,

comme d’une dégradation personnelle.»

Mme Bartet se sent incapable d’exprimer et de rendre toutes sortes

d’émotions:

«Il y a, écrit-elle, des catégories d’émotions que j’éprouve plus

facilement que d’autres, par exemple celles qui sont conformes à mon

tempérament et à mon caractère intime.»

Elle dit encore:

«Je partage les idées et le caractère des personnages que je

représente. D’ailleurs, je ne me borne pas à comprendre les actes et

les sentiments de ces personnages, mais mon imagination leur en suppose

d’autres, en dehors de l’action dans laquelle s’est enfermé l’auteur.

Je les vois alors tout naturellement agir, penser et se mouvoir,

conformément à la logique de leur caractère. Tout cela reste un peu

confus d’abord; mais, dès que je possède mon rôle, dès que je suis

devenue maîtresse de toutes les difficultés de métier qu’il comporte,

j’ajoute mille petits détails, insignifiants en apparence, et peut-être

inappréciables pour le public, qui viennent relier entre eux tous les

traits du caractère de mon personnage et lui donnent de l’homogénéité

et de la souplesse.»

M. Mounet-Sully est d’avis que l’émotion est éprouvée et vécue comme si

elle était réelle.

«J’ai connu, dit-il, les fureurs du parricide, j’ai eu parfois en scène

l’hallucination du poignard enfoncé dans la plaie. On arrive à cet

état une fois sur cent; le mérite est d’y tendre, mais on se rend bien

compte, souvent, qu’on est loin du but. L’odieux applaudissement du

public à la fin d’une tirade, la figure d’un partenaire qui n’exprime

pas l’émotion qu’il devrait exprimer, qui, au contraire, rit sous

cape ou fait des signes au public, une foule d’autres incidents vous

arrachent à votre rêve.» M. Mounet-Sully dit que l’on voudrait tuer le

comédien qui par son visage vous enlève à l’illusion. Il est arrivé

quelquefois à oublier qu’il jouait devant le public. Il n’a jamais

regardé le public (du reste, il a mauvaise vue), et il ne cache pas son

mépris pour les acteurs qui ont cette mauvaise habitude.

M. Paul Mounet dit qu’on ne possède bien un rôle que lorsqu’on possède

ses actions réflexes, ce qui veut dire que non seulement on prononce de

la manière voulue les paroles du texte, mais encore que les moindres

actes, les mouvements inconscients, la manière de marcher, de tenir

la tête, etc., sont dans le caractère du personnage. Il y a là toute

une adaptation inconsciente, qui se fait progressivement sans qu’on y

songe; on fait d’autres mouvements de bras sous la toge, dans un habit

Louis XV, et dans le costume moderne.

Semblablement, M. Got, qui a poussé si loin l’art de rendre

plastiquement les caractères de ses rôles, nous dit que le plus grand

plaisir du comédien est le plaisir de la métamorphose. Ce qui lui plaît

dans son art, ce n’est pas de faire tous les soirs la même grimace,

c’est de devenir autre, de vivre pendant quelque temps en notaire, en

curé de campagne, en avocat, avec d’autres idées que celles qui lui

sont familières.

M. Truffier dit aussi: «Notre métier serait inférieur et grossier s’il

ne contenait pas en lui le don de métamorphoses.» S’oublier soi-même,

oublier ses habitudes, son nom, sa personnalité, voilà ce qu’il aime au

théâtre.

M. Worms a observé que, lorsqu’il joue des scènes de passion ou de

tendresse, à un certain moment les yeux de sa camarade se mouillent

toujours. «Certains acteurs, ajoute-t-il, soutiennent qu’on doit jouer

sans rien sentir; mais j’ai remarqué que les partisans de cette thèse

sont en général de nature très sèche, incapables de sentir pour leur

propre compte.»

M. Binet rapporte que Mme Sarah Bernhardt a le talent de se maîtriser

complètement; elle pleure à volonté, c’est devenu une fonction

naturelle. Je doute que la grande tragédienne accepte, elle aussi, une

telle formule.

M. Le Bargy pense qu’il en est des émotions du théâtre à peu près comme

de celles de la vie réelle: quand on est ému sincèrement, pour son

propre compte, on n’en reste pas moins son critique et son juge, et il

faut des circonstances bien exceptionnelles, des passions bien fortes

et bien absorbantes pour qu’on perde le sens critique.

Ce n’est là qu’une analyse très incomplète de l’Enquête de M. Binet.

Mais l’important, c’est la conclusion qu’il en tire: «L’émotion

artistique de l’acteur existe, dit-il, ce n’est pas une invention;

elle manque chez les uns, tandis qu’elle arrive chez les autres au

paroxysme. Or, l’émotion n’est-elle pas un élément essentiel de la

sincérité?»

Cette conclusion paraîtra un peu bien hâtive et téméraire à ceux qui se

seront donné l’agrément de lire son Enquête et de relire les admirables

pages de Diderot. On s’apercevra peut-être que les artistes consultés

ont confondu les termes... N’ont-ils pas pris pour l’émotion artistique

et la sensibilité morale, que Diderot dénie aux comédiens, le simple

ébranlement nerveux qu’ils s’infligent facticement pour donner

l’illusion de l’émotion morale qu’ils doivent communiquer au spectateur?

Quant à M. Binet, directeur du Laboratoire de psychologie à la

Sorbonne, ne s’est-il pas un peu aventuré en s’en rapportant pour

conclure en un sujet aussi délicat--la sincérité de l’émotion des

comédiens!--aux acteurs eux-mêmes, c’est-à-dire à des gens deux fois

comédiens, par conséquent deux fois inconscients, quand il doit savoir

quel mal nous avons tous à analyser la qualité de nos larmes même

devant la mort de ceux qui nous sont chers?

Loges et coulisses · 第 61 / 162 题