8 février 1897.

En feuilletant les annales du spiritisme, on trouve à chaque page des

récits de phénomènes spirites, apparitions de fantômes, de vivants

et de morts, écriture automatique, télépathie et téléplastie; aussi

ce n’est pas cela que nous demanderons à M. Sardou de nous raconter.

Le jour où il met publiquement en œuvre ses théories[2] il nous a

paru intéressant de demander au célèbre Stanley des ténèbres de

l’occultisme, l’histoire de son initiation à la foi spirite. Et voilà

le récit qu’il a bien voulu nous faire samedi, sur la scène même de la

Renaissance, au bord de la rampe, au milieu de l’équipement des décors.

[2] On répétait chez Sarah Bernhardt, sa pièce: _Spiritisme_.

«C’était en 1851. On parlait beaucoup à Paris des phénomènes spirites

que le fameux docteur Fox venait de produire en Amérique. C’était la

première manifestation spirite vraiment bruyante depuis de longues

années. J’avais un ami qui s’appelait Goujon, astronome adjoint à

l’Observatoire et secrétaire d’Arago.

»Nous étions très liés, et souvent j’allais le soir fumer ma pipe avec

lui, faire une partie d’échecs et causer. C’était mon aîné, mais son

esprit très sérieux m’intéressait et il aimait en moi mon attention et

ma compréhension assez vive des choses. Un soir, en nous promenant sur

l’avenue de l’Observatoire, il me dit soudain:

--Je te confierais bien quelque chose, mais je te connais, tu vas te

ficher de moi...

»Et comme je protestais, il confessa:

--Eh bien! écoute. Tu as entendu parler des histoires fantastiques

qui viennent de se passer en Amérique: les déplacements d’objets,

les tables parlantes et marchantes et le reste? Or, avant-hier, le

consul d’Amérique à Paris est venu demander à Arago d’assister à

une expérience qu’il organisait; il avait, disait-il, un médium

extraordinaire qui produisait des phénomènes incroyables; mais il

tenait à ce que cette expérience eût lieu devant un savant considérable

comme lui, qui pût prendre les précautions nécessaires pour empêcher

toute supercherie. Arago, malade du diabète et couché, nous délégua,

moi et son neveu Mathieu, pour le suppléer. Nous sommes donc allés hier

soir chez le consul. On nous a d’abord mis en face de la table sur

laquelle le sujet devait opérer. C’était une table de salle à manger

pour dix personnes, excessivement lourde; on nous pria de vérifier

qu’elle n’était pas machinée. Nous avons regardé, en effet, de tous les

côtés, en dessous, autour, sur le parquet, partout: c’était une table

naturelle! Eh bien! mon cher, le médium est arrivé, la table s’est

dressée sur ses deux pieds de droite, nous avons appuyé de toutes nos

forces pour l’empêcher de se soulever davantage, et nous nous sommes

sentis enlever de terre avec elle, irrésistiblement... Que veux-tu dire

à cela? Nous n’y avons rien compris, et, un peu honteux, nous sommes

partis. Ce matin, nous n’osions pas en parler à Arago, par peur qu’il

ne se moquât de nous, et nous espérions qu’il avait oublié... Mais, de

lui-même, il nous demanda des nouvelles de l’expérience de la veille;

nous la lui racontâmes telle quelle...

--Eh bien! quoi? dit le Maître devant nos figures un peu penaudes. Vous

avez vu cela, n’est-ce pas? Mes enfants, un fait est un fait. Quand

nous ne pouvons pas l’expliquer, contentons-nous de l’enregistrer;

c’est là tout notre devoir...»

Loges et coulisses · 第 51 / 162 题