En feuilletant les annales du spiritisme, on trouve à chaque page des
récits de phénomènes spirites, apparitions de fantômes, de vivants
et de morts, écriture automatique, télépathie et téléplastie; aussi
ce n’est pas cela que nous demanderons à M. Sardou de nous raconter.
Le jour où il met publiquement en œuvre ses théories[2] il nous a
paru intéressant de demander au célèbre Stanley des ténèbres de
l’occultisme, l’histoire de son initiation à la foi spirite. Et voilà
le récit qu’il a bien voulu nous faire samedi, sur la scène même de la
Renaissance, au bord de la rampe, au milieu de l’équipement des décors.
[2] On répétait chez Sarah Bernhardt, sa pièce: _Spiritisme_.
«C’était en 1851. On parlait beaucoup à Paris des phénomènes spirites
que le fameux docteur Fox venait de produire en Amérique. C’était la
première manifestation spirite vraiment bruyante depuis de longues
années. J’avais un ami qui s’appelait Goujon, astronome adjoint à
l’Observatoire et secrétaire d’Arago.
»Nous étions très liés, et souvent j’allais le soir fumer ma pipe avec
lui, faire une partie d’échecs et causer. C’était mon aîné, mais son
esprit très sérieux m’intéressait et il aimait en moi mon attention et
ma compréhension assez vive des choses. Un soir, en nous promenant sur
l’avenue de l’Observatoire, il me dit soudain:
--Je te confierais bien quelque chose, mais je te connais, tu vas te
ficher de moi...
»Et comme je protestais, il confessa:
--Eh bien! écoute. Tu as entendu parler des histoires fantastiques
qui viennent de se passer en Amérique: les déplacements d’objets,
les tables parlantes et marchantes et le reste? Or, avant-hier, le
consul d’Amérique à Paris est venu demander à Arago d’assister à
une expérience qu’il organisait; il avait, disait-il, un médium
extraordinaire qui produisait des phénomènes incroyables; mais il
tenait à ce que cette expérience eût lieu devant un savant considérable
comme lui, qui pût prendre les précautions nécessaires pour empêcher
toute supercherie. Arago, malade du diabète et couché, nous délégua,
moi et son neveu Mathieu, pour le suppléer. Nous sommes donc allés hier
soir chez le consul. On nous a d’abord mis en face de la table sur
laquelle le sujet devait opérer. C’était une table de salle à manger
pour dix personnes, excessivement lourde; on nous pria de vérifier
qu’elle n’était pas machinée. Nous avons regardé, en effet, de tous les
côtés, en dessous, autour, sur le parquet, partout: c’était une table
naturelle! Eh bien! mon cher, le médium est arrivé, la table s’est
dressée sur ses deux pieds de droite, nous avons appuyé de toutes nos
forces pour l’empêcher de se soulever davantage, et nous nous sommes
sentis enlever de terre avec elle, irrésistiblement... Que veux-tu dire
à cela? Nous n’y avons rien compris, et, un peu honteux, nous sommes
partis. Ce matin, nous n’osions pas en parler à Arago, par peur qu’il
ne se moquât de nous, et nous espérions qu’il avait oublié... Mais, de
lui-même, il nous demanda des nouvelles de l’expérience de la veille;
nous la lui racontâmes telle quelle...
--Eh bien! quoi? dit le Maître devant nos figures un peu penaudes. Vous
avez vu cela, n’est-ce pas? Mes enfants, un fait est un fait. Quand
nous ne pouvons pas l’expliquer, contentons-nous de l’enregistrer;
c’est là tout notre devoir...»