Comme on ne parlait, hier, à Paris, que de sifflets à roulette, de
clefs forées et de pommes cuites dont les provisions faites dans la
journée devaient être dirigées, le soir, vers le Théâtre-Français, j’ai
voulu, dans l’après-midi, aller prendre un peu l’air de ce côté-là...
En montant les premières marches de l’escalier de l’administration,
j’entends une voix de cuivre qui sonne et je hume une forte odeur de
poudre. Je continue à monter. Arrivé sur le palier du premier étage,
je reconnais dans un groupe assez nombreux: Coquelin aîné, Jean
Coquelin, Laugier, Villain, Mesdames Fayolle, Bartet, Reichenberg,
etc. et, adossé à la rampe du palier, M. Georges Laguerre, député.
Je demande à un huissier à voir M. Claretie; j’apprends que M.
l’administrateur-général est, depuis midi, en grande conférence fermée
avec M. Victorien Sardou et avec M. Larroumet, directeur des Beaux-Arts.
Je prends le parti d’attendre, d’autant plus volontiers que, sur ce
palier, où je fais les cinq pas, la conversation du groupe continue, et
que les voix montent, et que, sans indiscrétion, presque malgré moi,
j’entends toutes les choses que je voulais savoir. Pourquoi ne les
répéterais-je pas?
* * * * *
M. LAGUERRE.--Vous savez qu’il y a cent cinquante siffleurs loués pour
ce soir?
M. COQUELIN, boutonné jusqu’au col, ainsi qu’un pasteur protestant,
répond, en haussant les épaules:
--Ah bah! alors c’est la bonne cabale! C’est indigne et c’est idiot!
Mais que voulez-vous? C’est la lutte, mes enfants, la lutte! Après
tout, tant mieux! nous lutterons...
Mme FAYOLLE blaguant.--C’est égal, mon vieux, pour tes débuts c’est
dommage... C’est peut-être ta carrière brisée... Un jeune homme de si
grand avenir!
COQUELIN.--Hélas!
COQUELIN FILS.--Ça, une pièce réactionnaire?
COQUELIN.--Ils sont fous, ma parole d’honneur! Mais c’est, au
contraire, une pièce républicaine, mais républicaine honnête, mais
républicaine modérée. D’un bout à l’autre de mon rôle est-ce que je
n’exalte pas la République de 89, la fête de la Fédération célébrant
la fin du despotisme, du privilège et du bon plaisir, l’avènement du
droit, le triomphe des théories de liberté et de fraternité? C’est
superbe, au contraire, et le plus farouche égalitaire de bonne foi n’en
retrancherait pas un mot!
M. LAGUERRE.--C’est évident... (_Doucement_): Est-ce qu’on ne s’en
prend pas à vous aussi un peu? Ne dit-on pas que vous êtes enchanté de
jouer enfin un rôle politique pour dire son fait à la canaille?...
Un temps.
M. COQUELIN, croisant les bras, fronçant les sourcils, a l’air
d’apostropher M. Laguerre:
--Bien sûr! à la canaille! (_Pompeux_): Ce que j’aime dans une
démocratie c’est le _peuple_! le _peuple_, entendez-vous! J’en suis,
moi, du peuple, je ne le nie pas, on le sait bien,--et je ne l’ai
jamais caché,--et je m’en fais gloire! Je suis un républicain de la
première heure... (_Sur un ton de récitatif_): Je me souviens encore du
temps où, avec Gambetta, nous allions dans les faubourgs, lui, faisant
des conférences, moi, récitant des poésies populaires... ça signifie
quelque chose, ça! (_La voix monte_): Oui, je connais le peuple! et je
l’aime! Mais la canaille, voyez-vous, la canaille, je m’en fous!