«Vous le désirez?... Ce serait drôle, en effet... _Le Capitaine
Fracasse_, c’est vrai, je ne l’ai pas vu. C’est une idée, allons-y ce
soir.»
Le soir même donc, comme nous roulions vers l’Odéon, sur des roues de
caoutchouc, je pouvais entendre M. Porel me dire:
«J’ai vu quelques-unes des pièces que le directeur dégommé a
montées autrefois au Théâtre libre, et je me suis dit: «Voilà un
homme qui a _le don_.» Je faisais pourtant des réserves, me rendant
compte, en homme du métier, de la part de surprise qu’il y avait
dans l’impression générale de la critique: on arrivait dans des
salles misérables et petites, prévenu que les gens qui montaient
le spectacle n’avaient pas le sou, que c’étaient des amateurs sans
école. Alors--comprenez-vous?--tout ce qui était mauvais passait
inaperçu, tout ce qui était médiocre paraissait bon, et ce qui
était effectivement bien devenait merveilleux! Ajoutez à cela la
collaboration souvent intelligente des auteurs, l’imprévu des pièces
souvent brutales qu’on y jouait, et vous avez l’explication qu’Antoine
ait eu des amis qui aient conservé si longtemps des illusions sur son
compte.
»Quant à moi, qui l’avais signalé à Jules Lemaître pour créer un
rôle dans _l’Age difficile_, au Gymnase, je ne le connaissais pas
personnellement, et je l’attendais avec un peu de curiosité. Que
ferait-il? Que dirait-il au moment de la mise en scène? Et j’ai été
stupéfait de voir que, pas un seul jour, il n’ait apporté ni une idée,
ni un mouvement original. Il a été tout simplement comme les autres
comédiens, plus tâtonnant, plus inexpérimenté, voilà tout! C’est ce
jour-là que j’ai compris ce qu’on m’avait dit de lui, qu’il faisait
ses mises en scène «à la flan», qu’il lui fallait se démener et jurer
pour s’exciter au travail. Comme ce personnage de Daudet qui ne pensait
qu’en parlant, Antoine ne pouvait diriger qu’en sacrant.»
Nous arrivons à l’Odéon, et nous montons dans une loge, exactement face
à la scène, pour ne rien perdre du _Capitaine Fracasse_ qu’on venait
juste de commencer. A peine étions-nous assis que ces mots arrivaient
à nos oreilles: «Voilà le directeur qui s’éclipse!...» C’était Hérode,
le directeur du Chariot de Thespis qui s’écroulait, ivre mort, sous
la table... «Voilà ce que c’est que de trop aller au café,» me dit M.
Porel.
La représentation suit son cours. M. Porel écoute et regarde avec
une grande attention la pièce devenue, par lui, célèbre avant sa
représentation. De temps en temps, il me fait une remarque que
j’enregistre soigneusement: «Asseyons-nous sur ce banc,» dit un des
personnages. Il n’y a pas de banc! A un moment donné, Mlle Depoix et
M. Amaury se trouvent contre une porte-fenêtre qui doit être vitrée,
et ils passent, l’un le coude, l’autre la main à travers les vitres!
«Voyez cette salle où doit se jouer la grande scène de séduction de
la pièce, où doit se commettre peut-être un viol: pour tout mobilier
quelques fauteuils du _Malade imaginaire_!» Et ces costumes! Ces
costumes que Gautier s’est donné la peine de décrire avec tant de
précision et de couleur. Des loques informes! De vieux costumes du
répertoire! Le costume de Scapin, c’est celui de Gros-René qu’on voit
tous les soirs, à 7 heures, au lever de rideau. C’est lamentable,
c’est triste à pleurer! Ils doivent être habillés d’oripeaux, soit!
Des oripeaux, ça n’est pas forcément noir ou gris. Le Chariot de
Thespis est un bouquet fané, mais un bouquet! Le soleil doit chanter
là-dessus au moindre rayon! D’ailleurs, sommes-nous dans la vérité,
ici, ou dans le pittoresque charmant, souriant, séduisant qu’a voulu
Gautier? Tous ces costumes sont gris, ou marrons, ou noirs. Ce Léandre,
l’amoureux alangui de toutes les belles, qui devrait avoir les doigts
chargés de bagues, un costume rose et argent fané, de quelle couleur
est-il? Allons! allons! ni délicatesse, ni goût, c’est pauvre et c’est
minable...
«Si encore c’était l’argent qui avait manqué! Mais on a fait venir des
décors d’Angleterre et on a acheté un rideau wagnérien de 5.000 francs!
C’est d’une incurie et d’une niaiserie qui désarment.»
La représentation allait finir.
«Partons, me dit M. Porel, nous en avons vu assez.»
En route, M. Porel réfléchit en silence. Puis il me dit:
«Est-ce une opinion sérieuse, tout à fait sérieuse que vous voulez de
moi? Donc, pas de polémique et pas de plaisanterie trop facile.
--Allez-y, dis-je à M. Porel.
--»Quand un metteur en scène a à présenter au public une œuvre comme
_le Capitaine Fracasse_, quel est son devoir? Rechercher et observer
avec attention ce qui constitue l’âme et la trame de la pièce,
débrouiller peu à peu cette âme, pour la mettre en relief, la rendre
saisissante et claire aux yeux des spectateurs, ce qui n’est pas
toujours chose commode, car les poètes noient souvent l’action sous la
phrase, et je vois que dans les trois quarts des pièces annoncées par
l’Odéon, répertoire étranger, répertoire grec, la partie lyrique couvre
justement l’action, et le fil dramatique est obscur. Lorsque le metteur
en scène s’est rendu compte de la composition dramatique de l’œuvre,
_il tient son premier plan_; il ne lui reste qu’à le bien disposer, à
le bien éclairer, à le bien habiller, à le bien faire jouer!
»Or, c’est exactement le contraire que je viens de voir dans la pièce
de ce pauvre Bergerat, qui, décidément, n’a pas de veine. Au premier
acte, la pièce part sur un duo d’amour--d’ailleurs très joli--mais
qui est incompréhensible, et, je suis sûr, incompris--par la faute de
la mise en scène et de l’interprétation. Ce malheureux Antoine a même
désappris son premier métier d’employé gazier et il ne s’est seulement
pas rendu compte que sa scène n’est pas éclairée! Il n’a pas descendu
ses herses! Il a laissé toute la hauteur du cadre aux décors, ce qui
fait que les acteurs sont tout le temps presque dans le noir, et que,
même aux décors les plus éclairés, aucun jeu de physionomie n’est
visible!
»Ce n’est pas tout: il ne se sert pas du proscénium! Jamais les
artistes ne descendent à l’avant-scène! Or, qu’on le veuille ou non,
c’est la loi de l’acoustique de l’Odéon: les acteurs ne sont entendus
que lorsqu’ils sortent du cadre. Et la plupart du temps, excepté les
voix d’hommes, lorsqu’ils crient, on n’entend qu’un bredouillis confus.
D’où cet ennui noir jeté sur la pièce; d’où cette inattention, cette
sorte de désintéressement du public que vous avez pu constater avec
moi. Or, ce _ba be bi bo bu_ du métier: faire voir ses personnages et
les faire entendre, M. Antoine ne le connaît pas. Non seulement il ne
s’est pas donné la peine de l’apprendre avant de commencer, mais encore
il ne s’en est pas aperçu quand la faute a été commise, puisque, tous
les jours, elle se renouvelle!
»Au deuxième tableau, son fameux décor anglais produit exactement
l’effet contraire qu’il doit produire: les hommes ont l’air d’être des
géants alors qu’on s’attend à être frappé par l’immensité du paysage.
N’importe! Il pourrait passer tel quel, si le metteur en scène l’avait
complété. Avec cinquante francs d’ouate, il eût admirablement imité
la neige, et, au lieu de faire mourir le Matamore derrière un tas de
neige qu’on dirait fait par un cantonnier, il eût obtenu un effet de
réalité saisissant. C’est un détail. Passons. Suivons la pièce. Au
troisième tableau, une place à Poitiers, où l’action s’engage: la mise
en scène est faite comme par un enfant. Cette place, devrait paraître
une place étroite, une sorte de carrefour. Au lieu de prendre l’une
des cent toiles de fond qui eussent mieux fait l’affaire, on s’en va
chercher ce fond immense de la _Madame de Maintenon_, de Coppée. Ici
encore la façon d’habiller les personnages, cette entrée soudaine
de la figuration en bloc, au lieu de l’avoir peu à peu préparée,
cette place qui devrait grouiller, cet arbre du second plan coupé à
ras des feuilles, sans même avoir été raccordé, tout cela c’est le
comble de la maladresse et de l’enfantillage. De plus, ni le désir du
duc de Vallombreuse, ni la chevalerie héroïque de Sigognac, ni les
explications d’Hérode, sur les origines de la petite, rien de toutes
ces choses importantes ne se détache du cadre et n’arrive à l’oreille
du public ennuyé.
»De sorte, que lorsqu’on entre dans le quatrième acte, le public n’a
rien compris à toute cette histoire, et cela par la faute, l’unique
faute du metteur en scène. Que va être ce quatrième acte où se dénoue
l’action? Si jamais il fallait faire des décors, en faire venir
de Londres, avec des trucs, ou en trouver soi-même d’ingénieux ou
seulement d’exacts, c’était là, et c’était facile!
»Mais ici l’épreuve est radicale. L’intérieur d’un château-fort où l’on
a emmené Isabelle, le portrait de son père, l’entrée de Chiquita, la
délivrance des comédiens, le combat de la fin, ne sont ni arrangés, ni
composés, ni mis dans le décor, ni même étudiés. Cela a l’air d’une
bande de comédiens en société, jouant sans direction. C’est tout à fait
incroyable. Et vraiment l’auteur a été trahi, je le dis pour Bergerat,
qui méritait tout de même mieux que cela.