Le début de M. Octave Mirbeau au théâtre s’annonce comme un gros
événement artistique. La première des _Mauvais Bergers_ ne doit avoir
lieu que dans une semaine, et déjà M. Ullmann, l’actif administrateur
de la Renaissance, est assailli de demandes de places.
Rien ou presque rien n’a transpiré jusqu’ici de la pièce de M. Mirbeau.
On sait seulement qu’il s’agit d’un drame humain très intense où se
mêle un drame social d’une très haute envolée. On sait aussi, et ce
ne sera pas la moindre curiosité de cette première sensationnelle,
que, pour la première fois de sa vie, Mme Sarah Bernhardt incarnera
une femme du peuple, _une véritable ouvrière_, Madeleine Thieux,
pauvre fille anémique au cœur brûlant de charité et de mysticisme d’où
sortira le mot prophétique qui apaisera et consolera les pauvres et les
malheureux.
Mais on entend déjà dire: Un drame social est-il donc possible au
théâtre? L’échec mérité de récentes tentatives de cet ordre n’a-t-il
pas découragé les auteurs de thèses sociales?... C’est que les
_Mauvais Bergers_ ne sont pas une thèse; c’est qu’ils sont justement
le contraire d’une thèse... Mais laissons parler là-dessus Mme Sarah
Bernhardt elle-même:
«Vous me voyez ravie, me disait-elle l’autre soir, d’avoir eu
la bonne inspiration de recevoir la pièce d’Octave Mirbeau!
Tout s’annonce bien, la pièce et la curiosité publique.
Le vibrant auteur du _Calvaire_ et de _l’Abbé Jules_ doit
naturellement bénéficier de la curiosité qu’éveille son nom
au bas d’une œuvre importante. Ses amis le poussaient depuis
longtemps à exploiter artistiquement, dans une œuvre théâtrale,
outre ses dons puissants de satire, ses étonnantes qualités de
«dialoguiste» qu’il répand chaque semaine, depuis des années,
dans la presse quotidienne.
»C’est Guitry qui, un jour, est venu me parler d’une très belle
chose que Mirbeau venait de finir. Je lui dis que je voulais
l’entendre.
»--Quand?
»--Demain!
»Mirbeau arrive, lit, j’accepte.
»--Quand jouez-vous? interroge-t-il.
»--Tout de suite! On répétera dès demain...
»Et en effet on commença aussitôt les répétitions. Le succès
de la lecture avait été considérable; elle m’avait souvent
arraché des larmes. Quant aux artistes, ils étaient là, le
cou tendu vers Mirbeau qui lisait lui-même, leurs yeux grands
ouverts, entièrement pris par l’émotion et la violence de
l’action. Mais au fur et à mesure des répétitions, ce fut
bien autre chose! Je ne veux pas déflorer la pièce par des
indiscrétions prématurées, mais retenez bien ceci: Mirbeau
sera un auteur dramatique de _premier ordre_. Il a fait là,
du premier coup, quelque chose d’admirable. Et je ne suis pas
encore revenue de mon étonnement. Car non seulement l’œuvre est
belle, non seulement la pensée est d’une envolée superbe, mais
les péripéties sont poignantes, habilement et naturellement
amenées, et le dialogue se trouve d’une variété inouïe, tour à
tour ému, violent, humoristique, réel, outrancier, éloquent,
comique!
»Ah! C’est du théâtre, cela, et du vrai! Et puis, il dit des
choses si sincères, si justes! On pouvait s’imaginer, n’est-ce
pas, que, venant de ce passionné de Mirbeau, ce serait une
œuvre de violence pure et de haine? Pas du tout. C’est une
œuvre de grande pitié, poignante et douloureuse.
--Vous ne craignez donc pas la censure?
--Non, car il lui faudrait tout couper. Et la pièce est
inattaquable puisqu’elle ne conclut à rien qu’à l’inutilité des
efforts... Ce n’est pas une œuvre _technique_, il ne s’y trouve
ni l’indication de l’industrie, ni celle de l’époque exacte,
l’œuvre n’est même pas située, on ne sait où l’action se passe.
»C’est tout simplement la répercussion dans les âmes d’un
événement tombé tout à coup dans un centre ouvrier. Le
patron n’est pas un monstre, comme dans les thèses sociales;
c’est même une belle figure d’honnête homme, autoritaire,
travailleur, mais troublé... Les ouvriers ne sont pas
des héros, ni des victimes: c’est la foule, indécise et
capricieuse, se laissant conduire, avec des revirements et des
incohérences d’enfant. Et c’est par là que l’œuvre est belle et
grande; c’est ce point de vue à la fois impartial et généreux
qui en fera le succès auprès du public; sans compter, comme
je vous l’ai dit, le rare mérite de la forme, les efforts de
l’interprétation et les recherches de la mise en scène.
--Et vous jouez une ouvrière?
--Oui, pour la première fois de ma vie! J’avais déjà bien
joué dans _Jean-Marie_ et _François le Champi_ deux rôles de
paysanne, mais c’était encore du costume, bonnet à ailes, etc.!
Cette fois, plus de brocart, plus de soie, ni de fleurs, ni de
dorure, ni de lis, ni même de maquillage! Une robe de cotonnade
noire, un tablier, achetés à des gens qui les ont portés! Plus
de frisures ni de bandeaux! mes cheveux relevés à la Chinoise
et pris dans un gros filet, le front découvert, et toutes les
femmes ainsi, excepté, naturellement, Geneviève, la fille de
l’industriel millionnaire. Aussi les répétitions sont-elles
très amusantes. Après avoir un peu résisté et même pleuré, les
femmes ont compris, et à présent c’est de l’émulation! Chaque
jour on apporte quelque nippe nouvelle achetée sur le carreau
du Temple. On fait tout désinfecter, cela va de soi, chaque
objet est passé aux étuves.
»On a eu assez de mal à trouver les deux cents costumes (car
au quatrième acte on sera _deux cents_ en scène, et pour la
scène de la Renaissance ce ne sera pas une petite affaire!)
Il a fallu acheter des ballots de costumes neufs à la Belle
Jardinière, et les envoyer dans des villes ouvrières du Nord où
ils ont été échangés contre des vieux, avec quel plaisir, vous
le pensez bien!
--Et finalement, vous croyez au succès?
--A un très grand succès, je l’espère. Je l’ai dit un jour
à Mirbeau: Il n’y a que deux théâtres à Paris qui pouvaient
jouer les _Mauvais Bergers_, la Comédie-Française et la
Renaissance. Je n’ai pas voulu laisser cette aubaine à la
Comédie-Française.»