«Moi, quand mon ami Goujon eut fini de raconter son histoire, je me
tordais de rire!
--Tu vois! tu vois! que tu te fiches de moi,» me dit-il.
Et plus jamais il ne m’ouvrit la bouche sur ce sujet.
«Voilà l’histoire de mon premier contact avec le spiritisme. Vous voyez
que ce n’est ni d’un emballé, ni d’un gobeur!
»A quelque temps de là, je déjeunais chez des amis qui racontaient
encore de ces histoires extraordinaires. Ils connaissaient Mlle Beuc,
qui écrivait dans la _Revue de la Démocratie pacifique_. C’était une
disciple de Fourier, femme excessivement intelligente qui s’intéressait
à toutes les hautes questions de philosophie sociale, d’art et de
littérature, une femme vraiment remarquable.
»--Venez chez elle, me proposa-t-on. Elle vous montrera des choses qui
vous surprendront.
»Mlle Beuc demeurait, 2 ou 4, rue de Beaune, juste en face la maison
de Voltaire. Il y a de ces rencontres! Au-dessus de son appartement
demeurait Hennequin, fouriériste devenu fou, et qui se croyait en
communication avec l’Ame de la Terre; au-dessous d’elle, Eugène Nus,
spirite aussi, se livrait, d’ailleurs, à de très belles expériences--je
l’ai su depuis. J’étais donc là au centre même des esprits, comme en un
sandwich!
»Chez Mlle Beuc, je trouvai Mme Blackwell, fouriériste également et
d’une rare intelligence. On me présenta, naturellement, comme un
incrédule, et les expériences commencèrent. Le guéridon resta muet. On
insista: rien! On supplia: rien! Je partis.
»--Revenez après-demain, me dit-on. Nous essayerons de nouveau.
»Je revins rue de Beaune au jour dit. Et l’on m’apprit qu’aussitôt
après mon départ le guéridon s’était animé. On recommença avec moi les
tentatives de l’avant-veille: Rien! On s’efforça: rien, rien, rien!
»--Il n’y a plus de doute, votre présence empêche, me dit la maîtresse
de maison.
»Je m’excusai d’être un trouble-fête et je quittai la place.
»Au lieu de m’avoir découragé, ces échecs m’avaient excité. Je m’étais
fait ce raisonnement: «Si ces gens sont des charlatans, pourquoi
hésitent-ils à opérer devant moi? Les prestidigitateurs n’ont pas de
ces scrupules-là! S’ils sont sincères, que signifie donc cet arrêt que
produit ma présence dans la réalisation de ces phénomènes?
»Alors, je me mis à visiter, aux quatre coins de Paris, tous les
endroits où j’avais chance de trouver des tables éloquentes ou des
apparitions de fantômes. Un soir, je tombe rue Tiquetonne, chez une
dame Japhet, au milieu d’une société de somnambules, de gobeurs,
de prestidigitateurs, de roublards, de cocottes, et en même temps
d’honnêtes gens comme moi que la curiosité amenait, entre autres le
futur curé de Saint-Augustin. Heureusement que j’y rencontrai aussi
Rivaille, qui venait de se faire baptiser Allan-Kardec. Grâce à lui et
à quelques autres qui étaient là, je pus enfin entrer dans des milieux
plus sérieux où vraiment se passaient des faits extraordinaires. Et
j’allai ainsi, de fait en fait, d’abord sceptique, peu à peu ébranlé
par l’évidence, jusqu’au jour où je me rencontrai avec Home, le premier
médium de cette époque, qui fut appelé par l’Empereur aux Tuileries,
et que moi-même j’ai vu marcher dans l’air, flotter, oui, flotter, à
un mètre du plancher de sa chambre. Ce jour-là, devant l’impossibilité
d’une supercherie, c’en fut fait de mes doutes: j’avais _vu_ Home
contredisant toutes les lois de la pesanteur; j’avais entendu des
musiques dans les coins de la chambre, vu des lueurs voltiger dans
l’air, etc., etc.
»Et je voulus devenir médium à mon tour.
»J’essayai d’écrire sans faire de mouvement volontaire, mais le crayon
demeurait immobile. Je connus le baron du Potet qui me conseilla de
continuer, d’insister. Je continuai donc; et une nuit, en revenant de
Chatou, je m’en souviens comme d’hier, ma main se mit à tracer des
lignes bizarres qui me paraissaient sans aucun sens. Quand ma main
se fut arrêtée, je me levai pour aller dans une pièce voisine, et en
revenant devant la table où j’avais écrit, mais du côté opposé où
j’étais placé en écrivant, je m’aperçus que j’avais dessiné une tête de
diable à l’envers!
»Satan! oui, c’est Satan qui a été le point de départ de mon initiation!
»J’étais donc médium, moi aussi! Mes facultés de médium ont duré
exactement dix-huit mois; elles ont cessé net, comme elles étaient
venues.»
Je veux savoir jusqu’où va la croyance de M. Sardou. Et je lui demande
s’il croit, non seulement à l’existence d’une force naturelle encore
inexpliquée, mais encore à la vie psychique des désincarnés, aux
_manifestations d’âmes_?
«Je crois, me répond-il, à l’existence de phénomènes qui ont un
caractère d’intelligence indépendante de la nôtre.
--Mais ne puis-je savoir comment vous les expliquez? En un mot, quelle
est votre doctrine?
--Non, je ne veux, ni ne peux, d’ailleurs, entrer dans les explications
des faits. Je ne peux que les _affirmer_, en tant que _réels_. Qui sait
le nombre d’années qu’il faudra à la science avant qu’elle ait pu, en
observant, en classant, en sériant une quantité innombrable de faits
suffisants, arriver à une généralisation sérieuse?
--Encore un mot, dis-je à M. Sardou. Votre pièce est-elle, de votre
part, un acte de prosélytisme spirite, une phase de la bataille
que se livrent les croyants et les incrédules, ou une tentative de
vulgarisation?
--Non, c’est plus simple que cela. Je me suis dit: «Un de ces jours,
il va se trouver un monsieur qui va faire une pièce là-dessus sans
connaître le sujet, ou du moins en le connaissant moins bien que moi.»
Et je me suis donné le plaisir d’aller au-devant de cette possibilité
et de traiter moi-même le sujet spiritisme comme il mérite de l’être,
c’est-à-dire sérieusement. Voilà tout.»
--Mais ne craignez-vous pas qu’on rie un peu?...
--Les gens qui me blagueront, je m’en fiche! Et j’ai mon sac plein de
railleries pour les railleurs. Je m’attends à tout, mais qu’est-ce que
vous voulez que ça me fasse? Ma pièce peut n’être jouée que trois fois:
je suis sûr que, dans vingt-cinq ans, on dira: «Ce sacré Sardou, il
avait tout de même raison!»